Quand les mots s’arrêtent, l’art commence

Si l’être humain est un « être de raison », l’Histoire nous montre cruellement que la raison seule ne suffit pas à arrêter la violence. Quand les mots ne suffisent plus, l’art prend le relais. Car il ne s’adresse pas seulement à l’intellect, mais à ce qui nous relie en tant qu’humain : notre pureté, notre nature humaine. Autrement dit, l’art, comme outil de sensibilisation, utilise un langage qui précède la parole et la logique. Il s’adresse à l’enfant qui est encore en nous et à « l’animal social » que nous sommes. En nous faisant ressentir la vulnérabilité absolue, il nous rappelle que, dépouillés de nos titres, de nos opinions et de nos richesses, nous ne sommes que des êtres de lien, dont la survie dépend de la compassion des autres…

Le film-documentaire La voix d’Hind Rajab de la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania, retrace les derniers instants de vie de Hind, fillette palestinienne de 6 ans, bloquée dans une voiture sous les tirs israéliens ; et qui implore les secouristes du Croissant-Rouge de venir la chercher. Le film ne se contente pas de retracer un fait divers tragique, mais il s’élève en un véritable traité d’humanité face à l’horreur enragée. 

La raison explique, l’image implique 

Au-delà du triomphe cinématographique, La voix de Hind Rajab, en transformant le dernier souffle d’une enfant en un cri universel, nous rappelle que la fonction première de l’art, dans ses heures les plus sombres, restaure la dignité là où elle a été bafouée.

Les mots comme « tragédie », « massacre », « génocide » finissent par s’user. A force, ils deviennent des concepts abstraits, sans substance. Le film brise cette anesthésie. Là où le mot « mort » est une donnée chiffrée, l’image et le son de la voix de Hind sont une expérience. Le film ne nous informe pas, il nous fait ressentir ! Là où la raison traite les masses, l’art quant à lui traite de l’individu. Parce que la raison humaine est parfois aveugle à sa propre cruauté ; et celui-ci est fait pour nous forcer le regard, et non pas pour passer à côté. Car il ne s’adresse pas à l’homme qui calcule, mais à l’homme qui ressent, pour lui rappeler que sa raison est vaine si elle perd son cœur. 

Dans les drames humains lors d’un génocide ou d’une guerre, les victimes ne sont que des chiffres froids. Dans le film, on sort de l’anonymat. Ce sont les véritables enregistrements audio de Hind. On redonne une identité et un corps à la tragédie. Derrière, chaque unité statistique se cache une voix, des rêves, des espoirs, et une peur viscérale. La voix de Hind devient la voix collective des sans-voix, forçant le spectateur à sortir de l’indifférence. C’est ainsi que la question de la responsabilité morale interpelle notre conscience collective. Un miroir ! Nous sommes face à un miroir très inconfortable, qui nous renvoi à notre propre questionnement : comment une civilisation moderne peut-elle laisser un enfant implorer sa survie sans intervenir ? Pourquoi, après tant de lanceurs d’alerte, les opinions n’arrivent plus à se mobiliser et à faire pression sur les gouvernements pour stopper cette escalade inhumaine ?  

L’empathie seul ne suffit pas. Elle doit être accompagné d’une exigence de justice, loin des grands discours humanistes. Ainsi, en immortalisant les derniers instants de Hind, le film transforme un événement éphémère en une mémoire universelle impérissable. L’art, une arme contre l’oubli ! La vérité, une fois mise en lumière par l’art, devient impossible à nier. C’est la victoire du récit humain sur le silence imposé par la violence. 

Si le film a reçu des ovations historiques dans les festivals du monde, il nous rappelle avec humilité que la reconnaissance artistique n’a de sens que si elle éveille les consciences et appelle à une action concrète. L’espoir est porté par le courage de Hind et la détermination de l’équipe du Croissant Rouge. Un espoir combatif qui refuse la fatalité ! Un appel vibrant à protéger la part la plus fragile de notre humanité !

Le silence, un personnage à part entière

Là où les médias cherchent le choc et le bruit, le silence est utilisé pour s’extraire du flux incessant des informations télévisés et numériques, afin d’imposer une pause. Pas de consommation rapide de la tragédie ! Ce rythme lent, rend à Hind son statut d’être humain unique, et non plus une archive statistique. En filmant des paysages ou des objets dans un silence total, la réalisatrice matérialise le vide laissé par la fillette. Ainsi, ce silence devient la « voix » de ce qui a été effacé, brisé à jamais ; où l’irréparable a été franchi. Nous sommes devenu les témoins de l’existence de Hind : le silence comme une présence de l’absente.

Remarquons également que celui-ci après un cri ou un bruit violent permet au spectateur de réaliser l’ampleur du drame[1]. A l’image d’une caisse de résonance, le cerveau rejoue la scène et le message vocal de Hind tourne en boucle dans l’esprit. Ce n’est pas un silence passif, mais actif qui prolonge l’existence de la voix disparue.

Tout au long du film, notre attention devient extrême, au point qu’on se met à traquer le moindre souffle, le moindre craquement dans les enregistrements téléphoniques. Nos oreilles deviennent des sonar à la recherche d’une trace de vie. Nous sommes suspendu à sa voix avec force. Et cette douloureuse intimité avec Hind nous renvoi à notre propre impuissance face à l’impensable. 

Le contraste entre les cris de détresse au téléphone, la voix brisée des secouristes et les long silences de la mise en scène crée une œuvre qui ne laisse aucun échappatoire au spectateur. Cet absence de son symbolise la tragédie. La posture du spectateur se limite alors à absorber l’horreur de ce qu’il vient d’entendre, transformant l’écoute en un acte de témoignage forcé. En coupant le son, la cinéaste appuie sur l’impuissance du langage face à l’horreur. Ce qui est arrivé à la fillette est si atroce que seul le mutisme de la caméra peut en rendre compte sans trahir.

L’aspect cinématographique, à travers l’usage du silence, apporte au film une atmosphère pesante, lourde, comme une preuve à charge. A l’image de l’indifférence mondiale, la réalisatrice crée une tension insupportable qui suggère que se taire, c’est laisser le crime se commettre. Il souligne l’inaction et le vide laissé par ceux qui auraient dû intervenir.

Cependant, dans d’autres séquences, le silence change de nature pour incarner le respect et la pudeur. Ce dépouillement volontaire refuse de manipuler le spectateur par des artifices émotionnels. En choisissant de ne pas saturer l’espace par une musique mélodramatique, la réalisatrice protège la dignité de Hind. L’image, captée dans sa nudité, se suffit à elle-même. Elle devient un espace de recueillement où le mutisme n’est plus une absence de voix, mais un hommage au sacré de la vie brisée.   

Et, pour finir, le film utilise le silence pour dilater le temps. Alors que l’actualité défile, il fige l’instant du drame, nous obligeant à rester dans la voiture avec elle, à ne pas passer à autre chose, comme si on ne voulait pas partir.

Pour conclure, La voix de Hind Rajab s’inscrit comme une œuvre cinématographique poignante qui transcende le simple récit réel, d’un fait divers. Nous sommes en immersion totale aux cotés de Hind et des autres personnages du fim. C’est à travers une mise en scène très intimiste, un montage épuré, des silences pesants et un rythme volontairement lent, ponctué d’arrêts sur image, que le film parvient à transformer la tragédie en symbole universel. 

En dépassant le stade du simple divertissement, l’art remplit ici sa fonction essentielle : il pénètre notre monde intérieur, atteint le cœur du spectateur et le confronte à l’inexprimable. Ce film engagé restaure la dignité humaine tout en rendant un hommage vibrant à la persévérance face à l’oppression. 

Comme un écho douloureux, « La voix de Hind, c’est Gaza qui appelle à l’aide.»[2]

Najoua


[1] Tiré d’un article du site www.lafilm.edu « Chut…comment le silence au cinéma est l’arme secrète derrières des scènes inoubliables ».

[2] Phrase de Kaouther ben Hania, lors de son interview du 26 novembre 2025 dans le magazine Amnesty International. www.amnesty.fr/actualites/la-voix-de-hind-rajab-cest-gaza-qui-appelle-a-l-aide-entretien-avec-kaouther-ben-hania

Les Mères-Veillent

La nuit est tombée. La lumière extérieure perd de sa douceur et fait place à la veilleuse sur le mur, projetant un cercle ambré sur le visage de ma mère.
L’opération s’est bien passée, m’avait dit le chirurgien un peu plus tard dans la journée. Le soulagement et la reconnaissance envahissent mon cœur. Le silence envahit la pièce, rompu seulement par le bip régulier du moniteur cardiaque, scandant la vie fragile à l’image d’un métronome.

Je suis assise, non pas à la lisière d’un lit d’enfant, mais à côté de ce lit d’adulte, rigide et froid. Les yeux fermés, le souffle lent, régulier, le visage blafard, j’observe ces traits où le temps a sculpté des rides fines, les marques d’une vie entière donnée aux autres. Je cherche l’étincelle de la force d’antan dans ce visage, où dort maintenant la Mère-Veilleuse.

Mes mains lisses caressent doucement celle de ma mère. Cette main, autrefois le refuge de mon enfance. Cette main, qui avait séché mes larmes et tressé mes cheveux, est traversée de tubes fins, pâle comme le drap blanc. J’ajuste la couverture. J’humidifie ses lèvres et je murmure des fragments de prières, comme un cercle complet tissant un fil entre les Cieux et la Terre.

Je me souviens des nuits fiévreuses, où ce visage se penchait sur moi, chargé d’une anxiété d’amour. Aujourd’hui, c’est moi qui veille, épiant le moindre changement de respiration, étudiant scrupuleusement le mouvement des paupières qui annoncerait le retour. Je suis le pilier inversé, la sentinelle remplaçante. Je suis celle qui compte les heures maintenant, celle qui écoute la machine, qui est terrifiée par le silence trop long de sa respiration.

Que puis-je faire face à cela ? Elle m’a appris à me soigner. Un baiser sur le genou écorché, une tisane pour la gorge qui gratte. Et maintenant, je ne peux rien réparer avec un baiser. Je peux juste être. Être l’ancre qu’elle a toujours été pour moi. Je crois que c’est la première fois que je la vois faible. Pas fragile, mais faible. Je la vois sans son armure de Mère…

Ce n’est plus la mère qui tient le monde de l’enfant, c’est l’enfant devenue adulte qui, par sa simple présence, recrée un cocon autour de celle qui l’a mise au monde.

Nous, mères de la terre, partout où le soleil se lève et la lune se couche, nous nous reconnaissons dans cette force invisible qui jamais ne s’éteint. Nous sommes les gardiennes des nuits fiévreuses, les sentinelles des rêves fragiles. Chaque chuchotement rassurant, chaque réconfort sécurisant, chaque souffle retenu devant le sommeil d’un enfant est un acte de foi pure. Chaque regard doux est une ancre invisible qui lui permet de déployer ses ailes vers l’avenir. Chaque écoute attentive est un rayon de soleil pour cultiver les germes d’une dignité et d’un intérieur lumineux. Nous sommes les semeuses de graines sur une terre fertile où la bonté trouve son printemps. Nous reflétons à nos enfants la beauté qu’ils portent, leur apprenant que la valeur n’est pas à prouver, mais à être. Dans nos bras, l’identité prend racine, forte et droite, comme un chêne face aux tempêtes de l’existence.

À toutes les Mères-Veilleuses, par-delà les frontières, les langues et les croyances, qui, en ce moment même, écoutent le souffle d’un enfant : sachez que votre vigilance est le fondement de l’humanité. La noblesse de la Mère-Veilleuse se réaffirme dans ce rôle, car elle est la première architecte de la paix et la dernière sentinelle de l’innocence.

À toutes les Mères-Veilleuses des quatre horizons, dont la vulnérabilité est une grande vertu : sachez que vous êtes humaines. Nos résolutions peuvent vaciller sous le poids de la fatigue et de la pression. Notre force ne réside pas dans l’absence de fautes, d’erreurs, de cris ou de fatigue, mais dans le courage de l’amour qui revient toujours. C’est dans l’aveu de nos failles que nous enseignons à nos enfants la compassion et la miséricorde. L’enfant veillé n’a pas besoin d’un modèle sans défaut, mais d’un modèle vrai.

Que le murmure de notre veille s’élève au-dessus du bruit du monde, rappelant à tous que l’essence de l’humanité réside dans le cœur d’une mère attentive, imparfaite, mais éternellement aimante…

Najoua

L’Alhambra, la magnificence d’un joyau

Construite à une période où la civilisation arabo-musulmane amorce son déclin, elle se présente comme le témoignage d’une histoire qui se raconte, mais aussi comme un signe éternel  du savoir-faire des artisans, ingénieurs et architectes musulmans. L’art andalou s’exprime avec brillance, complexité et délicatesse. La trace secrète de celle et de ceux qui firent de cet édifice un espoir, une synthèse, un testament, le point de repère d’un illustre héritage…

Elle traverse les âges comme une brise silencieuse portant le parfum de la présence divine. 

Quel nom donner à cette envoutante silhouette dont les contours féminins exprime la rencontre avec la sensualité, l’élégance et la douceur ?

Tel un joyau déposé sur son écrin, l’Alhambra n’est pas un édifice religieux, mais un palais royal où la foi se conjugue avec la beauté et l’harmonie des formes. Son nom donne à cette réalité, un moment de grâce d’une belle promise à ranimer ceux qui en traverse ses cours et ses jardins. Elle ne cherche pas à convaincre. Elle cherche à éveiller dans le silence de ses salles une prière, comme un lien qui unit l’Homme à Dieu. Sa richesse vient de cette diversité calligraphique et poétique, de ces murs où la lettre tisse les mots comme des roses, sublimant chaque recoin du sol au plafond. Un extérieur sobre mais un intérieur riche d’une beauté mystique à l’image d’un cœur de croyant. 

« Au fil des murs qui se déroulent comme des pages d’un manuscrit, vers de poètes andalous, références pieuses, inscriptions à la gloire de la dynastie se succèdent en motifs calligraphiques et géométriques finement sculptés dans le bois et le marbre sur fond de mosaïques de pièces de céramique délicatement travaillées. »[1]

L’Alhambra n’est pas un monument figé, en dehors de l’espace et du temps. Ces courbes représentent une manière d’être, un langage révélant une architecture arabo-islamique en mouvement, un jeu d’ombre et de lumière qui prend forme dans les mots. A chaque heure sa couleur, à chaque profil ses ombres, ses voûtes où traverse la lumière de l’aube, du midi, du crépuscule, de la lune et des étoiles qui participent au mouvement cosmique. Un instant d’éternité vécu…. 

Dans son langage de pierre, elle révèle le message spirituel d’une sublime culture. Par le silence, les présences invisibles suggèrent une manière d’exister, d’aimer, de penser et d’agir au-delà de soi-même.

Dieu est présent partout dans l’Alhambra, mais plus encore, dans l’enchantement des patios et des chambres, dans le chant des eaux ruisselant des vasques de marbre, où les fontaines parlent une langue que la langue humaine ne peut contenir. Dans ce miroitement apaisant, la féerie du patio des lions témoigne de la promesse du Paradis où les 4 fleuves circulent comme une révélation douce pour éclairer les cœurs éteints.

L’émanation subtile de la Sagesse divine à travers la beauté de la langue arabe transperce les âmes par la vibration du sens. Celui qui lit avec le cœur ressent ce que le poète a vécu. Ainsi, la poésie devient le voile et la lumière à la fois. Elle n’appartient pas à celui qui l’écrit mais à celui qui s’en inspire. Le Livre Saint en est la source. Ces murs et ses plafonds regorgent de son langage : l’alliance entre la perfection de la Parole et la puissance du message. 

Le cœur de l’Alhambra bat au rythme d’un seul mot : l’Unicité de Dieu. Tout y converge, tout en émane, rien n’existe en dehors de Lui, tout ce qui existe Le manifeste. Dans l’alignement du jet d’eau et de sa retombée, de la branche courbée par le poids de ses fleurs, les oasis vertes s’épanouissent en espace clos, respectant ses ressources naturelles qui les servent.

L ’Alhambra est un signe annonciateur de la bonne nouvelle : un autre monde est possible. L’avenir, comme tous les gouffres, nous donne le vertige ; mais l’Alhambra, elle, nous appelle à une lente et profonde méditation où le cœur bienheureux reçoit à chaque battement un rappel : là où la foi s’élève, l’amour y respire.

La visiter, c’est vivre une expérience intérieure…Telle est la mélodie de l’eau, qui murmure aux oreilles attentives la plus gracieuse des orchestrations : « A Allah Seul toute victoire »[2]

Najoua


[1] Le roman des Andalous, de ‘Issâ Meyer. Editions Ribât 2021-p.495

[2] Omniprésente, la devise nasride joue un rôle primordial, à la fois visuel, spatial et sémantique dans l’architecture de l’Alhambra. Pour en savoir plus, un documentaire « Lire l’Alhambra » ( sur le net) ainsi que son guide visuel du monument de José Miguel Puerta Vilchez ( librairie)

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent

Un mois de spiritualité vient de se terminer. Ramadan a déposé sur nos cœurs ses fruits bénis à travers une vitalité et une détermination à continuer dans l’amélioration de soi ; une réforme donnant un nouveau souffle de vie à nos devoirs et à nos engagements. C’est la promesse silencieuse dont nos âmes ont été témoins.

Mais la réalité, celle que nos yeux n’osent même plus regarder, nous rattrape. Croire que des lendemains plus clairs envahiraient nos écrans, croire que nos invocations briseraient le sort des peuples souffrant de l’oppression d’un pouvoir génocidaire… Croire en un espoir déterminant, vers la voie d’une paix et d’un ordre de justice solide et pérenne, c’était notre conviction à l’unisson des nuits, debout, implorant Le Tout-Puissant des mondes.
Nous a-t-Il entendus ? Certainement ! Et Il agira selon la Sagesse Absolue d’un Seigneur attentif à ce qui se passe.

Alors, ne baissons pas les bras ! Car ce n’est pas fini !

L’engagement à redonner de l’espoir

Tout au long de l’histoire, la mosquée Al-Aqsa a été un symbole d’unité, de résilience et de résistance pour les musulmans. Sa présence durable au milieu des défis politiques et des conflits souligne la foi inébranlable et la détermination de la communauté musulmane — en particulier, des musulmans palestiniens. Ainsi, à l’image de cette bâtisse, notre force d’âme se trouve dans notre capacité à lutter, à persévérer fermement dans notre engagement à ne pas abandonner un peuple en danger.
La lutte pour la justice est une noble cause : elle nous définit en tant qu’êtres humains, nourris de valeurs universelles et précieuses.

C’est pourquoi notre engagement à redonner de l’espoir est vital. Le renoncement n’est pas envisageable sur ce terrain : un peuple massacré aux yeux et au vu du monde entier, un génocide sans nom, ultra-documenté, une indifférence qui tue sans faire de bruit. Et ce n’est pas à la communauté internationale de nous représenter ou d’attendre un dénouement concret.
Derrière des discours froids et des silences complices, les grands de ce monde et les institutions soutiennent un crime de non-assistance à un peuple en détresse, par leur inhumanité.
Le pouvoir et l’égo ont rendu les hommes sourds et aveugles.
La dignité humaine ne repose-t-elle pas sur des choix éclairés par la vertu et la moralité ?
La vérité n’est-elle pas la boussole des hommes qui ont marqué l’Histoire par leurs choix de luttes ?
Les époques de ténèbres ont traversé l’Histoire. Le temps où, sur nos bancs d’écolier, nous apprenions les dégâts d’un pouvoir égocentrique et génocidaire n’est pas si lointain, ni révolu.
L’Homme a-t-il appris de son passé ?!

L’inexcusable silence 

Servir l’humanité est un devoir civilisationnel. Loin des grands discours, notre altruisme se manifeste à travers nos actes, selon la mesure de nos moyens et de nos capacités.
Nous refusons de détourner les regards, de nous taire, de « troubler l’ordre public », soi-disant ; car nous voulons témoigner que la justice commence d’abord par une indignation, puis par la concrétisation d’actions constructives : parler de cette situation, dénoncer les violations, boycotter les grands groupes commerciaux et financiers qui renforcent ce génocide, sensibiliser notre entourage à l’urgence humanitaire, à travers l’engagement auprès d’associations, afin de faire parvenir les premiers secours, en soins et en biens vitaux.

De plus, dans un esprit de continuité, nos actions permettent de rappeler aux institutions formées par des États membres leurs obligations au sein du droit international : des garanties claires de ne pas soutenir, de manière politique, économique, financière ou militaire, un tel crime.
La majeure partie des politiques ont cessé d’être des humains, focalisés sur des intérêts privés. Et se dessine une rupture entre les choix d’inaction des gouvernements et la plaidoirie des droits humains portée par les peuples.
Comment une société peut-elle se bâtir sur des cadavres ?
Comment peut-on expliquer à la nouvelle génération que des enfants, des femmes, des vieillards enterrés sous les décombres, brûlés dans des abris improvisés, affamés sous les regards insensibles du monde entier, mériteraient leur sort sous prétexte qu’ils doivent mourir sur leur terre, une terre convoitée par des fanatiques du dollar ?
Ce sont les cœurs des hommes qui créent ce cataclysme. Le monde est suspendu face à un système guidé par le droit international et l’espoir du respect du droit fondamental pour tous.

Ainsi, nos actions doivent, d’une part, réveiller les institutions en leur expliquant qu’un génocide n’est pas défini par des impressions ou des opinions personnelles, mais par la destruction intentionnelle d’un groupe en tant que tel [1] ; et d’autre part, avoir le courage de soutenir un peuple opprimé, de sacrifier notre temps, notre argent, notre plume, notre créativité, afin de témoigner de notre obligation.
Car nous sommes les dignes dépositaires d’un message universel…

« Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont

Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front,

Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime,

Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime,(…)

Ceux dont le cœur est bon, ceux dont les jours sont pleins,

Ceux-là vivent, Seigneur ! Les autres, je les plains. (…)

Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre.

Inutiles, épars, ils traînent ici-bas

Le sombre accablement d’être en ne pensant pas. (…)

Ils sont les passants froids, sans but, sans nœud, sans âge ;

Le bas du genre humain qui s’écroule en nuage ;

Ceux qu’on ne connait pas, ceux qu’on ne compte pas,

Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.(…)

Pour de vains résultats faire de vains efforts !

N’entendre rien d’en haut ! Ciel !Oublier les morts !

Oh non, je ne suis point de ceux-là ! (…)[2] »

Najoua


[1] Article 2 de la Convention sur la prévention de répression et punition du crime de génocide www.ohchr.org/fr/instruments-mechanisms/instruments/convention-prevention-and-punishment-crime-genocide#:~:text=Article%20II,-Dans%20la%20présente&text=c)%20Soumission%20intentionnelle%20du%20groupe,groupe%20à%20un%20autre%20groupe.

[2] Poème de Victor Hugo écrit à Paris, décembre 1848 ( Livre IV, 9 ), Les Châtiments, 1852. Il fait l’éloge de la foi et de l’idéal.

Le train des enfants

1994, Amerigo Benvenuti, grand virtuose du violon, s’apprête à monter sur scène lorsqu’il apprend le décès de sa mère. Les souvenirs ressurgissent alors… il se remémore son enfance avec elle.

Avec dignité et beaucoup de retenue, sa mémoire se met à nu, invitant le spectateur à plonger avec lui dans l’Italie des années 40.

Ce long métrage relate un pan de l’Histoire méconnu, voire inconnu, de l’Italie d’après-guerre :  pour échapper à la misère et pauvreté sévissant à cette époque, des dizaines d’enfants du sud sont envoyés par train dans le nord de l’Italie au sein de familles aisées qui leur offrent de meilleures conditions de vie.

Tragédie de guerre, ce film dépeint une Italie qui a terriblement souffert de la seconde guerre mondiale, entre l’angoisse du fascisme et la promesse communiste d’un avenir meilleur. Mais comme dans toute guerre, les pires séquelles ne sont pas les plus visibles…

La très belle mise en scène et mise en lumière ont une répercussion certaine sur le rendu réaliste des ruelles de Naples. De plus, elles contribuent à révéler, avec habileté, le tiraillement d’Amerigo entre son attachement familial et la promesse d’une vie meilleure où la faim et la désolation n’auront plus droit de cité.

Ce drame de séparation, ne laissera définitivement pas le spectateur indifférent et le soumettra indubitablement à la question : « Et moi, qu’aurais-je fait si j’avais été à sa place ? »  La vie contraint parfois les êtres à poser des choix aux répercussions dont la douleur n’a d’égal que la souffrance qu’elle enfante. 

« Parfois, ceux qui te laissent partir t’aiment plus que ceux qui te gardent. » Cette réplique du film en est une parfaite illustration.

Ce film touchant et puissant fait la promesse de moments poignants mais aussi d’optimisme et de foi en l’être humain où les valeurs de solidarité, de tendresse et d’humanité tout simplement sont présents. 

L.M.

A découvrir sur Netflix.

Lira bien qui lira le dernier (épisode 2)

« Étrange ?! Mon roi est bien différent ce soir. » Eowyn, la belle au sang royal voyait en son époux des attitudes nouvelles : une précipitation à l’intimité et non à la conversation, une volteface aux affaires du royaume, un excès de vie et de plaisir qu’elle ne lui connaissait pas. Plus elle observa cet homme et plus elle comprit que ce n’était pas son Roi. 

Sachant que le vizir connaissait le secret de faire passer son esprit dans le corps mort d’un animal, et qui plus est, depuis la chasse, le vizir n’apparaissait plus, elle se douta donc de la tromperie et du malheur qui était arrivé au Roi son époux. Bien que le vizir eût le corps et le visage de son prince, Eowyn ne voulut plus lui permettre la moindre familiarité à son égard, et feignit de ne point s’être aperçue de cette supercherie. Elle lui demanda : « Mon Roi, je me sens lasse en ces temps, je ne trouve le repos ni dans le sommeil ni dans ce palais ; mon esprit est préoccupé par un songe si terrible que le simple fait de m’en souvenir m’affecte. Tout ce que je peux vous dire, mon Prince, c’est de ne plus m’approcher tant que je suis dans cet état de faiblesse. Mon cœur appelle à du repos et une tranquillité loin de votre personne. » 

Le faux roi fut touché de chagrin par ces paroles, car il aimait éperdument cette princesse dès que son regard se posa sur elle, et ne voulant pas lui déplaire, se résolut à ne plus la voir qu’en compagnie et non en privé. Il espérait par ce moyen de fléchir sa fermeté, ou du moins de lui donner le temps du repos, sans qu’elle ne s’éloigne définitivement de son droit marital. Les coupables, quelle que soit leur autorité, sont toujours dans la crainte. Le crime poursuit partout le criminel, et sa conscience en est le bourreau. C’est pourquoi ce prétendu roi tâchait non seulement de se faire aimer de cette princesse, mais encore de tout le monde au palais. Aux affaires du royaume, il ne s’en souciait guère, son intention était concentré sur ce que cette posture royale pouvait lui offrir. C’était tous les jours de nouveaux plaisirs et des hommages qu’on lui rendait dont il témoignait beaucoup de reconnaissance par des gratifications qu’il faisait, suivant le mérite et la qualité de chacun : un pouvoir fort grisant…

Pendant qu’il goutait ainsi les douceurs de son usurpation, le véritable roi, qui était métamorphosé en biche, souffrait tous les maux imaginables. Il était continuellement persécuté par les daims, par les cerfs et par tous les animaux les plus cruels, qui le mordaient et le malmenaient. Las et rebuté d’un état si malheureux, il fuyait sans cesse la compagnie des autres animaux. Un jour, se promenant seul dans une plaine, il trouva un perroquet mort. Pensant trouver la voie vers une vie plus tranquille ; et tout en prononçant les paroles secrètes, il entra avec son esprit dans le corps de cet animal, et aussitôt laissa la biche au sol et devint perroquet. 

Cette transformation lui fit plaisir, et comme il voltigeait d’un côté à l’autre, il aperçut un oiseleur de sa ville, qui tendait des filets pour prendre des moineaux. Cette vue lui procura de la joie, et il se laissa volontairement attraper, espérant que cet homme pourrait le rétablir dans son premier état. À peine l’oiseleur eut fait la capture, qu’il mit sa prise dans une grande cage où se trouvait quelques malheureux volatils et retourna à ses autres filets.

Le perroquet fit en sorte, avec son bec, de tirer une petite cheville qui fermait la porte de la cage ; et l’ayant ouverte, il donna la liberté aux prisonniers volants. Quant à lui, il resta seul dans la geôle, s’abandonnant entièrement à sa destinée. Au retour de l’oiseleur, surpris de la fuite de ses oiseaux, il vint aussitôt refermer la cage de peur que le perroquet ne lui échappe. Celui-ci l’assura de sa fidélité, par le langage : « N’aie crainte, oiseleur ! Je ne te fausserai pas compagnie. Assurément, ma promesse est véridique. » Cet homme en fut fort étonné, ne pouvant s’imaginer qu’un perroquet sut si bien raisonner. Cela le consola de la perte de ses autres prises, et il se flatta de l’espoir de faire fortune par le moyen de cet oiseau coloré. Reprenant ses filets, il s’en retourna chez lui à la ville, satisfait de cette prise prometteuse.

Sur le chemin, il s’entretenait avec son perroquet, qui lui répondait toujours fort habilement. Lorsqu’il fut arrivé dans la ville, il passa dans une grande place, où il rencontra plusieurs de ses amis, avec lesquels il s’arrêta pour leur faire voir l’aimable capture qu’il avait faite. 

À quelques pas de là, un attroupement se forma, suite à un grand bruit. Le perroquet voulut connaitre la cause. L’oiseleur s’en étant informé, lui dit : « C’était une courtisane, qui ayant songé la nuit précédente qu’elle l’avait passé avec un jeune cavalier de la ville, lui réclama 10 pièces d’or. Mais, le cavalier, qui n’est pas dupe, se moque de la courtisane et de sa demande. Cependant, elle le retient par ses habits et veut absolument être payée : voilà le sujet de ce vacarme. » Le perroquet ayant entendu ce rapport, dit à l’oiseleur que, si on voulait bien les faire venir à lui, il les mettrait d’accord.

Connaissant l’esprit de son perroquet, il courut vers les personnes qui se disputaient. Il les aborda avec beaucoup de bienveillance et leur proposa de venir au-devant de cet animal afin de rendre un jugement dont ils n’auraient pas lieu de se plaindre. Cette proposition fit rire la compagnie, qui ne pouvait croire que ce perroquet put faire ce que son maitre-oiseleur avait avancé. Cependant, le cavalier, curieux de voir ce miracle, se tourna du côté de la courtisane et lui dit : « Si vous voulez vous fier à ce que cet animal ordonnera, j’y souscrirai volontiers. » La courtisane, qui n’était pas moins curieuse que le cavalier, y consentit aussi.

Ils s’approchèrent du perroquet, lequel, après avoir entendu la plaidoirie de chaque partie, demanda une table et un grand miroir. On les lui apporta, et ayant fait poser devant sa cage le miroir sur la table, il dit au cavalier de poser sur cette table les 10 pièces d’or que la courtisane demandait. Si ces paroles donnèrent de la joie à la dame, dans l’espérance d’avoir cette somme, elles ne causèrent pas moins de chagrin au cavalier, dans la crainte de perdre son argent. Mais il arriva tout le contraire :  « Ne touchez pas, madame, lui dit le perroquet, aux 10 pièces qui sont sur la table. Prenez seulement ceux que l’on voit dans le miroir. Comme vous n’avez eu affaire avec ce cavalier qu’en songe, il est juste que la récompense que vous en demandez soit semblable à un songe. »

L’assemblée, qui avait été témoin de ce jugement, en fut extrêmement surprise ; elle ne pouvait croire qu’un animal dépourvu de raison eut prononcé une sentence si judicieuse. La nouvelle se répandit dans toute la ville, et parvint jusqu’au palais… »

Najoua

Lira bien qui lira le dernier 

Le conte nous amène dans un monde où les frontières entre la vie et la mort, le bien et le mal sont constamment remises en question. Un monde où la réalité est aussi fluide que l’esprit et où les décisions d’un instant peuvent changer le destin de tout un royaume. C’est une histoire qui explore les thèmes de la confiance, du pouvoir, de la loyauté et de l’identité; tout en nous rappelant que chaque action entraine des conséquences, souvent imprévisibles.

Le conte commence avec un souverain épris de savoir, qui, un jour, se voit apprendre par un philosophe l’art de transférer l’esprit d’un corps à un autre. Mais, comme souvent dans les contes, avec un grand pouvoir vient une grande tentation.

Voici le récit captivant d’un conte initiatique, mélangeant le rationnel et le merveilleux…

« Dans les temps heureux où les rois étaient savants et philosophes, un roi du nom d’Isildur aimait les gens de lettres et lorsqu’il apprenait qu’il y en avait_ qu’ils soient de son pays ou étrangers_ il les faisait venir à sa cour, et les engageait à y demeurer en leur offrant de grandes gratifications. Cette générosité lui attirait toujours de beaux génies, avec lesquels il s’entretenait souvent de toutes choses.

Un jour, comme il discutait avec un philosophe qui passait pour être fort habile des secrets de la nature, sur les merveilles du monde et sur la « transmigration » des âmes ; le roi, fort curieux, voulut en savoir davantage. Le philosophe, qui ne cherchait qu’à lui plaire, lui répondit : « Majesté, puisque vous me l’ordonnez, je vous propose un exemple, qui est plus fort que tous les raisonnements du monde, et vous demeurez d’accord que vous n’avez jamais rien vu de plus grand, ni de plus surprenant.

La passion de voyager, dit-il, me fit rencontrer un jeune homme, très savant. En chemin, pour rendre le voyage plus agréable, nous nous entretenions de diverses affaires, et principalement des choses remarquables de la nature. Ainsi, il me dit qu’il connaissait un phénomène surpassant tout ce qu’on voyait de plus extraordinaire. Ces paroles me surprirent. Et il reprit : « Vois-tu, compagnon de route, lorsqu’il me plait de changer de corps, je tus un animal et après avoir proféré quelques mots, mon esprit y entra, laissant mon corps inerte à ces côtés. Lorsque j’y restai autant que je le désirai, je retourne à mon corps qui ressuscita, laissant celui de l’animal assurément mort. » Cela me parut impossible ! Le jeune homme, voyant mon incrédulité sur mon visage, m’en fit l’expérience aussitôt. Néanmoins, fort aise de vouloir connaitre son secret, je le supplie de m’en révéler plus. Et il me l’a enseigné. »

Le roi Isildur ne pouvant croire ce que ce philosophe lui racontait, lui rétorqua : « Ton histoire est bien fabuleuse, pauvre égaré, es-tu sûr que ton esprit ne t’a pas dupé ? M’en déplaise d’être en présence d’un fou ?! Sache que je n’apprécie guère cette tentative de me berner. » Et voulant connaitre le fin mot de cette histoire, il ajouta : « Cependant, fais-en la preuve en ce lieu et en ma présence. Et si tu y réussis, je te croirai volontiers et continuerai à te gratifier de mes biens. »

Le philosophe, qui ne voulut point passer pour un dément, demanda un animal. On lui apporta un moineau. Et l’ayant en main, il l’étrangla. En se penchant sur ce petit corps sans vie, il murmura quelques paroles. Le philosophe tomba mort et le moineau reprenant vie, vola par la chambre où ils étaient. Quelque temps après, le moineau s’étant posé sur le corps du philosophe, chanta agréablement. Tout à coup, il ressuscita et le moineau demeura éteint pour toujours.

Le roi, surpris et charmé de cette merveille, voulut en connaitre le secret. Le philosophe, ne pouvant rien refuser à son prince qui était son bienfaiteur, le lui apprit. Et le roi s’en servait très souvent : en tuant presque tous les jours quelques oiseaux. Il passait avec son esprit dans le corps de chaque petit animal, en laissant sa dépouille sur place. Et lorsque son esprit voulait retourner dans son propre corps, il revint à la vie, et laissa inanimé celui de l’oiseau.

Par cet art magique, le roi s’assurait de l’esprit de ses sujets. En réalité, il châtiait les mauvais et récompensait les bons, et tenait ainsi son royaume dans une douce et agréable tranquillité. Du moins, c’est ce qu’il pensait.

Le vizir, étant informé de toutes ces choses, et connaissant l’amitié que son maitre lui portait, le pria de lui révéler ce secret avec beaucoup d’assistance. Le roi qui l’aimait, en reconnaissance de ces loyaux services, transmit au vizir cet art incommensurable. Le vizir en fit l’expérience et, voyant qu’elle avait réussi, songea à de grands desseins contre son roi. 

Un jour de chasse, s’étant tous deux écartés du groupe, ils firent la rencontre de deux biches, qu’ils tuèrent. Le vizir, voyant l’occasion favorable pour exécuter son ambition contre le roi, lui dit : «Fort bien, majesté ! Voulez-vous que nous entrions pour un moment, avec notre esprit, dans le corps de ces deux biches ? Nous irions nous promener sur ces belles collines et y prendre quelques plaisirs.» Le roi accepta et descendit de son cheval, qu’il lia à un arbre et alla vers une des bêtes mortes, où formulant les paroles secrètes, passa avec son esprit dans la biche et laissa son corps sans vie sur le côté. 

Aussitôt, le vizir mit pied à terre et sans prendre la peine de lier son cheval, alla sur le corps mort du roi. Après y avoir murmuré des paroles occultes, il passa dans celui de son maitre. Laissant sa propre dépouille étendue à terre, il monta sur le cheval de son roi et s’en alla chercher sa suite. Mais ne les ayant retrouvés, il rentra bredouille et seul. 

Quand il fut arrivé au palais sous l’apparence du roi, il demanda à ceux de la chasse des nouvelles du vizir. Comme on lui répondit qu’on ne l’avait pas vu, celui-ci fit mine de rien. Il feignit de leur faire croire qu’un animal sauvage l’avait probablement dévoré et s’affecta d’en être fort touché. Cette action était bien lâche. Et comme un crime ouvre souvent le pas à un autre, il arriva que ce misérable eût l’insolence de prendre la place de son roi auprès de son épouse Eowyn. Mais, celle-ci ne fut pas dupe de la supercherie… »

Mais voilà qu’il est temps de se quitter. Alors, ne vous éloignez pas trop, car la suite de notre conte gratte à la porte, impatiente d’être racontée…

Najoua

Sache petit homme…

Au détour d’un sentier de montagne, en Savoie, niché dans un vallon préservé, le Lac du Lou s’offre à nos yeux, cerclé d’une chaîne de montagnes. Un cadre magnifique où la nature nous éblouit par sa simplicité et sa générosité. Un point de vue panoramique où la contemplation s’éveille et fait de ce moment un temps suspendu, un temps de réflexion, un temps de méditation…

            « Approche, petit homme ! Approche et écoute !

            Sache, petit homme que tu ne peux discerner les choses au moyen de la raison que lorsque tu te conformes aux exigences de celle-ci. Fais appel donc, à ta raison et sois attentif !

             Certes, la détermination est relative à chaque créature, on n’obtient pas toujours ce à quoi on aspire et on ne trouve pas toujours ce que l’on recherche. Mais, sache, petit homme, qu’il est de ton devoir de faire l’effort et de te diriger vers ta destinée…

Tu as été créé et chargé de responsabilités. Des devoirs t’incombent. Il y a pour chaque être un entrepôt : prends garde de ne rien accomplir et ainsi de le laisser vide. 

Tes pas qui te mènent au terme de ta vie sont comptés car ton séjour en ce monde est court. 

Sache, petit homme, qu’il te faut être vigilant car les jours se réduisent à des heures et les heures se réduisent à un souffle ! 

Sache, petit homme que la vie n’est pas un long fleuve tranquille, il y a des batailles que tu devras livrer sans relâche : les moments de difficultés, les pertes de sens, les défis et les remises en question font partie du jeu. Ils représentent le point de départ d’un courage insoupçonné, de relever la tête et de trouver les ressources en soi pour s’élever, grandir à l’image de mes cimes. 

De la même manière que je suis formé par la dislocation de 2 plaques terrestres, frottées l’une contre l’autre, tes propres montagnes surgissent à la rencontre aussi, de 2 besoins : l’une veut atteindre les sommets et l’autre refuse le changement.

Sache, petit homme, que la souffrance est une réalité de la vie ! Tu as besoin de passer par cette douleur pour te révéler. Sache, petit homme, que dans les profondeurs de mes entrailles se cachent des trésors, des pierres précieuses. Du carbone naît la plus belle d’entre elles : le diamant. Son processus de fabrication ne pourrait se produire sous une extrême pression terrestre de roche en fusion.

L’urbanisation, l’ère de la modernité te pousse à te cloisonner, à t’enfermer, la technologie pousse à l’abandon du corps. Tu n’es pas un être de sommeil, petit homme ! Car même si ton esprit est vif, ton corps te rappelle ta fragilité, ta vulnérabilité, ta condition humaine.

Regarde mes flancs et regarde mes sommets, ils sont ma force et mon honneur, petit homme ! Au cœur de mon monde coule une eau pure et limpide, qui va abreuver tes semblables et les troupeaux dont ils ont la charge. La vie est en moi et elle m’expose à de lourdes responsabilités : la distribution de mes dons à toutes sortes de créatures, des minéraux aux animaux, en passant par les végétaux. 

Pour chaque chose, je lui accorde son droit ! Je fais parvenir à mon propre entrepôt ce qui me réjouira le jour où je le retrouverai. 

Heureux celui qui aura saisi la valeur de ces devoirs et les aura appliqués !

Sache, petit homme que la force est en toi ! Alors avance pas à pas ! Ainsi, tu auras conquis tes montagnes ! 

Va, petit homme, à la quête de tes sommets ! »

                                                                                                                      Najoua

Le lac du Lou, à saint-Martin-de-Belleville, en Savoie ( France)

Carnets de voyage: la Slovénie

Avec ses vallées verdoyantes et ses paysages bucoliques à souhait, la Slovénie est une véritable perle dans un écrin de verdure. Niché en pleine montagne, c’est vers le lac de Bohinj, dans le parc national du Triglav, que le vent me mène.  

Sur fond de hautes montagnes, ce lac aux reflets d’émeraude offre calme et sérénité. Au détour d’un petit chemin dans la forêt le long de la berge, je découvre une crique insoupçonnée qui incite au prélassement. En l’instant d’un après-midi, le temps est suspendu. Tantôt les nuages recouvrent les montagnes d’un voile brumeux qui confère au lac un air féérique, tantôt le soleil révèle un magnifique dégradé de vert qui colore cette eau cristalline. Je ne me lasse pas de la beauté du paysage digne d’une carte postale.

Les nuages gris s’amoncelant sonnent le glas de ce moment privilégié et m’enjoignent à laisser la nature reprendre sa place.

De retour à la « maison », je prépare le repas avec le mont Triglav en toile de fond. Installée sur ma petite chaise pliable, j’admire les étoiles tout en sirotant une infusion de menthe fraiche, réel privilège pour la « camping cariste » en herbe que je suis. Après une nuit paisible, la montagne apporte son lot de surprises dès l’aurore et déverse des trombes d’eau. Le vent se lève, le ciel se déchaine et l’orage gronde. Par prudence, il est préférable de lever le camp, ce temps orageux sera de la partie pour quelques jours d’après notre voisin suédois, adepte de la van life. Nous mettons alors les voiles vers le sud.

La nationale nous menant à la frontière croate me ravit. Ces paysages pittoresques, ces jolies maisons aux balcons fleuris, les clochers d’églises pointant à l’horizon au milieu des villages et ces chemins ondulant à travers les champs me donnent l’impression de traverser un tableau pittoresque du 18e siècle.  Sur le chemin au loin, deux enfants se baignent dans la Krka. Les paysages défilent. Je ne vois pas le temps passé. Nous voilà déjà en Croatie.

Changement de cadre. Le paysage karstique qui s’étend de part et d’autre de la route me plonge dans un décor lunaire. La côte croate est fragmentée en centaines d’îles dont quelques dizaines seulement sont habitées On oublie souvent que le pays, ancienne Yougoslavie, ne formait qu’un avec la Slovénie, la Bosnie-Herzégovine, la Serbie, la Macédoine et le Monténégro. Véritable puissance qui n’avait rien à envier aux plus grands tant au niveau géographique, culturel qu’économique.

La vue est splendide. L’Adriatique invite au farniente et à la baignade. Mais nous gardons le cap vers notre destination finale : la Bosnie-Herzégovine.

A suivre… 

L.M.

L’esprit du défi

Prendre des risques, sortir de sa zone de confort, se dépasser, aller au-delà de ses limites. Tous ces mots contribuent à donner une définition précise de l’expression « se lancer un défi ! ». C’est l’idée de parier avec nous-même que nous sommes capables de faire quelque chose d’inédit et de particulièrement difficile. Il suffit de plonger dans les réseaux sociaux pour voir tout un florilège de « challenges » : des plus loufoques aux plus sérieux, en passant par ceux qui changent des vies.

Nous allons nous intéresser à un challenge particulier, à une période particulière.

« HadjByCycle » de Nabil Ennasri [1]

Paris – La Mecque : près de 6 000 km en 2 mois, 50 étapes en 65 jours, moyenne de 120 km par étape, plus de 12 pays traversés. Tout cela à vélo !

Vraisemblablement, Nabil Ennasri n’est pas le premier dans le monde à relever ce défi de voyager à vélo vers la Mecque. D’autres musulmans de divers pays l’ont fait.

Tiré du compte Twitter de Nabil Ennasri.

Préparé depuis plusieurs années, Nabil Ennasri accompli une étape importante et chère à son cœur. En effet, l’écrivain est particulièrement engagé à la sauvegarde de notre planète et surtout à réveiller l’esprit de la communauté musulmane à ce sujet. D’ailleurs, l’écologie est un concept qui a toute sa place dans la pratique religieuse de l’islam, les textes scripturaires (Coran et la tradition prophétique) nous ont transmis cette valeur oubliée.

Les grands objectifs qui sont visés par Nabil Ennasri sont les suivants :

  • Mobiliser la conscience musulmane sur cet enjeu crucial de sauvegarder l’habitabilité de notre terre.
  • Renouer avec la tradition des anciens dont le voyage pour le Hadj se faisait à pied ou à dos de monture.
  • Rendre hommage à son père, et à travers lui, à tous les premiers immigrés.

Sur ce dernier point, l’auteur nous explique que la génération des primo-arrivants est en train de nous quitter, marquant ainsi la fin d’un cycle dans notre histoire. Héritiers de cette grande famille immigrante, nous devons écrire notre histoire et se lancer dans « un nouveau cycle » de réforme intérieure et collective.

Parti le 22 avril 2023 de Paris, Nabil Ennasri est enfin arrivé à destination le 17 juin à la ville sainte de Médine. Défi réussi !

Cependant, au-delà de ce succès, il me semble intéressant de comprendre l’intérêt et les avantages de se challenger [2].

Le défi, un moteur de vie

Se lancer des défis, c’est apprendre à mieux se connaître, à croire en ses capacités, à développer sa force mentale, c’est aussi se créer des souvenirs, des expériences de vie qui font grandir et ouvrent des voies. Le tout est d’oser sortir de sa zone de confort, et « d’aller voir derrière le mur » en quelque sorte.

Il est clair que nous ne sommes pas tous de grands aventuriers, et marcher sur les pas de personnages inspirants qui ont défié les lois physiques de la terre, nécessite des capacités et une préparation longue et intense. Ceci dit, il existe des défis plus ou moins grands qui nous apportent des bénéfices personnels : apprendre une nouvelle langue, prendre la parole en public, changer ses pratiques en mobilité, s’éloigner des réseaux sociaux… Bref, secouer ses habitudes et oser des choses nouvelles qui vont nous mettre au défi de nous surpasser. L’idée est de nous stimuler, de permettre d’évoluer, de se mobiliser (intellectuellement, physiquement, émotionnellement). Être en état d’éveil !

« Lorsqu’on se place dans une situation de vulnérabilité, lorsqu’on tente de dépasser nos limites, on se retrouve seul face à son défi, mais surtout face à soi-même. L’atteinte du défi devient alors secondaire, mais les sacrifices que l’on est prêt à faire pour l’atteindre sont primordiaux. On est alors dans un état d’éveil extrême, prêt à affronter n’importe quelle situation. On se surprend alors à se découvrir des qualités insoupçonnées, des ressources intérieures dont on ignorait l’existence. » [3]

L’exploit de Nabil Ennasri va plus loin que le simple fait de se défier soi-même. En effet, l’immobilisme et la fatalité gangrènent nos esprits et nos cœurs. On entend souvent autour de nous, « quoi qu’on fasse ça ne change rien à la situation ». Mais est-ce que l’islam ne prône pas l’idée de mouvement, d’éveil d’état d’esprit ? Sommes-nous fossilisés sur nos acquis, nos habitudes ? N’y a-t-il pas, au contraire, matière à réfléchir pour changer notre manière de vivre, notre manière de concevoir la vie, de « planter sa propre graine » ?

Renoncer à agir, se décourager face aux difficultés, s’avouer vaincu sont des attitudes relativement courantes aujourd’hui. Dans le Coran, Dieu nous demande d’agir constamment, de se fixer des objectifs, de persévérer dans l’action, de s’armer de patience :

« Et qu’en vérité, l’homme n’obtient que le fruit de ses efforts. »

Coran 53, verset 39.

Najoua

[1] Français, auteur du livre « Les 7 défis capitaux », essayiste, politologue, acteur engagé dans le tissu associatif musulman. Réseaux sociaux : #HadjByCycle #ParisLaMecqueEnVelo

[2] Terme anglais qui signifie : défier

[3] Tiré de l’article « Pourquoi avons-nous besoin de défis ? » de Cynthia Brunet, dans le magazine Noovo.ca, publié 22 mai 2019.