Les gardiens de notre humanité

« Vous savez, ce n’est pas rien une photographie. Je ne vous connais pas. Vous ne me connaissez pas (…) »[1] C’est par cette phrase que tout bascule pour Julien D. jeune photographe français venu couvrir l’horreur d’une extinction ethnique. Et quoi de mieux pour son objectif que l’un des quartiers martyrisés de Gaza. Arpentant les rues où le chaos a pris résidence, le jeune homme désire prendre la plus originale des photos. Seulement tout semble hurler. «Les trottoirs sont une mer de gravats, de bouts de béton pulvérisés, de poutres brisées, comme si un géant avait écrasé la ville sous ses pieds »,[2] constata Julien, las de prendre toujours les mêmes clichés. 

Là où le silence n’est qu’une trêve fragile entre deux explosions, un vieux libraire assis, plongé par la lecture d’un livre, entouré de centaines d’œuvres éparses à l’intérieur comme à l’extérieur attire son regard. Nabil, adossé au mur de sa bibliothèque, accroché encore à ses bouquins, lit à deux pas des ruines. « Comme si les mots pouvaient le sauver du bruit, de la souffrance, de la mort lente de la ville »[3], pensa Julien. Pas besoin de chercher plus loin, Julien tient sa photo.

Mais, Nabil A. refuse d’être un simple cliché de guerre ; il invite donc le photographe à entendre son histoire…

Rachid Benzine signe dans L’homme qui lisait des livres, une œuvre magistrale sur le pouvoir du récit : quand l’image ne suffit plus à dire la vérité d’un peuple, il reste les mots. L’auteur nous offre le portrait d’une dignité que rien ne peut abattre. Ce livre est construit comme un dialogue de transmission où la littérature devient une armure, une forteresse. En effet, chaque chapitre est lié à un auteur classique ou contemporain, montrant comment la fiction devient un bouclier contre une réalité brutale et enragée. 

L’auteur nous retrace, à travers l’évocation de grands titres littéraires qui ont marqué la vie de Nabil, plus de 77 ans d’histoire palestinienne : l’exil de 1948, les camps de réfugiés, la prison, mais aussi ses amours et ses désillusions politiques. 

De Shakespeare à Victor Hugo, en passant par la poésie de Mahmoud Darwich, Rachid Benzine nous offre une leçon d’humanisme universel :

  • On peut coloniser une terre mais, on ne peut pas coloniser l’imaginaire d’un homme. Tant qu’il lit, il reste libre et ouvert au monde.
  • Derrière chaque chiffre ou image scandée par les médias se cache une histoire, une vie. Apprendre à ralentir le regard, à laisser une place pour écouter la voix de l’autre est une manière de traiter les tragédies humaines.
  • La culture est le seul héritage qui ne peut être réduit par les bombes, à condition qu’il y ait quelqu’un pour l’écouter et le transmettre. Le dialogue entre le vieil homme et le jeune homme symbolise le passage de témoin, le dépositaire d’une mémoire au-delà des murs de Gaza.

Nabil, sous influence littéraire, raconte ses lectures comme un lieu de vie, un acte politique de survie. La littérature n’est pas un luxe, c’est le cri de ceux qui n’ont rien lui murmure Victor Hugo dans Les Misérables. Celui qui cherche à préserver une droiture morale dans un monde qui veut le réduire à sa condition de victime. Lire au milieu des décombres est un acte de résistance, de révolte face au nihilisme de l’absurde de L’étranger ou de La peste d’Albert Camus. C’est faire l’effort de trouver un sens là où tout semble s’écrouler, où l’enfer est craché à la surface de la terre. Se libérer l’esprit pour ne pas être défini par l’oppresseur encourage Frantz Fanon dans les Damnés de la TerrePrendre possession de son identité, c’est prendre possession de soi-même : sans le récit, on est une image vide. 

Son roman ouvre la voie à l’espoir, à la capacité de rester « humain » à travers les références de Romain Gary dans La Promesse de l’aube. Nabil, par sa douceur et son humour, infuse au jeune Julien la beauté des mots, ceux qui sauvent.

Si Nabil se nourrit des auteurs « étrangers » comme bouclier intellectuel, c’est dans la poésie palestinienne qu’il puise sa force, sa résilience. Il y a une place particulière tenu par la figure de grands poètes palestiniens comme Mahmoud Darwich et Mourid Al Barghouti[4], qui ont su mettre des mots sur la dépossession, l’exil et l’attachement viscéral à cette terre. L’identité d’un peuple repose sur la beauté de sa langue et de ses paysages, pas seulement sur son statut de victime. 

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie[5] illustre son jardin intérieur, refusant de se laisser mourir spirituellement. Car la résistance ne passe pas seulement par le combat, mais par la capacité à nommer la beauté là où elle semble avoir disparu.

Cette cohabitation des vers de Darwich et de la littérature classique, rappelle que la culture est un dialogue entre les peuples, et que si Nabil lit ce n’est pas pour oublier Gaza, mais pour que Gaza ne soit pas oubliée. Une preuve qu’on peut tout détruire, sauf la capacité d’un homme à espérer. 

Nabil et ses auteurs ne sont pas seulement des témoins du passé, mais des veilleurs du présent, des gardiens de notre humanité…

Najoua


[1] Rachid Benzine, L’homme qui lisait des livres. Edition : Roman julliard-2025. P.18

[2] Idem-p.13

[3] Idem-p.17

[4] Tiré Les gens de la nuit de Mourid Al Barghouti. P.90

[5] Ce livre rassemble 17 contributions d’écrivains français, palestiniens ou franco-palestiniens. Pour donner voix aux victimes et ne pas garder le silence alors que Gaza meurt de faim et de froid. Pour exprimer l’indignation collective face au sort réservé au peuple palestinien. Pour affirmer, après Mahmoud Darwich, que « sur cette terre, il y a ce qui mérite vie. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. » Edition : Seuil.

Sabrina…

3 décembre 2025

« Sabrina, paix à ton âme. Qu’Allah te fasse miséricorde et t’accueille dans Son vaste Paradis. »

Moins d’un mois après la disparition de Sara, me voilà confrontée une nouvelle fois à un décès. Sans m’attarder sur les détails , et même si la mort ignore l’âge de ceux auxquels elle rend visite, mon amie Sabrina n’avait que quarante-quatre ans.

Elle et moi nous sommes rencontrées il y a une dizaine d’années. C’était en 2015, la dernière nuit du mois de ramadan. La prière de l’Icha venait de s’achever. Assises sur un banc, au détour d’un couloir, nous attendions l’imam.

أَشْهَدُ أَنْ لَا إِلٰهَ إِلَّا اللّٰهُ، وَأَشْهَدُ أَنَّ مُحَمَّدًا رَسُولُ اللّٰهِ

« J’atteste qu’il n’y a de divinité qu’Allah seul et sans associé, et j’atteste que Mouhammad est Son serviteur et Son Messager. »

Cette attestation, Sabrina l’a prononcée avec la conviction profonde que l’islam est La Religion, la seule agréée par Dieu.

« Certes, la religion acceptée d’Allah, c’est l’Islam. » [Coran 3 (La Famille d’Imran), extrait verset 19]

« Et quiconque désire une religion autre que l’Islam, ne sera point agréé, et il sera, dans l’au-delà, parmi les perdants. » [Coran 3 (La Famille d’Imran), verset 85]

Elle a toujours été sceptique quant à l’absolution des péchés accordée par un religieux. Comment un simple homme, même d’église, pourrait-il décider qu’un pécheur soit pardonné à condition qu’il confesse ses fautes et qu’il les expie avec un Ave Maria ou quelques Notre Père . De qui lui viendrait un tel pouvoir ? Sûrement pas d’Allah ﷻ

« Ils ont pris leurs rabbins et leurs moines, ainsi que le Christ fils de Marie, comme Seigneurs en dehors d’Allah, alors qu’on ne leur a commandé que d’adorer un Dieu unique. Pas de divinité à part Lui! Gloire à Lui. Il est au-dessus de ce qu’ils [Lui] associent. » [Coran 9 (Le Repentir), verset 31]

Un autre fait a achevé de la convaincre : les nombreux miracles scientifiques exposés dans le Coran.

« Nous leur montrerons Nos signes dans l’univers et en eux-mêmes, jusqu’à ce qu’il leur devienne évident que c’est cela (le Coran), la vérité. Ne suffit-il pas que ton Seigneur soit témoin de toute chose ? » [Coran 41 (Les Versets Détaillés), verset 53]

Pendant toutes ces années, j’ai été sa confidente, elle, la mienne. On s’est soutenu lors des moments difficiles, réjouie pour les heureux événements. Puis le temps a passé. De l’eau a coulé sous les ponts et la distance a fini par nous éloigner l’une de l’autre. Même si nous ne nous voyions plus, nous restions en contact régulier. Il m’est souvent arrivé de percevoir dans sa voix son mal-être, sa tristesse, parfois son désarroi.

Quand elle me confiait l’un ou l’autre souci, je lui proposais de passer la voir. A demi-mots, elle me faisait comprendre qu’elle préférait que nous ne nous rencontrions pas. « J’ai du mal à me reconnaître aujourd’hui… » me disait-elle pour s’excuser. Si j’ai longtemps insisté pour qu’on se voit, j’ai fini par ne plus lui proposer de rencontre de crainte d’être trop insistante et qu’elle finisse par ne plus répondre à mes messages.

Courant du mois de novembre, elle m’a appelée. Je n’ai pas répondu à son appel. Aujourd’hui encore, ce souvenir me meurtrit. Je sais pourtant que ce qui est arrivé devait arriver et que rien ni personne n’aurait pu intervenir pour changer la destinée de Sabrina. C’était écrit.

Malgré tout, je ne parviens pas pleinement à tourner la page. Je me sens horriblement coupable. Revoir les photos que nous avons prises ensemble, tomber sur l’un ou l’autre objet qu’elle m’a offert, entendre simplement parler de son pays d’origine ravive en moi une douleur inexplicable et difficile à apaiser.

Je ne veux pas oublier Sabrina ; je souhaite simplement ne plus souffrir à sa seule pensée.

Jusqu’à aujourd’hui, j’ai été relativement « épargnée » par la mort de proches. Lorsque c’est arrivé, notamment lors du décès de ma grand-mère maternelle, j’ai ressenti de la douleur, de la tristesse, c’est humain. Mais avec Sabrina, c’était différent, j’ai été profondément secouée. Lorsque j’ai eu confirmation de son décès par son fils, j’étais au bord de l’hystérie. Emportée par l’émotion, hurlant, sanglotant, je me suis rendue auprès de mon mari. Pâle comme un linge, il se demandait ce qui pouvait me mettre dans un tel état. « Sabrina est morte ! » … Du mieux qu’il a pu, il a tenté de me consoler mais j’étais inconsolable. Lui aussi appréciait mon amie. Elle prenait toujours de ses nouvelles et lui s’enquérait d’elle, insistant pour que j’aille la voir.

24 décembre 2025

Les jours passent et penser à Sabrina me chagrine toujours autant. Je l’imagine seule dans sa solitude n’osant pas me déranger alors qu’elle avait besoin de se confier. D’aucuns pourraient croire que je n’ai pas accepté le Décret d’Allah ﷻ , mais il n’en est rien. Je me dis que je n’aurais pas dû l’abandonner à son triste sort ; je n’ai pas assez insisté pour que nous nous voyions. La culpabilité continue de me ronger ; peut-être est-ce un processus normal ? Je me le demande …

En islam, le deuil dure trois jours, pas un de plus, sauf dans le cas de la veuve, pour qui il est de quatre mois et dix jours. Au-delà de trois jours, il est interdit de porter le deuil ; toutefois, ressentir de la douleur, de la tristesse demeure on ne peut plus humain.

Lorsque le prophète Mohammad ﷺ a perdu son fils Ibrahim, il a dit : « Certes, l’œil pleure, le cœur est triste, mais nous ne disons que ce qui satisfait notre Seigneur. » (Rapporté par Anas ibn Malik)

25 décembre 2025

Je me suis confiée à une amie sur la tristesse que j’éprouvais encore à l’évocation de Sabrina.

– « Tu sais, F., j’ai l’impression – peut-être à tort – que son départ est encore difficile pour toi. »

– « Je te promets que j’ai accepté qu’elle ne soit plus là. Je sais que c’était son Destin de partir à quarante-quatre ans. Mais je ressens de la culpabilité. Je me dis que j’aurais pu être plus présente pour elle. »

– « Tu sais F., c’est le banni qui insuffle le sentiment de culpabilité à l’homme. C’est l’un des moyens qu’il utilise pour nous faire tomber. »

« Si quelque chose t’atteint, ne dis pas : “Si j’avais fait ceci ou cela …”, mais dis : “C’est le décret d’Allah”, car “si” ouvre la porte au diable. », c’est ce que nous dit un célèbre hadith du prophète Mohammad (Rapporté par Mouslim)

« Ton amie a été présente dans ta vie pour un temps qu’Allah  a décidé. Tu lui as apporté ce qu’Allah ﷻ t’a permis de lui donner. Aujourd’hui, ce que tu peux faire, et qui lui sera utile, c’est d’invoquer pour elle. »

SoubhanAllah, ces paroles de sagesse ont apaisé mon cœur.

26 décembre 2025

Aujourd’hui, c’est le cœur délivré que je repense à Sabrina et à ce que nous avons partagé durant toutes ces années.La douleur s’est estompée et les souvenirs précieux ont remplacé le regret.

Perdre un proche est une terrible souffrance mais, en tant que croyant, savoir que le Décret de chacun se réalisera inexorablement permet de traverser l’épreuve avec davantage de sérénité.

Sabrina,

Sabrina, tu t’en es allée,

Dans mon cœur, un gouffre s’est creusé.

Me restent de toi, des souvenirs amassés,

Témoins de notre sororité.

Confidences pour confidences,

Partages et bienveillance.

Je me souviens de nos sorties au restaurant,

Autour de la table, savoureux et agréables moments.

Je me rappelle de nos débats animés,

Entre discours enflammés et paroles assumées.

Je me remémore les problèmes dénoués,

Les douleurs apaisées.

Nous ont fait voyager,

Les nombreuses lectures partagées.

Marques d’affection,

Nos petites attentions.

De publier mes poèmes, tu m’as encouragée,

De moi, jamais, tu n’as doutée.

Pour tout ce que tu m’as apporté,

Reconnaissante, je demeurerai.

Sabrina, jamais, je ne t’oublierai,

Dans mon cœur, ta place est assurée.

F.

La sororité : une déclaration d’amour

Autour de moi, je vois des femmes fortes.
Des femmes qui portent bien plus que ce que l’on imagine, et qui pourtant trouvent toujours la force d’offrir un mot doux, un regard rassurant, une présence sincère.

Je vois des femmes qui s’inquiètent les unes pour les autres, qui prennent des nouvelles sans attendre qu’on leur demande, qui ressentent la fatigue de leur sœur comme si c’était la leur. Des femmes qui se mettent au service des autres, même lorsque leur propre cœur est déjà lourd, même lorsque leurs journées sont pleines et leurs nuits trop courtes.

La sororité, ce n’est pas seulement être là dans les moments faciles. C’est choisir la bienveillance quand la fatigue pourrait rendre dure, transmettre un conseil avec amour plutôt qu’avec jugement, tendre la main sans attendre de retour. Ce sont des paroles murmurées pour apaiser, des silences respectés, des invocations faites en secret.
C’est partager les rires qui réchauffent le cœur, les larmes qui purifient l’âme, et les épreuves qui forgent la force ensemble.

Je vois des femmes qui enseignent, qui soutiennent, qui élèvent les autres sans jamais chercher à s’élever au-dessus. Des femmes qui comprennent que la vraie force ne réside pas dans la domination, mais dans la douceur, l’écoute et le don de soi.

Par la grâce d’Allah, Il a mis entre elles l’amour et la bienveillance. L’Amour d’Allah rayonne au travers d’elles, se reflète dans leurs gestes, leurs paroles et leurs intentions. Elles illuminent les journées l’une de l’autre, même dans l’épreuve, même dans les moments d’ombre. À travers elles, Allah nous rappelle qu’Il veille sur nous avec Miséricorde.

Cet article est une déclaration d’amour à toutes mes sœurs :
merci d’être lumière, soutien et douceur. Merci d’être un reflet vivant de l’Amour et de la Miséricorde d’Allah dans ce monde.

F.

Les Mères-Veillent

La nuit est tombée. La lumière extérieure perd de sa douceur et fait place à la veilleuse sur le mur, projetant un cercle ambré sur le visage de ma mère.
L’opération s’est bien passée, m’avait dit le chirurgien un peu plus tard dans la journée. Le soulagement et la reconnaissance envahissent mon cœur. Le silence envahit la pièce, rompu seulement par le bip régulier du moniteur cardiaque, scandant la vie fragile à l’image d’un métronome.

Je suis assise, non pas à la lisière d’un lit d’enfant, mais à côté de ce lit d’adulte, rigide et froid. Les yeux fermés, le souffle lent, régulier, le visage blafard, j’observe ces traits où le temps a sculpté des rides fines, les marques d’une vie entière donnée aux autres. Je cherche l’étincelle de la force d’antan dans ce visage, où dort maintenant la Mère-Veilleuse.

Mes mains lisses caressent doucement celle de ma mère. Cette main, autrefois le refuge de mon enfance. Cette main, qui avait séché mes larmes et tressé mes cheveux, est traversée de tubes fins, pâle comme le drap blanc. J’ajuste la couverture. J’humidifie ses lèvres et je murmure des fragments de prières, comme un cercle complet tissant un fil entre les Cieux et la Terre.

Je me souviens des nuits fiévreuses, où ce visage se penchait sur moi, chargé d’une anxiété d’amour. Aujourd’hui, c’est moi qui veille, épiant le moindre changement de respiration, étudiant scrupuleusement le mouvement des paupières qui annoncerait le retour. Je suis le pilier inversé, la sentinelle remplaçante. Je suis celle qui compte les heures maintenant, celle qui écoute la machine, qui est terrifiée par le silence trop long de sa respiration.

Que puis-je faire face à cela ? Elle m’a appris à me soigner. Un baiser sur le genou écorché, une tisane pour la gorge qui gratte. Et maintenant, je ne peux rien réparer avec un baiser. Je peux juste être. Être l’ancre qu’elle a toujours été pour moi. Je crois que c’est la première fois que je la vois faible. Pas fragile, mais faible. Je la vois sans son armure de Mère…

Ce n’est plus la mère qui tient le monde de l’enfant, c’est l’enfant devenue adulte qui, par sa simple présence, recrée un cocon autour de celle qui l’a mise au monde.

Nous, mères de la terre, partout où le soleil se lève et la lune se couche, nous nous reconnaissons dans cette force invisible qui jamais ne s’éteint. Nous sommes les gardiennes des nuits fiévreuses, les sentinelles des rêves fragiles. Chaque chuchotement rassurant, chaque réconfort sécurisant, chaque souffle retenu devant le sommeil d’un enfant est un acte de foi pure. Chaque regard doux est une ancre invisible qui lui permet de déployer ses ailes vers l’avenir. Chaque écoute attentive est un rayon de soleil pour cultiver les germes d’une dignité et d’un intérieur lumineux. Nous sommes les semeuses de graines sur une terre fertile où la bonté trouve son printemps. Nous reflétons à nos enfants la beauté qu’ils portent, leur apprenant que la valeur n’est pas à prouver, mais à être. Dans nos bras, l’identité prend racine, forte et droite, comme un chêne face aux tempêtes de l’existence.

À toutes les Mères-Veilleuses, par-delà les frontières, les langues et les croyances, qui, en ce moment même, écoutent le souffle d’un enfant : sachez que votre vigilance est le fondement de l’humanité. La noblesse de la Mère-Veilleuse se réaffirme dans ce rôle, car elle est la première architecte de la paix et la dernière sentinelle de l’innocence.

À toutes les Mères-Veilleuses des quatre horizons, dont la vulnérabilité est une grande vertu : sachez que vous êtes humaines. Nos résolutions peuvent vaciller sous le poids de la fatigue et de la pression. Notre force ne réside pas dans l’absence de fautes, d’erreurs, de cris ou de fatigue, mais dans le courage de l’amour qui revient toujours. C’est dans l’aveu de nos failles que nous enseignons à nos enfants la compassion et la miséricorde. L’enfant veillé n’a pas besoin d’un modèle sans défaut, mais d’un modèle vrai.

Que le murmure de notre veille s’élève au-dessus du bruit du monde, rappelant à tous que l’essence de l’humanité réside dans le cœur d’une mère attentive, imparfaite, mais éternellement aimante…

Najoua

La Sagesse du chapelet

Un jour, un sage nommé Ramin décida d’offrir un enseignement aux jeunes adolescents de son village. Son prénom, d’origine persane, signifiait « celui qui apporte la joie », et il semblait être le reflet fidèle de son âme. Allah avait accordé à Ramin un don rare : celui de transmettre la sagesse par la douceur, la patience et la lumière du cœur. Lorsqu’il parlait, ses mots s’écoulaient comme une mélodie, apaisant les esprits agités. Les jeunes se trouvaient naturellement attirés par la sérénité qu’il incarnait. Ce n’étaient ni la force ni l’autorité qui faisaient son pouvoir, mais le sourire, la bienveillance et la lumière du dhikr qui émanaient de lui.

Dans sa tente modeste, qui servait à la fois de classe et d’espace de méditation, Ramin accueillait chaque jeune comme un trésor confié par le Très-Miséricordieux. Il s’asseyait à même le sol, suivant la tradition des sages et des maîtres spirituels, rappelant que la grandeur se trouve dans l’humilité. Sous lui, un coussin orné d’un tissu persan tissé à la main à Tabriz.

Soudain, Ramin frappa trois fois dans ses mains. Les adolescents, qui connaissaient bien ce rituel, sursautèrent doucement, comme des cœurs qu’on réveille. Ils accoururent vers lui, laissant derrière eux jeux et bavardages, et prirent place en cercle, chacun s’asseyant en tailleur sur son coussin soigneusement choisi et apporté de la maison. Ramin sourit. C’était là une tradition subtile qu’il leur enseignait : rien n’est insignifiant lorsqu’on cherche à se rappeler Allah. Chaque coussin, choisi avec soin, devenait pour eux un lieu de paix où l’âme pouvait s’orienter vers la réflexion spirituelle.

D’un geste lent, il glissa sa main droite dans la poche de sa tunique et en sortit un joli chapelet de 99 perles d’émeraude, un précieux cadeau offert l’année précédente par un ami afghan rencontré sur la route des voyageurs spirituels. La première perle, l’alif, plus grande, marquait le début du chapelet et scintillait. Ramin la prit entre son pouce et son index, inspira profondément, puis prononça : « La ilaha illa Lah. » Il n’y a de divinité qu’Allah. Les jeunes répétèrent après lui, leurs voix s’harmonisant comme un seul souffle. Il fit glisser la première perle, puis une autre, puis encore une…

À chaque perle traversée, l’invocation devenait plus profonde, plus posée, plus lumineuse. Les yeux de certains enfants se posèrent sur les perles d’un vert intense, nuancées d’éclats bleutés. La psalmodie se fit rythmée, douce, presque comme un battement de cœur collectif. Peu à peu, une paix descendit. Et lorsque la dernière perle glissa sous ses doigts, Ramin ouvrit doucement les yeux, regarda les jeunes et dit : « Imaginez que ce chapelet représente votre famille : votre mère, votre père, vos frères et sœurs… Si vous deviez choisir une perle qui représente votre père, laquelle serait-ce ? »

Aussitôt, des doigts s’agitèrent dans tous les sens. L’enthousiasme vibrait dans la tente. Ramin en désigna un avec tendresse : « Dalir, approche mon garçon, et montre-nous ton choix. » Dalir — dont le prénom signifie « le brave » — se leva, fier et honoré. Il toucha la grande perle alif, celle qui ouvrait le chapelet et où se rejoignaient les deux extrémités du fil. Ramin inclina la tête : « Et dis-nous, pourquoi cette perle ? » Dalir gonfla la poitrine et déclara avec fierté : « C’est la perle la plus grande et la plus solide. Elle est au début, comme mon papa qui est le plus fort et le chef de la famille. »

Un murmure admiratif parcourut le cercle. Ramin posa alors sa main sur l’épaule de l’enfant avec douceur : « Maa shaa Allah, belle réponse. » Il reposa le précieux chapelet d’émeraude et sortit de sa tunique un second chapelet, plus simple, aux perles modestes, pour commencer son expérience.
Il saisit la perle alif de la main gauche… puis, de la main droite, il en brisa net le sommet avec une petite pince. Les yeux des enfants s’écarquillèrent. Certains se penchèrent en avant, d’autres retinrent leur respiration. Une tension silencieuse s’installa. Ramin, lui, restait parfaitement calme. Il regarda un instant la perle brisée, puis ses élèves. Leur étonnement était le premier pas vers la compréhension. Dans ce silence suspendu, on devinait que ce geste — loin d’être une destruction — n’était qu’un portail vers une leçon plus profonde.

Ramin posa une seconde question : « Dalir, je viens de briser la perle alif, qui est à présent détachée du chapelet. ». « Oui », répondit Dalir. Ramin poursuivit : « Bien que la perle qui représentait ton père soit détachée, toutes les autres perles du chapelet sont toujours à leur place, n’est-ce pas ? » « Oui », répondit Dalir, troublé par cette question.

Après un court silence destiné à laisser cette image s’imprimer dans les cœurs, Ramin poursuivit. Il regarda le cercle d’enfants, tous suspendus à ses lèvres. « Maintenant, si je vous demande de choisir les perles qui représenteraient votre sœur et votre frère, lesquelles choisiriez-vous ? »

Les mains s’élevèrent aussitôt, avides de participer. Ramin sourit et désigna Nasrin, dont le prénom signifie « rose sauvage », symbole de beauté délicate et de force cachée. Elle s’approcha avec assurance et posa son doigt sur deux perles proches de celle qui représentait le père. Son regard montrait qu’elle avait déjà réfléchi. Ramin l’invita à expliquer son choix.
Elle répondit avec sincérité : « Les enfants restent toujours près de leur parent. Ils suivent où il va. C’est pour ça que j’ai choisi celles-ci. » La logique pure, limpide, presque instinctive d’un cœur d’enfant.

Ramin sourit avec tendresse, mais sans un mot, il prit alors sa pince et brisa les deux perles que Nasrin avait désignées. Les petits éclats roulèrent doucement sur le sol de la tente, rejoignant ceux de la perle alif. Puis Ramin tourna son regard vers Nasrin et reprit : « Regarde bien. Même après la perte de ces deux perles, les quatre-vingt-seize restantes sont toujours là. Le chapelet demeure un chapelet, n’est-ce pas ? »
Nasrin acquiesça, la voix plus faible : « Oui… c’est vrai. ». Elle retourna s’asseoir, soucieuse, comme si une brume de questions venait de se lever dans son cœur.

Les autres enfants, eux aussi, se redressèrent, suspendus entre curiosité et respect. Ils sentaient que la leçon portait sur la vie, la perte, la famille… et quelque chose de plus profond encore. Ramin laissa planer un silence apaisant. On n’entendait plus que le chuchotement du vent sur la toile de la tente. Puis il dit : « Ce que nous venons de faire n’est pas un jeu. Tout ce qu’Allah crée a un sens. Et même dans ce qui semble se briser, Il enseigne. »

Ramin laissa quelques secondes de silence pour marquer le suspense et observer le regard des enfants. Un chahut commença à naître, mais le sage frappa à nouveau trois fois dans ses mains pour faire taire l’assemblée. Il posa alors sa troisième et dernière question : « Maintenant, mes chers enfants… quelle pierre représenterait le mieux votre maman ? »
Un silence s’installa. Dans le cercle, des yeux hésitèrent, des mains se levèrent timidement.

Mais le regard troublé de Mozhedeh , dont le prénom signifie « la bonne nouvelle », attira aussitôt l’attention du sage. Ramin lui fit signe. Elle se leva lentement. Son regard demeura fixé un instant sur le chapelet, puis elle fit glisser toutes les perles vers le bas et pinça délicatement la cordelette entre son pouce et son index. Ramin, surpris par son geste, demanda doucement : « Pourquoi as-tu choisi cela ? »

La fillette prit une courte inspiration et répondit avec certitude : « Dieu a mis la réponse dans mon cœur. ». Le sage, souriant, l’encouragea : « Et quelle est-elle alors, mon enfant ? »

Sans détacher son regard du chapelet, Mozhedeh saisit lentement la pince. Puis, d’un mouvement précis, elle sectionna la cordelette. Les perles se répandirent à terre. Les enfants, bouche bée, observèrent la scène.
Mozhedeh baissa la tête vers les perles dispersées, puis murmura d’une voix claire : « La mère… n’est pas une perle. Elle est la corde qui les unit toutes. C’est elle qui tient, qui relie, qui rassemble. »

Elle releva les yeux. Son regard triste chargé d’histoires rencontra celui de Ramin. Les larmes de tristesse et de reconnaissance lui montèrent devant la sagesse que Dieu dépose parfois dans la bouche des enfants. Puis il dit, la voix brisée par l’émotion : « Chaque membre de la famille est une amanah, une confiance qu’Allah nous confie pour aimer, soutenir et élever nos âmes par la fraternité. Mais la mère… la mère est le cœur de cette confiance. Lorsqu’elle disparaît, le foyer endure l’épreuve la plus lourde. ». Il essuya ses yeux, ainsi que ceux de Mozhedeh, qui était déjà orpheline.

Dans le silence qui suivit, chacun pensa à sa mère : à sa chaleur, à son irremplaçable présence, à ses prières, et à ce fil invisible qui tient les âmes ensemble quand tout pourrait se défaire. Même si elle n’apparaît pas autant que les perles qu’elle entretient toute sa vie pour qu’elles brillent, la mère demeure la cordelette qui, contre vents et marées, unit et soutient le foyer. Ramin murmura alors, la voix tremblante : « La mère est la première corde, mes enfants. Mais la seule qui ne se brise jamais est celle du Très-Haut. Et ceux qui s’y attachent ne s’égarent ni de Lui, ni de leur famille. »

E.F.

Le monde est-il devenu épileptique ?

Imaginez !

 Un monde où chaque livre écrit, chaque découverte scientifique, chaque pensée philosophique, chaque œuvre des plus grands esprits de l’humanité serait accessible en quelques secondes. Un monde où la connaissance autrefois étaient gardée jalousement dans des bibliothèques poussiéreuses ou transmises secrètement de maitre à disciple circulerait désormais comme un fleuve infini à portée de main. 

Cet univers, nous pouvons y accéder en quelque clics. Tous les manuscrits des bibliothèques du monde réunis dans un si petit espace. C’est le rêve de toute l’humanité qui se réalise. 

Ce monde, c’est le nôtre ! 

Eh bien, il est clair que nous nous noyons. Non pas par manque d’oxygène, mais par excès d’eau. Que faire d’un océan d’informations quand nous perdons l’essentiel ? La capacité de penser, la faculté de discerner, le don sacré de la conscience éveillé… En un mot, la culture de la sagesse. 

Notre double vie

Et depuis, est-ce que les gens sont -ils plus sages ? Sont-ils plus heureux ? Sont-ils plus en paix avec eux-mêmes ? Comprennent-ils mieux le sens de leur existence ?

Pourtant, nous vivons l’époque la plus extraordinaire et la plus tragique de l’Histoire humaine. Extraordinaire parce que jamais l’humanité n’a eu accès à autant de sagesses potentielles, d’expériences intellectuelles, de savoirs inhérents à ce qui fait de nous des êtres humains. Et tragique parce que nous sommes loin de la comprendre vraiment…

C’est troublant, n’est-ce pas ?!

Il y a des milliers d’années, nos aïeuls devaient parfois s’aventuraient dans des contrées lointaines juste pour entendre les enseignements d’un sage. Ils consacraient des années d’études pour apprendre au côté d’un maitre. La connaissance était rare et précieuse. Mais, surtout elle était sacrée. Car chaque enseignement était reçu comme un trésor… 

Aujourd’hui, nous avons oublié un principe, qui jadis était fondamentale : la connaissance n’est pas la sagesse. L’information et la compréhension sont 2 choses différentes. Nous sommes passés d’une culture de la profondeur à une culture de la surface. D’une civilisation qui valorisait la contemplation, la réflexion profonde et le questionnement, à une société qui récompense la réaction. D’un monde où l’on prenait le temps d’assimiler une idée à un univers où l’on doit consommer, consommer sans jamais s’arrêter pour respirer. 

Quelque chose s’est brisé par rapport à la connaissance. 

Le pouvoir de choisir

Les neuroscientifiques nous expliquent quelque chose de fascinant et de terrifiant à la fois : notre cerveau est plastique, c’est-à-dire qu’il se modifie en fonction de ce que nous faisons. Chaque action, pensée, habitude sculpte littéralement la structure physique de nos neurones. 

C’est magnifique ! Cela signifie que nous pouvons nous transformer, mais cela signifie aussi que nous pouvons être transformés. Notre cerveau s’adapte au flot constant d’information et crée de nouvelles connexions. Seulement, nous avons besoin d’un processus cognitif et d’un effort intellectuel pour transformer une information en connaissance[1]. Et c’est justement cette précieuse richesse qui s’effrite : la capacité à rester concentrer longtemps sur une seule chose, la faculté de s’immerger dans les profondeurs d’une idée, le pouvoir de plonger dans une réflexion soutenue. 

“(…)La découverte de la plasticité du cerveau est l’une des meilleures nouvelles que la science nous ait apportées. Il faut aller beaucoup plus loin et s’engager pour explorer les immenses capacités du cerveau. Il est le symbole de la dignité humaine, la marque incontestable de la puissance de l’Homme. Il est le siège de la pensée et du génie humain ; il faut le protéger, le soigner, le ménager. Un organe aussi précieux pour l’avenir de notre humanité doit être choyé. Le champ de la recherche est immense. »[2]

Pour passer d’une simple information à un principe qui nourrit la vision du monde, nous avons besoin de comprendre les éléments, leurs interactions, leurs potentiels, leurs utilités comme leurs méfaits. C’est là que la sagesse entre en scène. 

Nous la définirons ainsi : c’est l’art d’utiliser toute donnée, de la trier, de lui donner un sens, de l’appliquer avec discernement pour le bien commun et le jugement éclairé. Or, la vitesse et le volume de notre monde numérique nous privent de cet espace vital, nécessaire à cette « alchimie ».

Algorithme, quand tu nous tiens ! 

Il est devenu notre nouveau bibliothécaire. Il nous enferme dans des chambres confortables en nous donnant ce qu’on aime, en nous confortant dans nos idées et en nous coupant d’autres perspectives divergentes ou plus complexes. Or, l’excès des mêmes informations personnalisées nous gardent fermement dans une certitude contagieuse. Pour s’en défaire, il faut nous éduquer à prendre un chemin vers d’autres réflexions. C’est la posture de l’humilité qui trace le plan vers cette sagesse. 

Malheureusement, notre attention est parasité par ce flot incessant d’information et nous laisse un champ très réduit de compréhension. De nos jours, c’est la compétition de l’attention qui prend de la valeur, là où la vérité avait sa place suprême.  

C’est pourquoi, la sagesse exige du silence, de l’introspection et du temps. Des denrées rares à l’ère du scroll infini !

En réalité, le numérique peut être un outil très utile si nous le maitrisons. Pour cela, notre angle d’attaque serait de passer d’une consommation passive et distraite à une utilisation active et concentré. Le sage est, donc celui qui choisit quand se connecter, à quoi prêter attention et comment intégrer l’information sans se laisser submerger. Car la sagesse, fruit de l’expérience, de la modération et de l’humilité, est une qualité qui s’acquière lentement. 

Entreprenons un manifeste pour une lecture sans limites dans l’univers de l’encre et du pixels !

En résumé, la sagesse se repose sur 4 grands piliers pour transformer l’information en concept : 

  • La lecture, c’est la connaissance théorique et l’accès à un monde enrichissant
  • L’expérience, c’est la compréhension pratique et un jugement affuté
  • La réflexion, c’est l’intégration de la connaissance et de l’expérience de soi
  • Les échanges, c’est la nuance et remise en question de ses propres idées

Il faut un bagage et notamment, une boussole pour faire le voyage vers la sagesse. N’est-ce pas le projet de toute une vie ?!

Aussi étroit soit le chemin, 

Nombreux les chutes dans cette société dévorante, 

Restons les maitres de nos choix,

Soyons les capitaines de nos âmes ![3]

Najoua


[1] Pour en savoir plus : IA générative : le risque de l’atrophie cognitive. Un article scientifique de la revue de l’institut polytechnique de Paris, écrit en juillet 2025 sur une étude réalisée par des chercheurs du Massachusetts ( MIT) sur 4 mois, impliquant 54 participants où la charge cognitive pertinente ( cad l’effort intellectuel nécessaire pour transformer une information en connaissance) a chuté de 32% ( ondes cérébrales divisées par 2) et 83% des utilisateurs de la IA étaient incapables de se souvenir d’un passage qu’ils venaient d’écrire. 

[2] La plasticité cérébrale – Fondation pour la Recherche sur le Cerveau. Daniel Tricot, ancien administrateur de la Fondation pour la Recherche sur le Cerveau.

[3] Inspiré du poème de William Henley, Je suis le capitaine de mon âme. Poème cité par Nelson Mandela dans le film Invictus. 

Le poids des mots et des silences

Je t’aime
– Je te déteste
Tu es doué(e)
– Tu es nul(le)
Tu iras loin
– Tu es un(e) incapable
Je t’accompagne ?
– Débrouille-toi !
Je te comprends
– Tu exagères
J’ai confiance en toi
– Je préfère m’en occuper
Je te crois
– Tu mens
Ça me touche
– Je m’en fiche
Félicitations !
– Il n’y a pas de quoi t’envoler…

Voici un échantillon des paroles qui traversent nos vies : des fragments d’âme jetés dans l’air, des éclats de pensée cherchant à se faire entendre.
Parfois, elles s’accompagnent de joie et de sourires. Parfois, c’est le silence qui recueille leur résonance, suspendant le temps entre ce qui se dit et ce qui se tait.

Les mots sont des instruments ambivalents. Ils peuvent enchaîner ou libérer, blesser ou guérir, cacher ou révéler, éclairer ou tromper. Une phrase mal choisie peut peser plus lourd qu’une action, et une parole sincère peut changer tout un monde.

L’être humain est fondamentalement un être parlant. Le langage ne sert pas seulement à communiquer : il fonde la conscience, façonne la perception du réel, tisse le lien avec les autres. Parler n’est donc jamais neutre : c’est toujours un acte d’être.

Le silence, lui aussi, est porteur de sens. Se taire n’est jamais un simple vide : c’est un choix, une décision d’écouter, d’attendre, de protéger, ou parfois de fuir. Dans certaines circonstances, le silence est un refuge ; dans d’autres, il devient complice de l’injustice. Même l’absence de mots parle — parfois plus fort que toutes les paroles.

Ainsi, parole et silence sont deux gestes qui façonnent le monde. Entre eux, la vie se joue. Le silence peut préparer la parole juste, ou enfermer l’autre dans sa solitude. Les mots peuvent bâtir ou détruire, sauver ou condamner. La sagesse consiste à trouver l’équilibre : parler lorsque la parole élève, se taire lorsque le silence protège.

Martin Luther King nous rappelle : « À la fin, nous nous souviendrons non pas des mots de nos ennemis, mais des silences de nos amis. »

Cette citation nous invite à oser parler pour défendre, soutenir et consoler.
Elle rappelle que nos relations se construisent autant sur ce que nous disons que sur ce que nous taisons. Il a également prononcé ces mots célèbres :
« I have a dream ». Sa parole a donné de l’espoir et réchauffé le cœur de tous ceux qui subissaient la ségrégation aux États-Unis dans les années 1950 et 1960. Ces mots n’étaient pas seulement une expression de rêve, mais un acte de courage et de foi, capable de mobiliser, d’unir et d’inspirer tout un peuple à lutter pour la justice et l’égalité.

Marshall Rosenberg, quant à lui, a intitulé un de ses ouvrages phare de la Communication Non-violente : « Les mots sont des fenêtres, ou bien ils sont des murs. »
Il nous invite à méditer sur les mots doux qui ouvrent des fenêtres dans la communication car ils permettent de comprendre, de se rapprocher, d’exprimer ses émotions ou d’apaiser un conflit. Et à l’inverse, les mots durs dressent des murs car ils bloquent, isolent et créent des barrières entre les personnes.

Chaque mot offert et chaque silence conservé laissent une empreinte dans le monde. Ils révèlent la profondeur de notre cœur, la lumière ou l’ombre qui nous habite. Faut-il préférer les mots ou le silence ? Les deux se répondent. L’un donne sens à l’autre. Le silence peut révéler ce que les mots ne peuvent dire, tout comme les mots peuvent libérer ce que le silence retenait depuis trop longtemps.

Allah le tout Miséricordieux le Très Miséricordieux, dit dans le Coran –
sourate 17, Al-Isra, verset 53 :
وَقُل لِّعِبَادِى يَقُولُوا۟ ٱلَّتِى هِىَ أَحْسَنُ إِنَّ ٱلشَّيْطَٰنَ يَنزَغُ بَيْنَهُمْ إِنَّ ٱلشَّيْطَٰنَ كَانَ لِلْإِنسَٰنِ عَدُوًّا مُّبِينًا

« Dis à Mes serviteurs de se traiter de la meilleure manière possible, car le diable essaiera toujours de les diviser. Sûrement, le diable est le plus ardent ennemi de l’homme. »
Le Coran met l’accent sur la parole bienveillante, respectueuse et équilibrée, qui ne blesse pas et ne provoque pas de disputes inutiles.

Le Prophète Muhammad (paix et salut sur lui) est un exemple parfait de l’usage bienveillant des mots. Sa parole était douce, mesurée et porteuse de sagesse. Il enseignait que même un simple sourire pouvait être une forme de charité et que la parole devait être guidée par la bienveillance et la justice.
Il disait :
قال رسول الله ﷺ : ‏ ‏من كان يؤمن بالله واليوم الآخر، فليقل خيرًا، أو ليصمت‏‏

« Celui qui croit en Allah et au Jour dernier, qu’il parle du bien ou qu’il se taise.»
Cette guidance montre que les mots peuvent construire des ponts, apaiser les cœurs, encourager et réconforter. Parler avec douceur et retenue n’est pas seulement un acte moral : c’est une manière d’élever le monde autour de soi.

Quant à l’imam Ali ibn Abi Talib (que la paix soit sur lui) nous rappelle, dans un hadith, le jihad quotidien que nous devons mener contre la parole :
إذا تَكَلَّمْتَ بِالكَلِمَةِ مَلَكَتْكَ، وإذا أمْسَكْتَها مَلَكْتَها۔

« Quand tu prononces un mot, il te domine ; et quand tu le retiens, tu le maîtrises.»
Chaque mot a un effet : soit nous en sommes les maîtres, soit nous en devenons les esclaves. Il invite à la conscience, à la retenue et à la maîtrise de ce que nous prononçons.

Le juste milieu consiste à trouver l’équilibre entre parole et silence, entre parler et se taire, pour que nos paroles nous élèvent dans la fraternité et que nos silences apaisent l’humanité.

Ya Allah,
Aide-nous à parler avec douceur et justice,
à écouter avant de répondre,
et à nous taire lorsque le silence est plus sage que la parole.
Allahouma amin

E.F.

L’Alhambra, la magnificence d’un joyau

Construite à une période où la civilisation arabo-musulmane amorce son déclin, elle se présente comme le témoignage d’une histoire qui se raconte, mais aussi comme un signe éternel  du savoir-faire des artisans, ingénieurs et architectes musulmans. L’art andalou s’exprime avec brillance, complexité et délicatesse. La trace secrète de celle et de ceux qui firent de cet édifice un espoir, une synthèse, un testament, le point de repère d’un illustre héritage…

Elle traverse les âges comme une brise silencieuse portant le parfum de la présence divine. 

Quel nom donner à cette envoutante silhouette dont les contours féminins exprime la rencontre avec la sensualité, l’élégance et la douceur ?

Tel un joyau déposé sur son écrin, l’Alhambra n’est pas un édifice religieux, mais un palais royal où la foi se conjugue avec la beauté et l’harmonie des formes. Son nom donne à cette réalité, un moment de grâce d’une belle promise à ranimer ceux qui en traverse ses cours et ses jardins. Elle ne cherche pas à convaincre. Elle cherche à éveiller dans le silence de ses salles une prière, comme un lien qui unit l’Homme à Dieu. Sa richesse vient de cette diversité calligraphique et poétique, de ces murs où la lettre tisse les mots comme des roses, sublimant chaque recoin du sol au plafond. Un extérieur sobre mais un intérieur riche d’une beauté mystique à l’image d’un cœur de croyant. 

« Au fil des murs qui se déroulent comme des pages d’un manuscrit, vers de poètes andalous, références pieuses, inscriptions à la gloire de la dynastie se succèdent en motifs calligraphiques et géométriques finement sculptés dans le bois et le marbre sur fond de mosaïques de pièces de céramique délicatement travaillées. »[1]

L’Alhambra n’est pas un monument figé, en dehors de l’espace et du temps. Ces courbes représentent une manière d’être, un langage révélant une architecture arabo-islamique en mouvement, un jeu d’ombre et de lumière qui prend forme dans les mots. A chaque heure sa couleur, à chaque profil ses ombres, ses voûtes où traverse la lumière de l’aube, du midi, du crépuscule, de la lune et des étoiles qui participent au mouvement cosmique. Un instant d’éternité vécu…. 

Dans son langage de pierre, elle révèle le message spirituel d’une sublime culture. Par le silence, les présences invisibles suggèrent une manière d’exister, d’aimer, de penser et d’agir au-delà de soi-même.

Dieu est présent partout dans l’Alhambra, mais plus encore, dans l’enchantement des patios et des chambres, dans le chant des eaux ruisselant des vasques de marbre, où les fontaines parlent une langue que la langue humaine ne peut contenir. Dans ce miroitement apaisant, la féerie du patio des lions témoigne de la promesse du Paradis où les 4 fleuves circulent comme une révélation douce pour éclairer les cœurs éteints.

L’émanation subtile de la Sagesse divine à travers la beauté de la langue arabe transperce les âmes par la vibration du sens. Celui qui lit avec le cœur ressent ce que le poète a vécu. Ainsi, la poésie devient le voile et la lumière à la fois. Elle n’appartient pas à celui qui l’écrit mais à celui qui s’en inspire. Le Livre Saint en est la source. Ces murs et ses plafonds regorgent de son langage : l’alliance entre la perfection de la Parole et la puissance du message. 

Le cœur de l’Alhambra bat au rythme d’un seul mot : l’Unicité de Dieu. Tout y converge, tout en émane, rien n’existe en dehors de Lui, tout ce qui existe Le manifeste. Dans l’alignement du jet d’eau et de sa retombée, de la branche courbée par le poids de ses fleurs, les oasis vertes s’épanouissent en espace clos, respectant ses ressources naturelles qui les servent.

L ’Alhambra est un signe annonciateur de la bonne nouvelle : un autre monde est possible. L’avenir, comme tous les gouffres, nous donne le vertige ; mais l’Alhambra, elle, nous appelle à une lente et profonde méditation où le cœur bienheureux reçoit à chaque battement un rappel : là où la foi s’élève, l’amour y respire.

La visiter, c’est vivre une expérience intérieure…Telle est la mélodie de l’eau, qui murmure aux oreilles attentives la plus gracieuse des orchestrations : « A Allah Seul toute victoire »[2]

Najoua


[1] Le roman des Andalous, de ‘Issâ Meyer. Editions Ribât 2021-p.495

[2] Omniprésente, la devise nasride joue un rôle primordial, à la fois visuel, spatial et sémantique dans l’architecture de l’Alhambra. Pour en savoir plus, un documentaire « Lire l’Alhambra » ( sur le net) ainsi que son guide visuel du monument de José Miguel Puerta Vilchez ( librairie)

Crise identitaire. Exil et résilience au pays des cendres

« Qui suis-je ? Mais qui suis-je ? » — se demande-t-elle encore.
1917 – 1920
Dates de la trahison,
Dates de la colonisation,
Par une transaction déloyale,
Entre gouvernances immorales.
Sur la Déclaration Balfour
Renifle les vautours
Lancement du mandat britannique,
Elle n’y voit que manigances cyniques.
Elle découvre les ravages de ces sombres alliances,
Dans l’injustice abyssale et la décadence.

Les accords se sont faits sans les propriétaires,
Pour nourrir la prospérité de leurs adversaires :
Brigands et pillards au pays des oliviers,
Se sustentant de la Palestine et de ses biens privés.
Au milieu du bruit, des ruines et des morts,
Le silence de la honte ronge notre sort.
« Qui suis-je ? »
« Qui suis-je ? » répéta-t-elle.
Dans ce monde de colère,
Dans ce monde de haine.

Peut-être que ces meurtriers n’ont plus d’âme,
Puisqu’ils tuent des enfants et brisent leur flamme.
Les mots lui manquent face aux exilés,
Le silence la consume face aux fusillés.
Le monde regarde ce mouroir sur leur écran,
Pendant que Gaza enterre ses descendants.
Peut-être que le diable a trouvé ses frères,
Dans ces consciences mortes, habillées de lumière.

« Au secours ! » s’écrie-t-elle : « Sauvez la justice ! »
Mais ses mots de détresse s’effacent sans artifice.
Pendant que l’ONU débat loin de l’horreur,
Les explosions des bombes imposent la terreur.
L’odeur de la mort sous les gravats se devine,
La faim assassine et la peur opprime.
Elle pensait vivre un temps d’exception,
Mais ce n’est qu’une nouvelle abomination.

1948, la Nakba s’invite,
Le silence de la honte humilient les complices.
Paix et justice ne sont-ils plus que des mirages,
Perdus dans la poussière de ce vieux carnage ?
Comment tolérer qu’à quelques kilomètres à peine,
Certains rient au soleil, d’autres hurlent leur peine ?
Comment rester sereine dans cet accablant effroi,
Quand le monde chancelle et renie ses propres lois ?

Pendant qu’à Gaza, le ciel s’embrase,
Les survivants au cœur vivant deviennent esclaves
Et même s’ils restent debout avec dignité
Elle cherche inlassablement un sens à cette humanité.

Nous sommes tous témoins, dit-elle, que les cartes ont changé,
Nous sommes tous témoins, dit-elle, de ces crimes orchestrés.
Et même si à présent certaines ethnies s’éteignent,
Les siècles ne cesseront de murmurer ce qu’elles enseignent.
Alors l’Histoire saigne,
Mais la Palestine règne.

Alors elle se confie à son Seigneur pour mieux respirer :
« Qui suis-je ? » murmure-t-elle.
« Qui suis-je dans ce chaos de façade ?
Une ombre lucide, ou une conscience malade ?
J’observe les masques et les faux-semblants,
Les regards fiers et les cœurs absents.
Suis-je ce que je défends, ou ce que j’espère ?
Suis-je une étincelle d’action, ou une ombre éphémère ?
Je ne suis qu’une âme qui médite sur ceux que l’on détruit,
Une voix qui se tient debout au milieu des cris.
Je contemple la résilience de ce peuple de foi,
Je reconnais ma faiblesse et retrouve ma voie.
Ô Toi qui tiens les mondes dans Tes mains infinies,
Je place en Toi ma foi pour ce grand défi.
Tu es notre Garant, notre Éternel Présent,
C’est en Toi que mon espoir demeurera vivant. »

E.F.

Au-delà des apparences

Les apparences séduisent et rassurent, mais elles ne sont bien souvent que le reflet de nos propres projections. Se fier à elles, c’est oublier que, derrière chaque visage humain, se cache un monde intérieur que l’œil et le cœur ignore. Chaque expression, chaque mouvement, chaque posture, chaque vêtement n’est qu’un fragment d’une existence secrète et intime. Pourtant, le regard humain, emporté par l’émotion et le besoin de classer, s’empresse de juger : il étiquette, déduit et conclut à partir de ses expériences, de ses valeurs, et souvent de ses peurs. Ainsi, l’apparence n’est plus qu’une scène imaginaire où chacun projette ses propres fables.

Le philosophe allemand Arthur Schopenhauer écrivait dans Le Monde comme volonté et comme représentation : « Le monde est ma représentation. » Il entendait par là que tout ce que nous connaissons du monde nous vient par nos perceptions et par notre esprit. Il ne s’agit pas de nier l’existence d’une réalité extérieure, mais de reconnaître que cette réalité ne nous apparaît qu’à travers la forme de notre représentation.

De la même manière, lorsque nous regardons autrui dans les premiers instants, nous ne percevons pas son être intérieur : ses intentions, son vécu, son caractère profond, ses qualités ou ses défauts. Ce n’est qu’avec le temps que se fissure l’apparence et que l’invisible se laisse entrevoir. Dès lors, la question se pose du bien-fondé de nos jugements et des stéréotypes que nous entretenons, persuadés de comprendre l’autre au premier regard.

Allah soubhanahou wa ta‘ala nous rappelle dans le coran que juger autrui sans connaissance exacte est blâmable : « Ô vous qui croyez ! Évitez de trop conjecturer ; car une partie des conjectures est péché… » (sourate 49 Les appartements – verset 12). Il nous rappelle également que la véritable noblesse ne réside ni dans l’apparence, ni dans le statut, mais dans la piété et la sincérité du cœur (sourate 49 – Les appartements -verset 13). Et Allah sait parfaitement ce que nous dissimulons et ce que nous divulguons (sourate 6 – Les bestiaux – verset 73).

Si notre Créateur nous rappelle que nos yeux seuls ne suffisent pas pour connaître autrui à sa juste valeur, pourquoi ne pas exercer cette sagesse en domptant notre nafs plutôt qu’en nous inventant des histoires ? Cette réflexion méditative nous invite à aborder la vie avec humilité et bienveillance pour Allah et Ses créatures, à interagir avec un sourire sincère, et à cultiver la maîtrise de notre voix intérieure lorsqu’elle obscurcit la clarté de notre esprit. Car cette petite voix vacillante et impulsive use notre temps et notre énergie, et condamnent notre semblable avant même d’avoir échangé un mot, observé sa véritable nature ou éprouvé la moindre empathie à son égard. Quant à celles et ceux que notre nafs nous incite à écarter ou à juger hâtivement, il nous revient de suspendre notre jugement et d’apprendre à les connaître.

La condition humaine est imparfaite par essence, et c’est dans la reconnaissance de cette imperfection partagée que se tisse la possibilité d’une véritable solidarité. À travers un sourire, une main tendue, un cœur pieux et une intention sincère pour Allah ‘azza wa djal, nous pouvons favoriser l’élévation de chacun, en dépassant les apparences et les jugements hâtifs pour atteindre la profondeur de l’âme humaine. Ainsi, l’éthique islamique nous enseigne que chaque rencontre est plus qu’un échange : c’est une épreuve et un don.
Une épreuve, car elle teste nos réactions et nos jugements ; un don, car elle nous donne l’occasion de progresser en humilité, en bienveillance, en patience et en sagesse, en marchant dans la lumière de notre foi.

Ya Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux, éclaire nos cœurs de la lumière de la compréhension, fais de nos rencontres des sources de patience et de sagesse, purifie nos intentions, apaise notre nafs, et fais que chaque être croisé devienne un miroir de ton infinie miséricorde. Guide-nous sur le chemin de l’humilité, de la bienveillance et de la foi véritable.

E.F.