Le parfum des jours d’avant

Investir du temps dans l’apprentissage de l’Histoire musulmane est bien plus qu’un voyage dans le passé. C’est une clé pour comprendre le présent et éclairer l’avenir. En plongeant dans les quatorze siècles de cette civilisation, on découvre des récits de résilience, de science et de foi qui transforment notre perception du monde.

Cette Histoire s’est forgée à travers des personnages qui ont apporté leur pierre à la construction d’un édifice commun. En ce temps-là, les religions et les langues n’étaient pas des barrières, mais des ponts pour l’évolution de l’humanité. Quoi qu’en disent les détracteurs, cette civilisation a façonné une vision unique de l’existence où le savoir devient une source d’union et où les savants se complétaient dans leurs recherches.

Souvent méconnue ou réduite à des clichés, la civilisation musulmane a pourtant franchi les frontières du savoir et de la connaissance pour éclairer l’humanité entière. C’est d’ailleurs à cette ère lumineuse que l’Europe doit beaucoup de sa propre Renaissance.

Véritable source d’inspiration, l’Histoire musulmane ne se limite pas aux batailles et aux dynasties. Elle incarne aussi l’Âge d’or de la science, de la médecine, de l’astronomie et de la philosophie. Découvrir comment des esprits (hommes et femmes), guidés par la foi, ont révolutionné le savoir universel restaure l’estime de soi et rappelle que la foi peut stimuler la recherche et l’excellence.

Elle offre également une leçon de résilience face aux épreuves. Parce qu’étudier les crises traversées par la communauté musulmane au fil des siècles nous permet de réaliser que les difficultés actuelles ne sont pas si inédites que cela. L’Histoire nous enseigne que chaque période de déclin porte en elle les germes d’un renouveau, nous invitant ainsi à la patience et à l’espoir.

C’est aussi la découverte d’une immense diversité culturelle, car l’islam ne s’est pas installé d’un bloc. Voyager à travers son récit, c’est explorer la richesse de l’Afrique de l’Ouest, la splendeur de l’Empire ottoman, la poésie de la Perse ou la grandeur de l’Inde. Cela permet de détacher la religion des seuls prismes culturels ou géographiques que nous connaissons.

Au-delà de cette trajectoire spécifique existe l’Histoire universelle. Celle qui englobe l’humanité entière, unissant les hommes autour d’aspirations communes. Elle met en lumière ces moments et ces pionniers qui ont transformé le monde au profit de tous, sans distinction de frontière, de langue ou de couleur. C’est une histoire qui rassemble et fait l’unanimité.

On s’aperçoit que, dans l’histoire universelle, les événements et les personnages se complètent, apportant chacun leur pièce à la construction de l’humanité, à l’image des écosystèmes de la nature où chaque élément a besoin de l’autre pour exister et évoluer. Ces acteurs du passé nous lient à un destin partagé. Ils nous enseignent la tolérance et démontrent qu’il n’y a rien de plus noble, pour l’être humain, que d’offrir au monde la vérité et le bien.

Lire l’Histoire avec un œil constructif, c’est comprendre que les figures du passé étaient des êtres humains, avec leurs forces, leur génie, mais aussi leurs faiblesses. Et c’est précisément dans l’analyse de leurs réussites et de leurs erreurs que réside le véritable enseignement.

Ainsi, l’étudier, c’est se reconnecter à un héritage grandiose et y puiser des forces pour le présent. C’est précisément ce que l’Histoire arabo-musulmane m’inspire.

Alors, au détour d’un week-end à Tolède, en Espagne, là où le vaste mouvement de traduction de manuscrits arabo-musulmans a autrefois réveillé l’Europe, mon cœur entend le murmure d’un passé encore vivant…

« Je suis Tolède, et mon souffle traverse les âges, immuable et digne. Je suis née entre le fleuve et la roche, protégée du monde. J’ai grandi là où jadis l’appel du muezzin s’élevait à l’aube.

Rebelle et insoumise, mon âme fut forgée par des hommes de pouvoir, là où le Tage, m’enlaçant, dessina mes frontières.

Sentinelle du temps, aux remparts ciselés par les vents, je porte au front, comme une couronne, l’écho des siècles où la paix résonnait.

Dans l’ombre fraîche de mes ruelles étroites, là où l’acier des épées se forge et s’apprête, résonne le murmure entrelacé de l’arabe et du latin, scellant un unique destin.

En ces lieux, jadis, les livres devinrent des passerelles de transmission, dissipant les ténèbres de l’Europe tout entière.

Tulaytula, la Sage… était mon nom originel. Devenue perle d’Al-Andalus, je fais vibrer la mémoire de mes murs par des récits inspirants de science et d’art.

De la fraîcheur de mes mosquées jusqu’aux rives de mon grand fleuve, j’offre aux empires qui se succèdent mon témoignage vivant, fidèle aux heures de gloire de mon histoire. Celui que la science et la foi, unies sous le même soleil, ont bâti autrefois en un sublime réveil.

Musulmans, juifs et chrétiens assemblés ont croisé leurs plumes sur mes parchemins sacrés. Quand les armes se taisent et perdent leur pouvoir, seule reste la force et l’éclat du savoir.

L’influence du cœur et de l’intelligence est le plus beau flambeau, la vraie magnificence. C’est ainsi qu’au détour des ruelles de ma haute cité, les premières sagesses demeurent inscrites sur mes ruines :

Être acteur du présent sans changer sa nature.

S’intégrer sans s’éteindre.

Offrir sa plus belle part.

Et graver sa pudeur au milieu du rempart.

Mon passé est une leçon pure. Elle parle aux hommes un langage vivant. Écoute mon écho dans le vent du présent. Ma pierre préserve l’espoir, mes murs deviennent prières et larmes, mes voûtes renferment une beauté insaisissable.

Que le parfum des jours d’avant me manque !

Mais je ne suis pas morte. Car ma dernière voix est un cri de détresse. Un rappel solennel qui, aux heures sombres, m’a soumise au déclin lorsque les frères divisés ont brisé leur destin. Les querelles d’orgueil et les cœurs fragmentés sont les premières failles des villes emportées.

J’appelle aujourd’hui à rallumer la flamme au milieu de la nuit, à bâtir par l’éthique, la science et l’unité des ponts de lumière pour toute l’humanité.

Et vous, les faiseurs de haine, faites silence ! Gardez vos langues fourchues derrière vos dents ! Je n’ai pas traversé le feu et la mort pour échanger de viles paroles avec des serpents.

Car c’est en vous, porteurs du message, que cette clarté s’est endormie, vous qui êtes restés bien trop longtemps dans le royaume des ombres.

Entendez-moi !

Je vous délivre de la torpeur qui vous enchaîne. Respirez enfin l’air libre !

Vos doigts retrouveront la mémoire de leur force dès qu’ils effleureront, de nouveau, le parchemin des livres.

Car je suis Tolède, la mémoire du monde, et ma pierre ne se taira plus… »

Najoua

Histoire de la Reconquista

La Reconquista désigne la reconquête par les chrétiens de l’Espagne occupée par les musulmans depuis le 8ème siècle. Contrairement aux idées reçues, la Reconquista est une période très longue qui commence pratiquement tout de suite après la prise du pouvoir par les conquérants musulmans.  

En 711, le lieutenant berbère Tarik Ibn Ziyad franchit le détroit de Gibraltar avec ses troupes et inflige une cuisante défaite au dernier roi wisigoth, Rodrigue. Les musulmans ne tardent pas à conquérir toute la péninsule, à l’exception des régions montagneuses du nord.  

Au nord, précisément, subsistent quelques territoires aux mains des chrétiens, rejoints par de nombreux citoyens ayant fui vers le nord lors des invasions.  Ces gens maintiennent farouchement leur culture et leur identité,  et cultivent un espoir de reconquête des territoires perdus. Ils entrent en résistance et ne tardent en réalité pas à prendre les armes. 

Le premier épisode connu de Reconquista se déroule en 722  à Cavadonga  dans les Asturies.  Mais, divisée, l’Espagne chrétienne n’est alors pas en position de force face aux Musulmans, qui s’enracinent sur le territoire, et connaissent une fabuleuse période de rayonnement culturel et intellectuel, avec pour centre névralgique la cité de Cordoue. Progressivement, la situation tend à s’inverser et le califat se morcelle en différents petits royaumes appelés les Taïfas.  

Au 11ème  siècle, le royaume de Castille gagne en puissance et son roi, Alphonse XI reprend Tolède aux Musulmans.  Les Almoravides, une dynastie berbère d’Afrique du Nord, viennent en renfort et prennent la tête du royaume musulman. Ils seront remplacés plus tard par les Almohades. Le 13 ème siècle voit tomber aux mains des chrétiens les villes de Cordoue, de Valence et de Séville. À la fin du XIIIème siècle, les musulmans n’occupent plus que le royaume de Grenade. 

La Reconquista se termine vers 1492 avec la prise de Grenade. La lutte des chrétiens pour reprendre les territoires aura donc duré près de sept siècles. Sept siècles durant lesquels les musulmans auront connu le rayonnement et la grandeur, puis la décadence et le déclin.  Beaucoup de musulmans qui admirent les vestiges architecturaux de cette grandeur en visitant l’Andalousie, se trouvent assaillis par des sentiments d’admiration et de nostalgie. 

Impression de paradis perdu et  mélancolie à l’évocation des splendides réalisations des musulmans de cette époque faste. 

Il convient cependant de ne pas s’attarder sur ces émotions douloureuses, voire stériles…. 

تِلْكَ أُمَّةٌۭ قَدْ خَلَتْ ۖ لَهَا مَا كَسَبَتْ وَلَكُم مَّا كَسَبْتُمْ ۖ وَلَا تُسْـَٔلُونَ عَمَّا كَانُوا۟ يَعْمَلُونَ 

«Voilà une génération bel et bien révolue. A elle ce qu’elle a acquis, et à vous ce que vous avez acquis. On ne vous demandera pas compte de ce qu’ils faisaient» 

C’est par ces paroles que le Coran nous invite à faire la part des choses. Le passé doit servir à tirer des enseignements et non à s’engluer dans le regret ou à s’y agripper.  

L’attitude positive et constructive consiste plutôt à se mettre en mouvement et à réaliser chacun à son échelle, aujourd’hui et maintenant, les actes et les projets qui élèvent les individus du statut de consommateur passif à celui d’acteur productif de la société.  

Hayat Belhaj  

Je viens de finir un livre…

« Au fait, je viens de finir un livre ! »

« Ah oui ? Ça raconte quoi ? »

« Ben c’est l’histoire d’un figuier qui parle… »

Quoi de plus banal que ces échanges entre collègues ou copines, où l’on essaie de rendre en quelques mots l’aventure romantique, angoissante ou palpitante qui nous a accompagnée quelques soirées durant.

Mais certains livres ne se résument pas en trois phrases entre deux tâches du quotidien. Ce serait sacrilège. Il faut faire honneur à leur style subtil et imagé. Ces livres là ne sont pas pressés, ils invitent à calmer la frénésie du tourbillon de la vie, à ralentir sa respiration, à freiner le pas. Alors, quand vous acceptez d’être ce lecteur patient et prêt à découvrir ce qu’il veut vous offrir, vous pouvez tourner la première page, et avancer d’un pas timide, prêt à recevoir.

Étonnant et original, voilà deux mots qui peuvent qualifier «  L’île aux arbres disparus » d’Elif Shafak.  Ce récit qui prend parfois des allures de conte, nous fait voyager à travers les lieux et les époques. On observe l’impact du deuil et du cyber harcèlement sur une adolescente londonienne, puis on plonge dans les amours clandestines d’un jeune couple lors de la guerre civile qu’à connue l’île de Chypre dans les années 70.

Tour à tour, on regarde les humains vivre et se débattre, mourir aussi parfois, et on écoute un arbre centenaire raconter…

Parmi les nombreux thèmes qui se mêlent et s’entrecroisent comme les racines du figuier, il y a donc la guerre, le nationalisme, et l’intolérance de tous bords. 

C’est aussi un incroyable hommage à la nature, qui vous fera voir l’oiseau  persévérant, le papillon fragile, la forêt mystérieuse et bavarde, avec un regard inédit. On se sent tout petit, et on reprend avec humilité sa place d’humain, modeste maillon parmi les maillons de la chaîne universelle.

Le fil d’Ariane qui nous guide d’un bout à l’autre du livre, c’est la mémoire familiale, le poids des secrets et des non-dits sur les jeunes générations, et la valeur libératrice de la parole, quand elle circule sainement et avec bienveillance. 

Je viens de finir un livre, disais-je donc. C’est l’histoire d’un figuier qui parle et qui m’invite, moi enfant d’exilés, à m’enraciner  dans la terre qui m’a vue naître et à y prendre ma place. A considérer le monde riche et complexe qui m’entoure et à voir la valeur et l’apport de chaque être qui y contribue, si petit soit-il. Le vieux figuier me rappelle aussi que j’ai des racines et que toujours elles feront partie de moi. Car ce sont mes racines qui font que mes feuilles sont vertes et soyeuses…

Un beau livre, doux, mélancolique, d’une fraîcheur inattendue…

Hayat Belhaj 

Farha, un hommage à toute une nation

C’est l’histoire singulière d’une adolescente qui aspire à un autre avenir que celui qu’on lui destine. Nous sommes en 1948 dans un petit village de Palestine où Farha, jeune fille de 14 ans, rêve d’aller dans la grande ville pour étudier et devenir une femme instruite. Mais tout ne se passera pas comme prévu. Ce film pittoresque tourne au drame et nous fait basculer dans un événement historique du 20ième siècle.

En effet, Farha découvre la Nakba, la « grande catastrophe » en arabe. Pour la protéger de l’invasion des forces israéliennes, son père décide de la cacher et de l’enfermer dans un garde-manger. « Je reviendrai te chercher dès que possible ! » lui promit son père, le fusil en main.

Film dramatique d’1H30 qui nous fait revivre cette tragédie à travers les yeux de la jeune fille. N’ayant qu’un tout petit hublot qui lui permet de voir ce qu’il se passe à l’extérieur, Farha découvre l’horreur de cette guerre. La réalisatrice a réussi à nous emmener dans l’intimité de cette chambre et à vivre les émotions que vont traverser la jeune adolescente : les bruits assourdissants des tirs et des détonations, les cris d’effroi, la douleur dans les voix, la peur suffocante et inquiétante jusqu’aux mouches volant autour de sa nourriture, les bruissements des feuilles dans les arbres…Ainsi, la guerre fera partie de son parcours.

Toutes les émotions nous traversent : de la joie à l’espoir, de la peur à la douleur, de la vie à la survie !

Farha est un film touchant, émouvant, une histoire captivante. Nous vivons les mêmes évènements, les émotions sont partagées et le prénom de Farha, « la joie » en arabe résonne en nous tout au long du film. 

« Farha est l’histoire d’amitié, d’aspirations, de rite de passage, d’exil, de la survie et de la libération face à la perte, le tout vu à travers les yeux d’une jeune fille. »

Nommé aux Oscars de 2023 dans la catégorie film étranger, ce long métrage n’est pas au goût de tout le monde et notamment des autorités israéliennes, qui font pression sur la plateforme Netflix pour le soustraire de sa programmation. Cette rare représentation à l’écran de la violence israélienne contre les Palestiniens a été condamnée par les autorités israéliennes.

D’autant plus que Farha est inspirée de la vie d’une véritable jeune fille, Radiyeh, qui vivait en Palestine en 1948 et a été enfermée dans une chambre par son père pour la protéger de l’invasion d’Israël à l’époque…74 ans plus tard, c’est son histoire qui est sur le grand écran !

​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​Najoua

Des vies froissées

L’automne s’installe doucement, la saison pluvieuse arrive à petits pas, les sorties se font plus rare. Le mois de novembre donne place aux soirées-ciné. Blottie dans mon fauteuil et enveloppée d’un plaid molletonné, je décide de regarder un film sur Netflix pour, pourquoi pas, écrire mon prochain article.

« Alors, que choisir ? Dahmer ? » Série qui fait exploser l’audimat depuis sa sortie en octobre… ça en dit long sur l’état de notre société quand on sait que ce Dahmer est un psychopathe sanguinaire, tueur en série…

« Quoi d’autre ?  Certainement pas une super production hollywoodienne ! » Je préfère de loin le cinéma international. Mon choix est fait, je me tourne vers la Turquie.

Il fait nuit noire, tout le monde dort, les écouteurs bien positionnés, j’appuie sur enter et plonge dans les rues pittoresques d’Istanbul pendant 97 minutes. 

Mehmet, qui a grandi dans la rue, est aujourd’hui un jeune homme qui dirige une déchetterie dans un quartier délabré de la capitale. Equipé d’un chariot et avec l’aide de ses « employés » de fortune, il récolte des déchets de toutes sortes dans les poubelles de la ville qu’il revend afin de pouvoir survivre. Très sensible au sort des enfants des rues, on découvre un Mehmet au grand cœur partageant la souffrance de ces gamins livrés à eux-mêmes. Bienveillant et très apprécié par ces jeunes, il n’hésite pas à se montrer généreux avec eux.

Un jour, Mehmet découvre, caché dans son chariot, un petit garçon, Ali, abandonné par sa mère. Très vite, il se prend d’affection pour lui et fera tout pour l’aider à la retrouver.

Le pitch énoncé, on peut être amené à penser que l’auteur signe, au pire un mélodrame larmoyant, au mieux, un film social dénonçant les coulisses d’une Istanbul peu florissante où tentent de survivre des enfants et ados tristement abandonnés à leur sort. 

Et pourtant, la thématique des enfants des rues ne constitue que l’ossature sur laquelle se greffera le thème principal du film : la blessure de l’abandon.

Un récit qui révèle avec une justesse cruelle la déchirure, la douleur poignante, intense et omniprésente liée à l’abandon. L’auteur met en scène de façon éclatante et brillante cette pauvreté obscure dans laquelle baignent ces enfants et adolescents abandonnés. 

Nul besoin de comprendre le turc pour apprécier la bande originale émouvante et mélancolique.  La qualité de la réalisation et le choix des prises de vue détrônent de loin les blockbusters made in USA. Sans parler de la performance des acteurs qui est juste brillante. Quant au protagoniste principal, il n’interprète pas la palette d’émotions qui traverse le film… il les incarne.

Que dire de la fin ? Inattendue, saisissante, bouleversante. Bref, grandiose! 

Clap de fin.

« Comment les enfants abandonnés peuvent-ils se (re)construire ?, 

Comment peuvent-ils guérir, ou du moins, panser la blessure de l’abandon ?,

Comment penser à l’avenir quand le passé les hante ?,… »

Un film qui résonnera en vous tout comme il résonne encore en moi longtemps après le clap de fin…

L.M.

Des vies froissées, un film de Can Ulkay, sorti le 12 mars 2021 sur Netflix.

Le Dictateur, briser le silence pour faire entendre sa voix

Ce film retrace l’histoire de deux personnages principaux : un modeste petit barbier juif qui vit dans le ghetto et Adenoïd Hynkel, le dictateur et chef d’état de Tomania. Tous les deux (interprétés par l’acteur Charlie Chaplin lui-même) mènent des vies totalement opposées. L’histoire prend une tournure intéressante lorsqu’on s’aperçoit que ce petit barbier ressemble physiquement au dictateur Hynkel…

Faire parler le personnage de Charlot était risqué car il a connu le succès sous le cinéma muet. C’est pourquoi l’acteur a longuement hésité à produire un film parlant. Alors pour « briser le silence », et grâce à son personnage fétiche, Chaplin fera passer ses réflexions sur cette époque difficile que fut la seconde guerre mondiale. Il fera, à juste titre, une comparaison de vie entre ces deux personnages et mettra en scène l’abrutissement de l’idéologie nazie du dictateur Adolf Hitler.

La réception du film a été très mitigée, et dans certains pays comme la France, la Serbie, l’Espagne, l’Amérique latine et bien évidemment l’Allemagne, sa diffusion est tout simplement interdite. Il faudra attendre la fin de la guerre pour que le film trouve son public et devienne un succès populaire et un monument cinématographique. Le Dictateur est aujourd’hui un des films les plus cultes de tous les temps.

1940, The Great Dictator[1]. Sortie du premier film parlant de l’acteur et réalisateur Charlie Chaplin à New York.

Mais il y a une scène qui transcende par-dessus tout le message du film. Cette scène, c’est bien évidemment le discours final[1], dont on vous propose de profiter :

Herr Garbitsch, ministre de l’intérieur et ministre de la propagande prend la parole devant un peuple conquit par l’armée de Hynkel, dictateur de Tomania:

« La victoire vient aux hommes qui la mérite! Aujourd’hui, les mots démocraties, liberté et égalité ne servent qu’à duper les peuples. Aucune nation ne progresse avec ce genre d’idées, elles arrêtent toutes formes d’actions, c’est pourquoi nous avons décidé de les abolir. A l’avenir, nous demandons à tous les citoyens de servir l’état avec l’obéissance la plus aveugle. Nous n’accepterons le refus de la part de personne. Nous retirons les droits de citoyenneté à tous les juifs et aux autres non aryens[2]. Ils sont inférieurs, et comme tels des ennemis de l’état. C’est un devoir pour les vrais aryens de les haïr et de les mépriser. Dorénavant cette nation est annexée à l’empire de Tomenia et le peuple de cette nation devra obéir aux lois tomanienne établies par notre grand chef, le dictateur de Tomenia, le conquérant de l’Osterlish, le futur empereur du monde. »

Et le barbier, qui a été pris pour Hynkel, lance un appel à la paix, en répondant ainsi :

 « Je suis désolé, mais je ne veux pas être empereur, ce n’est pas mon affaire. Je ne veux ni conquérir, ni diriger personne. Je voudrais aider tout le monde dans la mesure du possible, juifs, chrétiens, païens, blancs et noirs. […] Dans ce monde, chacun de nous a sa place et notre terre est bien assez riche pour nourrir tout le monde. Nous pourrions tous avoir une belle vie libre mais nous avons perdu le chemin. L’avidité a empoisonné l’esprit des hommes, a barricadé le monde avec la haine, nous a fait sombrer dans la misère et les effusions de sang. Nous avons développé la vitesse pour finir enfermés. Les machines qui nous apportent l’abondance nous laissent néanmoins insatisfaits. Notre savoir nous a rendu cyniques, notre intelligence, inhumains. Nous pensons beaucoup trop et ne ressentons pas assez. Etant trop mécanisés, nous manquons d’humanité. Etant trop cultivés, nous manquons de tendresse et de gentillesse. Sans ces qualités, la vie n’est plus que violence et tout est perdu.[…] Je dis à tous ceux qui m’entendent : Ne désespérez pas ! Le malheur qui est sur nous n’est que le produit éphémère de l’avidité, de l’amertume de ceux qui ont peur des progrès qu’accomplit l’Humanité. Mais la haine finira par disparaître et les dictateurs mourront, et le pouvoir qu’ils avaient pris aux peuples va retourner aux peuples. Et tant que les hommes mourront, la liberté ne pourra périr. Soldats, ne vous donnez pas à ces brutes, ceux qui vous méprisent et font de vous des esclaves, enrégimentent votre vie et vous disent ce qu’il faut faire, penser et ressentir, qui vous dirigent, vous manœuvrent, se servent de vous comme chair à canons et vous traitent comme du bétail. Ne donnez pas votre vie à ces êtres inhumains, ces hommes-machines avec des cerveaux-machines et des cœurs-machines. Vous n’êtes pas des machines ! Vous n’êtes pas des esclaves ! Vous êtes des hommes, des hommes avec tout l’amour du monde dans le cœur. Vous n’avez pas de haine, seuls ceux qui manquent d’amour et les inhumains haïssent. Soldats ! ne vous battez pas pour l’esclavage, mais pour la liberté !

Il est écrit dans l’Evangile selon Saint Luc « Le Royaume de Dieu est au dedans de l’homme », pas dans un seul homme ni dans un groupe, mais dans tous les hommes, en vous, vous le peuple qui avez le pouvoir : le pouvoir de créer les machines, le pouvoir de créer le bonheur. […] Alors, battons-nous pour accomplir cette promesse ! Il faut nous battre pour libérer le monde, pour abolir les frontières et les barrières raciales, pour en finir avec l’avidité, la haine et l’intolérance. Il faut nous battre pour construire un monde de raison, un monde où la science et le progrès mèneront vers le bonheur de tous. Soldats, au nom de la Démocratie, unissons-nous ! »

Le Dictateur est un film de deux heures à découvrir ou à redécouvrir. Une grande leçon d’humanité, qui trouve écho en ces temps difficiles que nous vivons aujourd’hui. Est-ce que l’Histoire se répète ? Quand prendrons-nous conscience des leçons de notre passé ?

Najoua


[1] Titre original du film de Chaplin. Il peut être visionné sur des plateformes comme Netflix et autres sites de cinéma. Sortie en 1945 en Belgique et en France.

[2] Tiré du site Dailymotion : Charlie Chaplin-discours dans le « Le dictateur » -1940 ! de Syl20.

[3] Aryens ou Arya est un terme qui signifie « noble » qui a été utilisé comme autodésignation par les Indo-Iraniens. C’est sous l’Allemagne nazie que ce terme fera surface au début du XXième siècle.