Je reviens d’un voyage. Entourée de montagnes et de mer, mon regard s’est posé sur cette nature majestueuse qui me rapproche de Celui qui m’a façonnée. Là-bas, le silence m’a rappelé que voyager n’est pas seulement changer de lieu, mais parfois se déplacer intérieurement. La nature ne parle pas : elle enseigne. Elle rappelle, sans mots, que tout ce qui existe obéit à un ordre plus vaste que nous. Quitter la ville, c’est aussi offrir à l’âme un espace pour respirer, contempler, se dépouiller de ses automatismes et se regarder avec plus de lucidité.
Par le voyage, l’âme s’instruit et se transforme. Il devient alors un pont vers la réflexion et un miroir de soi. Il enlève les masques familiers, déracine les habitudes et invite à faire le tri entre ce qui élève et ce qui alourdit. J’avais besoin de m’éloigner pour mieux revenir à moi-même, de respirer d’autres parfums, de contempler d’autres horizons, d’écouter d’autres rythmes, afin d’élargir le champ de ma conscience.
Les semaines précédant mon départ, trois âmes de mon entourage ont été rappelées à leur Créateur. « Inna lilLahi wa inna ilayhi raji’un. » Nous appartenons à Allah, et vers Lui est notre retour. Ces départs furent à la fois douleur et rappel. La mort ne parle pas : elle révèle. Elle nous apprend, sans discours, que le souffle est si fragile et que l’éternité commence souvent là où nous pensions encore avoir du temps. Trois âmes ont quitté ce monde éphémère : l’une était lumière et douceur, l’autre pilier d’amour, la troisième fraternité incarnée. Leur absence laisse un vide. La séparation me traverse. Il est temps de me retirer. Il est temps de méditer.
Face à la mer, je me souviens d’une scène vécue à la mosquée, quelques jours avant mon départ. Une scène banale en apparence, mais qui s’est gravée en moi comme un rappel discret de nos fragilités humaines. Les épreuves, lorsqu’elles nous touchent, mettent parfois nos failles à nu là où nous pensions être solides. C’était lors d’une prière mortuaire. La mosquée était pleine, saturée de corps et de voix. Je me suis installée là où l’espace le permettait encore, observant la communauté se rassembler pour invoquer Celui qui donne et reprend la vie.
Au milieu de ce mouvement, mon regard fut attiré par une femme âgée, une ancienne voisine de la défunte. Son pas était lent, son souffle court. Elle tentait de traverser la salle de prière pour aller vers la famille et leur adresser ses condoléances. Personne ne lui fraya le passage. Lorsqu’elle demanda à avancer, on lui répondit que la salle était pleine. Elle baissa les yeux. Non pas par humiliation, mais comme si elle venait de comprendre quelque chose de plus profond : le monde ne va plus à son rythme. Elle appartenait sans doute à un temps où l’on préférait honorer l’arrivée des aînés plutôt que de conserver sa place pour être convenablement installée dans la salle principale. Elle finit dans la cage d’escalier, assise sur un tabouret qu’une sœur lui fournit avec le sourire. Ce sourire semblait contenir à lui seul toute la délicatesse qui manquait autour.
En contrebas, j’observe une jeune fille assise sur un banc, la tête appuyée contre le mur. Les yeux tristes et humides, elle semblait déjà porter le fardeau du deuil. Autour d’elles, le brouhaha continuait : discussions, salutations, appels, écrans allumés. Le temps de la prière était passé. L’imam était inaudible. La jeune fille leva soudain la voix, comme si sa tristesse avait trouvé un débouché. Elle s’écria : « Quel manque de civisme ! Vous ne pouvez pas vous taire ? C’est une mosquée… ». Certaines baissèrent les yeux. D’autres continuèrent. Alors j’ai regardé le sol. Et je me suis regardée moi-même. Je me suis demandée, sans accuser, sans condamner : Est-ce ainsi que l’on accompagne et que l’on honore le départ d’un être cher?
Nous apprenons notre religion, nous lisons le Coran, nous suivons la Sunna, nous écoutons les prêches dans l’espoir de nous réformer et de nous élever. Nous savons que la mosquée doit être un lieu de recueillement, de pudeur intérieure, de présence du cœur. Pourtant, ce rassemblement fraternel me révéla que nos gestes devançaient notre conscience : nos corps étaient présents, mais nos âmes erraient ailleurs. Dans cette cacophonie, une femme éleva soudain la voix pour annoncer que le prêche avait déjà commencé. Son appel au silence fut comme une main tendue vers l’assemblée. Peu à peu, le calme revint. Il ne fut pas parfait, mais suffisant pour entendre de loin quelques minutes plus tard l’appel à la prière.
Enfin, les voix se turent.
Enfin, les corps s’alignèrent.
Enfin, les cœurs se posèrent. Al hamdu li Lah.
Après la prière de Dhohr, la prière mortuaire s’éleva, fragile et sincère. Et dans ce silence retrouvé, la mort redevint ce qu’elle est réellement : un miroir. « Toute âme goûtera la mort… ». Ce verset résonnait en moi. Non pas pour effrayer, mais pour réveiller. La mort ne vient pas pour juger : elle vient pour rappeler que tout ce qui n’est pas tourné vers l’éternité est passager.
Je pensai à la défunte, à sa famille endeuillée, à la tombe, aux questions, à l’autre monde. Et j’invoquai pour elle, pour moi, pour nous tous : qu’Allah nous accorde une fin paisible, une tombe lumineuse, un accueil miséricordieux.
Après la prière, une jeune fille fit un malaise dans la cage d’escalier. Des sœurs accoururent pour l’aider. Les gestes de soin d’une des sœurs aidantes furent critiqués, et elle se sentit profondément blessée par l’agressivité de l’autre sœur. Même dans l’instant du rappel, l’humain demeurait humain : fragile, vacillant et contradictoire. SoubhanaLah.
Dans le hall de la mosquée, je revis la vieille dame, s’agrippant avec précaution à la porte d’entrée pour descendre la marche et atteindre le trottoir. Dehors, la rue déjà remplie observait le cercueil avec une émotion silencieuse. Je décidai de partir, car la suite était une évidence.
Durant mon voyage, les fragments de ces instants resurgissaient, vifs et palpables dans mon esprit. Troublée, j’ai formulé une autre invocation qui me bouleversa : « Ya Allah, que le jour de ma prière mortuaire, ce soient les voix de cœurs présents qui invoquent autour de mon cercueil car seule Ta Miséricorde apaisera et illuminera mon âme pour l’éternité. ».
E.F.
