Maitre perroquet, je ne puis qu’offrir mon bras ; mon épée est vôtre !
Le cavalier, heureux à l’issue de cette fâcheuse aventure face à la courtisane, exprima à son sauveur son aimable reconnaissance.
Ainsi choyé par l’oiseleur et protégé par le cavalier, le perroquet recevait, à l’image d’une cour de justice, les doléances des villageois sur les affaires courantes. Il parlait avec tant de jugement et de prudence qu’on aurait pu croire à une imitation du roi, de sa cour et de ses sujets.
Et la rumeur s’ébruita jusqu’au palais : d’une noble sagesse, un perroquet administre le droit de justice à qui veut, se murmurait-il au sein de la cour royale. Le faux roi, s’imaginant que l’esprit du véritable roi était fort probablement passé dans le corps de cet animal, demanda à son chef de garde de faire venir très discrètement toute la compagnie.
En route vers leur sort, dans une nuit profonde, la petite troupe consulta le perroquet sur la situation. Voyant ses fidèles compagnons craindre pour leurs vies, l’oiseau s’empressa de narrer toute la mésaventure à voix basse, sans se faire entendre par le garde qui ouvrait le chemin. L’oiseleur et le cavalier, attentifs, burent les paroles de l’animal et lui tinrent ce langage éclairé :
— Ô trop aimable perroquet, réjouissez-vous ! Votre bonheur augmentera, et le destin, sensible à votre mérite, vous rendra bientôt votre liberté et votre royaume.
Et le cavalier de rajouter :
— Ô, Maitre perroquet, je prendrai moi-même le soin de vous servir.
Dans une aile du palais où les chandelles scintillaient, où le plancher et le plafond représentaient des arbres, des fleurs et des fruits, où les coussins de velours aux couleurs diaprées jonchaient le sol, une bibliothèque aussi grande qu’une muraille, aux étagères lourdes de manuscrits et de parchemins, s’harmonisait dans une atmosphère de flânerie et d’érudition. Ce lieu, choisi pour une audience décisive, réjouissait la vue du perroquet, qui se souvenait du temps où sa reine et lui passaient leurs jours à exprimer leur attachement par des marques de tendresse et des conversations pleines d’esprit sur le savoir et les connaissances des terres lointaines.
Quand tous furent en présence, le faux roi interrogea l’oiseleur sur la capture de cet animal et sur la présence du cavalier à ses côtés. Ceux-ci lui rendirent compte fidèlement, et le roi leur dit que, s’ils consentaient à lui vendre l’oiseau, il leur ferait fortune à chacun. L’oiseleur répondit qu’il ne demandait point d’autre récompense que de tenir compagnie à son perroquet, préférant cet avantage à toutes les richesses du monde. Quant au cavalier, sa promesse de le servir restait intacte tant que son bienfaiteur ne le délivrerait pas de sa parole.
Le faux roi, surpris de tant de noblesse chez ces hommes de si basse naissance, et déplaisant à l’idée d’en finir promptement, leur suggéra fortement d’accepter son offre s’ils voulaient vivre honorablement le reste de leurs jours.
— Acceptez sa proposition, fidèles compagnons, et ne craignez point pour votre bonne fortune, dit le perroquet, dans sa cage, qui, jusqu’à présent, était resté muet.
À la suite de ce conseil, le vizir ordonna qu’on leur remette à chacun une lourde bourse de pièces d’or. L’oiseleur et le cavalier, impuissants, jetèrent un dernier regard de tristesse vers l’animal avant que le garde ne les empoigne pour les conduire au seuil de la porte.
Le faux roi, fébrile, s’approcha de la cage avec un sourire narquois.
— Par quel maléfice êtes-vous encore de ce monde ? Vous n’avez plus de place en ces lieux ! Je suis le maître incontesté de ce royaume, et personne, pas même vous, ne pourrait m’ôter ce trône.
– En vérité, indigne vizir, lui dit-il, vous étiez à mes côtés par amitié et estime, vous aviez l’esprit réformateur, vouant votre engagement à l’honneur et au bien du royaume. C’est pourquoi je vous prie de vouloir m’éclaircir là-dessus.
– Par amitié et estime ? Nul doute que vous ne connaissiez point la rudesse d’un administré à votre service. Toutes les affaires dont j’étais préoccupé à résoudre à votre place, tous les décrets et lois à consigner, toute cette richesse que vous dilapidiez aux inconnus, vous faisant miroiter une science venue de l’étranger qui pourrait changer le monde, tous ces manuscrits et ces grimoires que vous désiriez obtenir sur lesquels vous couvriez d’or leurs porteurs. Vous n’étiez attentif qu’à cela. Ma naissance ne m’a pas donné fortune immense, seulement, vous ne m’aviez aucunement prêté foi de m’enrichir et de m’octroyer un faste dont je pourrais jouir plus qu’eux. Vous possédiez tout : la fortune d’un monarque et l’amour d’une reine splendide.
― Un grand pouvoir engendre de grandes responsabilités ; c’est pour cette raison que la qualité d’un cœur, la sincérité et la beauté des actions détermineront notre sort. Votre jalousie est votre maître à penser, déclama le perroquet face à la perfidie du vizir, peiné de le voir ainsi défait, mais, désirant hardiment retourner à son premier état, il continua. Elle vous a confisqué votre esprit et a pris le contrôle de votre intelligence ; elle a consumé votre âme, par un feu brûlant, avant même d’atteindre sa cible. Vous viviez une vie de frustration, prisonnier de ce que vous voyiez, mais que vous ne pouviez atteindre ; vous observiez les bénédictions des autres, non pour vous en inspirer ou vous en réjouir, mais pour les envier, les détester, et maintenant souhaiter leur disparition. Cette obsession vous prive de toute quiétude et vous enchaîne à une tristesse permanente. Comme vous avez bonne opinion de vous-même, vous n’avez pas compris que les richesses terrestres ne vaudront pas plus qu’une poignée de poussière. Prenez garde aux mirages de ce bas monde ! Débarrassez votre cœur du malheur, des rancœurs, des basses ambitions. La clé, c’est l’amour, la porte, c’est votre cœur. Élevez-vous, devenez pareil aux oiseaux, semblable aux nuages, soyez à l’image du vent.
Le fourbe vizir ne put cacher son aversion au véritable roi, s’écarta de la cage pour accaparer un chandelier. Face à cette réalité, le perroquet fit un grand soupir, et lui tint ce message :
― Vous avez si mal usé du pouvoir que vous m’avez volé, votre trahison n’aura d’issue qu’un funeste dessein. Les richesses, les honneurs et les plaisirs de ce monde sont éphémères ; seul ce que nous aurons fait de bien, de beau et de vrai perdurera. Ce lieu, dont vous abhorrez le prix, est bien plus précieux que toute forme d’abondance. Un jour viendra où chacun recevra les fruits de son choix.
― Alors, je choisis ma gloire, rétorqua le faux roi, en s’approchant d’un pas décidé vers la cage.
Déterminé à en finir, le vizir ne vit pas la porte du pavillon s’ouvrir devant la reine, suivie du cavalier et de l’oiseleur. La princesse, saisissant la scène, se précipita pour ouvrir la porte de la cage ; et le perroquet, voyant son malheur, vola à travers la pièce pour s’échapper aux vacillements des flammes. Poussant avec violence la reine Eowyn, le vizir, de rage, s’empressa d’atteindre sa proie. Il ne remarqua point que chaque coup de flamme touchait la bibliothèque ; le feu consuma des œuvres inestimables, des manuscrits tant convoités, des écrits brûlés d’illustres savants. Le perroquet constata cette effrayante situation, cria :
— Vous venez d’incendier la bibliothèque, infâme ! Vous venez de tuer le rayon de votre âme ! Ce que votre rage impie et folle ose brûler, c’est votre bien, votre trésor, votre héritage ! C’est un crime inouï ! et avertit son créancier:
— Cavalier ! Il est temps de payer votre dette !
Aussitôt averti, l’épée du cavalier transperça l’usurpateur, qui s’effondra lourdement sur le plancher. Et sans répit, le perroquet volant sur le corps du roi y passa avec son esprit, par la vertu d’autres paroles du secret que lui avait enseigné le philosophe dont lui seul avait la connaissance ; et l’oiseau resta mort sur le sol. L’âme de l’imposteur sortit du corps du roi, perdue et se dissipa dans la salle, comme un souffle. Tandis que l’oiseleur étouffait les flammes afin de s’assurer qu’elles n’anéantiraient aucun recueil, la reine répandit des larmes de joie de voir son époux dans son état naturel…
Personne ne s’aperçut de toutes ces choses, et on dit que le perroquet était mort sans cérémonie. À l’oiseleur, le roi donna une pension considérable pour vivre dignement, et au cavalier une nomination au sein de sa garde royale, pour honorer leur loyauté envers un simple perroquet. Quant à sa reine, Eowyn, celle qui avait conservé pour son prince beaucoup d’amour et de respect, elle resta auprès de lui.
Dans ce temps, Isildur fit un jugement fort juste et remarquable ; il comprit que le plus beau voyage est le voyage intérieur, et que la plus belle des actions est celle qui consiste à tuer son ego avant que la mort ne le surprenne. Le jour où l’on s’en débarrasse pour entrer généreusement en harmonie avec le monde est l’occasion de se frayer un chemin vers le discernement, la connaissance du monde et de soi.
Même si le pouvoir de transférer l’esprit d’un corps à un autre est terriblement enivrant, sommes-nous prêts à en mesurer toutes les conséquences… ?
Ainsi se termine notre conte.
Vous pourriez me demander pourquoi une telle histoire ?! Eh bien, celle-ci ne nous rappelle-t-elle pas que chacun de nous, en tout instant, peut être confronté à des choix impactant notre vie ?
Najoua
[1] Inspiré d’un conte persan « Le Roi Oziam » tiré du recueil des contes « Les Voyages des Princes de Sérendip ». Les contes persans réunissent les œuvres traditionnelles qui se transmettent de génération à génération. Ils sont porteurs de sagesse des anciens.