Un Coran, mille jardins

Un après-midi d’avril, la pluie s’invite au cœur de cette journée ensoleillée.

A l’abri sous une tonnelle, mes yeux, témoins de l’émerveillement que Seul le Plus Généreux offre, s’attristent un instant de ce changement. L’harmonie du moment semble vaciller. Mais, à y regarder de plus près, l’arrivée de cette ondée plonge mon cœur dans une profonde méditation…

La vie spirituelle est souvent perçue comme un chemin étroit et uniforme, alors qu’elle est en réalité un paysage aux mille nuances. Si la Révélation est une source immuable, elle ne cherche pas à effacer nos singularités, mais à les développer. Tout comme une pluie unique fait germer des fleurs aux parfums divers selon la terre qu’elle touche, le Coran vient irriguer la diversité de nos cœurs.

Dans un monde qui nous pousse à la comparaison constante, il est temps de redécouvrir que la beauté de la foi réside dans l’authenticité de notre propre terrain. Comprendre que chaque croyant est un jardin spécifique, c’est accepter que notre personnalité n’est pas un obstacle, mais l’écrin même de notre lien avec le Divin. L’Islam ne nous demande pas d’annuler notre personnalité, mais de la sublimer. Un tempérament colérique irrigué par la foi peut devenir une force pour la justice, tandis qu’un tempérament doux devient un refuge pour les affligés.

Alors, voici quelques mots qui s’adressent aux cœurs des croyants…

« De même que la pluie réveille la terre morte, le Coran éveille les cœurs endormis.

Considérez votre cœur comme une terre et votre foi comme une graine. Le Coran est l’eau qui permet à cette graine de percer le sol. Mais ne vous étonnez pas si votre plante ne ressemble pas à celle de votre voisin : chaque terre a ses minéraux, chaque croyant a son vécu.

La Révélation est une, mais ses fleurs sont multiples. Votre personnalité n’est pas un obstacle à la foi, elle est le jardin où Allah veut faire pousser une vertu unique. 

La santé d’un cœur est un secret que seul Allah détient. Qui peut dire lequel est le plus vivant ou le mieux imprégné du Coran ?

Vouloir comparer les croyants est aussi vain que de vouloir comparer le blé et la grenade, la rose et l’olivier. Chaque plante a sa saison, son utilité et sa beauté. Si nous acceptons la diversité infinie de la nature, pourquoi ne pas accepter celle des cœurs ? En voulant copier la « plante » du voisin (son apparence, son rythme de pratique, son éloquence), on risque d’étouffer sa propre nature.

Chaque cœur est une espèce unique dans le jardin de la foi. Aucun ne peut porter à lui seul toute la structure de la religion. C’est en laissant le Coran irriguer nos différences que nous devenons complémentaires : là où l’un apporte la force, l’autre offre la douceur ; là où l’un donne l’ombre, l’autre donne le fruit.

Laissez la pluie du Coran raviver votre propre terre. N’essayez pas d’être le jardin d’un autre, soyez simplement le terrain où la Parole de Dieu fleurit en harmonie avec tous les autres… »

Aujourd’hui, nous vivons dans la société de l’image et de la performance. La foi elle-même est parfois mise en scène sur les réseaux sociaux, créant un standard de « perfection religieuse » qui peut complexer ceux qui cheminent dans l’ombre.

La société moderne tend parfois vers deux extrêmes : l’individualisme ou l’uniformisation. L’islam propose une troisième voie : la complémentarité.

Dans un jardin, si tout était blé, il n’y aurait pas d’ombre ; si tout était olivier, il n’y aurait pas de pain. Dans notre communauté, nous avons besoin du savant (le fruit), du travailleur social (l’ombre), de l’artiste (la fleur) et du parent patient (la racine). Vouloir que tout le monde soit « le blé » crée une société fragile. La force de l’Islam réside dans cette multitude de vertus qui, ensemble, forment une structure complète. 

La valeur d’un cœur est un secret divin. Cela nous appelle à deux réformes majeures dans notre rapport à la foi aujourd’hui : l’humilité et la patience spirituelle.

Dans une époque où l’on juge instantanément sur un acte ou une parole, le Coran nous enseigne que la croissance est souterraine. On ne voit pas la graine germer sous terre. Un croyant que l’on pense « endormi » est peut-être en train de préparer une floraison magnifique que seul Dieu perçoit. 

De plus, chaque plante a sa saison. Nous vivons dans l’immédiateté. Or, la foi demande du temps. Certains cœurs fleurissent vite, d’autres prennent des années pour donner leur premier fruit. Respecter son propre rythme, c’est accepter la volonté d’Allah sur notre propre terre.

Faire le lien avec la société d’aujourd’hui, c’est comprendre que notre foi n’est pas une compétition, mais une contribution. Le Coran n’est pas un manuel de standardisation, mais une source de vie. Et sa finalité n’est pas d’être « meilleur » que l’autre, mais d’être le plus authentique possible dans sa relation avec le Créateur.

En acceptant que notre voisine soit une rose et nous un olivier, nous cessons de voir sa réussite comme un échec personnel. Nous comprenons que nous buvons à la même source pour offrir au monde des bienfaits différents, mais tout aussi essentiels…

Alors que le tambourinement de l’ondée s’apaise sur la toile de ma tonnelle, mon regard ne cherche plus le soleil d’avant. Je contemple désormais chaque goutte comme une promesse. La pluie n’est plus une interruption, mais une conversation intime entre le Ciel et la terre.

Je referme les yeux, et sous le parfum de la terre mouillée, je laisse mon cœur s’épanouir, simplement, à sa manière.

Que le Coran continue de couler sur nos terres respectives…

Najoua

Une parole inégalée

Le Coran Sublime est un miracle d’éloquence et de précision.  Par le style et par le contenu, il reste à jamais inégalable. Les locuteurs arabophones ont le privilège de pouvoir apprécier toute sa richesse et sa subtilité. Et si traduire, c’est toujours trahir, il reste aux non-arabophones d’autres moyens de goûter à la saveur du message coranique. 

Le récit coranique est ponctué de paraboles. Une parabole est un procédé de narration qui utilise un élément concret ( par exemple un objet) pour symboliser une notion abstraite. 

Nous en trouvons un bel exemple au verset 103 de la sourate Al ‘Imrân : 

Et cramponnez-vous tous ensemble au « Habl » (câble) d’Allah et ne soyez pas divisés; et rappelez-vous le bienfait d’Allah sur vous: lorsque vous étiez ennemis, c’est Lui qui réconcilia vos cœurs. Puis, par Son bienfait, vous êtes devenus frères. 

Allah ‘azza wa jal exhorte ici les croyants à s’accrocher fermement et tous ensemble à quelque chose qui les sauvera de la perdition. Cette chose, que Le Créateur appelle « habl » ou «  corde »  est, selon la majorité des savants,  le Coran lui-même. Selon d’autres savants, il s’agirait de la religion toute entière, voire de la Ummah, la communauté.  

Ce qui fait la solidité d’une corde, c’est qu’elle est composée de plusieurs fils tressés ensemble. En effet, il est facile de rompre un fil  ou un lacet unique. Toutefois si vous prenez plusieurs fils tressés ensemble pour essayer de les rompre vous aurez beaucoup  plus de mal.  

La corde est utilisée pour rassembler des éléments qui autrement se disperseraient. Également, la corde permet de hisser vers le haut la personne qui se sent glisser le long d’une paroi. La corde possède aussi une force de traction qui permet de déplacer des objets lourds et d’aller loin avec. Enfin, il est étonnant de constater qu’un gros cordage peut suffire à  amarrer un bateau, c’est-à-dire le maintenir à quai et l’empêcher de dériver.  

La comparaison du Livre d’Allah avec la corde nous apparaît ainsi au grand jour. La vie d’ici-bas s’apparente parfois à un pont surmontant un gouffre de tous les dangers qui ne demande qu’à engloutir le voyageur imprudent. Si nous nous agrippons ensemble au Coran, et veillons à en respecter les enseignements tout en incarnant ses valeurs, nous serons fermes sur nos pas et unis. Nous serons moins vulnérables aux dangers et plus efficaces dans nos réalisations. Pouvoir compter sur le groupe et avoir un allié dans chaque membre de la communauté serait un formidable moteur vers la réalisation de nos projets et ambitions pour cette vie et pour l’autre. Surtout, une union autour de la parole divine assainirait la société des maux et des vices qui pullulent dans un groupe qui a abandonné le Coran. 

Les membres des tribus médinoises dont il est question dans le verset, les Aws et les Khazraj, se sont découverts frères après des décennies d’hostilités.  En se cramponnant fermement au message d’Allah transmis par notre bien aimé Prophète, ce « habl »,  ils ont tissé la fraternité qui serait ensuite le socle solide d’une nouvelle communauté saine et vertueuse.  

Hayat Belhaj  

Au Nom de Dieu le Tout Rayonnant d’Amour, le Très Rayonnant d’Amour,

« Il dit : « Ô mon Seigneur, la prison m’est préférable à ce à quoi elles m’invitent. Et si Tu n’écartes pas de moi leur ruse, je pencherai vers elles et serai du nombre des ignorants » [des pécheurs]. »[1]

Lors de ma méditation, ma plume a été emportée par l’écriture d’une histoire vraie. L’histoire d’une famille qui va se déchirer, deux frères inséparables que le destin va éloigner l’un de l’autre. L’un d’eux s’est fait manipuler et est parti en Syrie… Un enchaînement de drames qu’ils vivront. Pourtant derrière des faits que nous ne comprenons pas, réside un secret que seul notre Créateur connaît…

Être libre ne signifie pas faire ce que l’on veut et vivre où l’on veut, mais c’est être ce que l’on est au-delà des limites qui nous sont imposées.

Il y a ces murs de briques, trop haut auxquels tu as été confronté,

Il y a ces murs qui nous séparent de ceux qu’on aime,

Il y a ces murs qui protègent, ceux qui isolent…

Il y a ces murs tel le Dawn Wall, qui permettent de voir autre chose une fois escaladés,

Il y a au-delà de ces murs, un monde que tu as créé et imaginé,

Tu as souhaité sauver ton frère monozygote qui avait choisi un autre type de liberté, allant se joindre aux troupes armées en Syrie,

Tu as pris cette lourde responsabilité de faire sécher les larmes de celle qui vous a donné la vie et finalement elle perdra les plus belles choses de ce monde,

Tu seras intercepté aux frontières, ne parvenant plus jamais à raisonner ton frère,

La justice t’enferme, alors que tu n’as commis aucun crime, ton casier judiciaire est vierge, pour un verdict de terroriste, mais quelle histoire triste !

La porte se referme… provoquant un bruit inoubliable, un bruit irrévocable, tu entends l’épaisseur du fer de ces clefs qui claquent entre elles.

Deux grands verrous te couperont désormais de tout contact car tu es une menace pour la sécurité, c’est l’enfermement! Ce qu’ils ne savent pas c’est que tu es tel un esprit qui incarne la sagesse et la largesse,

La réalité est que tu y resteras croupir et ce pour plusieurs années, tout se fragmente, tout s’écroule, tout te tourmente mais ton imagination demeurera ta clef,

Impossible de programmer ta vie jusqu’aux moindres détails, le destin finira par avoir le dernier mot, peu importe où que tu ailles.

Tu apprends que ton frère n’est plus… tu comprends que la seule image qu’il te reste de lui c’est ton reflet dans le miroir, visualiser ces yeux bleus, cette couleur qui symbolisait tant l’immortalité, ce bleu qui du simple regard apaise et calme profondément… comme le son de ces vagues qui viennent s’échouer délibérément…

Tu pleures comme un enfant éteint et tu lui adresses ces peu de paroles avec un goût amer histoire d’essayer de te soulager : « pars en silence, comme si rien ne s’était passé, que tout ce que nous avons vécu n’était finalement qu’un rêve

Tu pleures jusqu’à la somnolence ton frère parti pour un long exil. Tu pleures de douleur ce malheur qui te touche, ainsi l’histoire s’achève… Mais renaissance il y a…

Tu deviens Edmond Dantès, tu occupes tes journées et tes nuits par l’apprentissage du saint Coran, ton lien avec le Créateur tu le souhaites désormais différent, telle la lecture d’un roman qui te fait éclipser du moment présent. Ta voix se perfectionne, elle semble venir de si loin comme une note de piano.

Elle parvient à percer ces zones impénétrables, pour venir se déposer délicatement dans l’oreille de tes voisins prisonniers, cette voix semble sortir d’un tombeau si lointain du côté de l’Orient. Une voix qui vient emplir les cœurs de joie, jusqu’à redessiner aux lèvres des sourires et faire couler des larmes.

« N’est-ce point par l’évocation d’Allah que se tranquillisent les cœurs ? »[2]

C’est au-delà d’une voix humaine, elle parvient à fendre ces murs de béton, elle traverse le fracas de ces nombreuses vies et comme un tonnerre à faire trembler ses pairs.

Ton parfum de liberté te permet de voyager, tu passes des heures interminables à apprendre dans une bibliothèque imagée.

La liberté n’est pas celle d’être amené là où l’on veut, la liberté est celle qui t’a permis de voyager plus loin, là où seuls les cœurs peuvent s’y arrêter.

Et nous ? L’entendons-nous cette voix ?

« Nous l’avons fait descendre en arabe afin que vous raisonniez ! »[3]

Nous ne sommes pas enfermés et pourtant nous ne profitons pas de notre liberté,

Nous pouvons respirer à l’extérieur et pourtant l’intérieur nous fait horreur.

Que faisons-nous de notre temps libre ? Notre Créateur ne jure-t-il pas par le temps ?

Nos heures sont comptées et viendra le jour où elles seront scrutées où tout, dans les moindres détails sera détaillé et divulgué,

« …..Il disait la prison m’est préférable que ce à quoi elles m’invitent,… » 

Tu es tellement étrange que le gardien de prison te trouve si doux qu’il ne comprend pas ta présence en ces lieux, il s’agit presque d’une aberration.

Une injustice muette… tu resteras enfermé cinq années durant pour enfin recouvrer ta pleine liberté… Mais au fond tu vivais déjà l’évasion, comme un épicurien tu te retrouvais dans ces jardins de la sagesse tu y entrais empli de rêves, laissant derrière toi l’angoisse et le tourment…

Hana Elakrouchi


[1] Sourate Youssouf v33

[2] Coran

[3] Coran