Le parfum des jours d’avant

Investir du temps dans l’apprentissage de l’Histoire musulmane est bien plus qu’un voyage dans le passé. C’est une clé pour comprendre le présent et éclairer l’avenir. En plongeant dans les quatorze siècles de cette civilisation, on découvre des récits de résilience, de science et de foi qui transforment notre perception du monde.

Cette Histoire s’est forgée à travers des personnages qui ont apporté leur pierre à la construction d’un édifice commun. En ce temps-là, les religions et les langues n’étaient pas des barrières, mais des ponts pour l’évolution de l’humanité. Quoi qu’en disent les détracteurs, cette civilisation a façonné une vision unique de l’existence où le savoir devient une source d’union et où les savants se complétaient dans leurs recherches.

Souvent méconnue ou réduite à des clichés, la civilisation musulmane a pourtant franchi les frontières du savoir et de la connaissance pour éclairer l’humanité entière. C’est d’ailleurs à cette ère lumineuse que l’Europe doit beaucoup de sa propre Renaissance.

Véritable source d’inspiration, l’Histoire musulmane ne se limite pas aux batailles et aux dynasties. Elle incarne aussi l’Âge d’or de la science, de la médecine, de l’astronomie et de la philosophie. Découvrir comment des esprits (hommes et femmes), guidés par la foi, ont révolutionné le savoir universel restaure l’estime de soi et rappelle que la foi peut stimuler la recherche et l’excellence.

Elle offre également une leçon de résilience face aux épreuves. Parce qu’étudier les crises traversées par la communauté musulmane au fil des siècles nous permet de réaliser que les difficultés actuelles ne sont pas si inédites que cela. L’Histoire nous enseigne que chaque période de déclin porte en elle les germes d’un renouveau, nous invitant ainsi à la patience et à l’espoir.

C’est aussi la découverte d’une immense diversité culturelle, car l’islam ne s’est pas installé d’un bloc. Voyager à travers son récit, c’est explorer la richesse de l’Afrique de l’Ouest, la splendeur de l’Empire ottoman, la poésie de la Perse ou la grandeur de l’Inde. Cela permet de détacher la religion des seuls prismes culturels ou géographiques que nous connaissons.

Au-delà de cette trajectoire spécifique existe l’Histoire universelle. Celle qui englobe l’humanité entière, unissant les hommes autour d’aspirations communes. Elle met en lumière ces moments et ces pionniers qui ont transformé le monde au profit de tous, sans distinction de frontière, de langue ou de couleur. C’est une histoire qui rassemble et fait l’unanimité.

On s’aperçoit que, dans l’histoire universelle, les événements et les personnages se complètent, apportant chacun leur pièce à la construction de l’humanité, à l’image des écosystèmes de la nature où chaque élément a besoin de l’autre pour exister et évoluer. Ces acteurs du passé nous lient à un destin partagé. Ils nous enseignent la tolérance et démontrent qu’il n’y a rien de plus noble, pour l’être humain, que d’offrir au monde la vérité et le bien.

Lire l’Histoire avec un œil constructif, c’est comprendre que les figures du passé étaient des êtres humains, avec leurs forces, leur génie, mais aussi leurs faiblesses. Et c’est précisément dans l’analyse de leurs réussites et de leurs erreurs que réside le véritable enseignement.

Ainsi, l’étudier, c’est se reconnecter à un héritage grandiose et y puiser des forces pour le présent. C’est précisément ce que l’Histoire arabo-musulmane m’inspire.

Alors, au détour d’un week-end à Tolède, en Espagne, là où le vaste mouvement de traduction de manuscrits arabo-musulmans a autrefois réveillé l’Europe, mon cœur entend le murmure d’un passé encore vivant…

« Je suis Tolède, et mon souffle traverse les âges, immuable et digne. Je suis née entre le fleuve et la roche, protégée du monde. J’ai grandi là où jadis l’appel du muezzin s’élevait à l’aube.

Rebelle et insoumise, mon âme fut forgée par des hommes de pouvoir, là où le Tage, m’enlaçant, dessina mes frontières.

Sentinelle du temps, aux remparts ciselés par les vents, je porte au front, comme une couronne, l’écho des siècles où la paix résonnait.

Dans l’ombre fraîche de mes ruelles étroites, là où l’acier des épées se forge et s’apprête, résonne le murmure entrelacé de l’arabe et du latin, scellant un unique destin.

En ces lieux, jadis, les livres devinrent des passerelles de transmission, dissipant les ténèbres de l’Europe tout entière.

Tulaytula, la Sage… était mon nom originel. Devenue perle d’Al-Andalus, je fais vibrer la mémoire de mes murs par des récits inspirants de science et d’art.

De la fraîcheur de mes mosquées jusqu’aux rives de mon grand fleuve, j’offre aux empires qui se succèdent mon témoignage vivant, fidèle aux heures de gloire de mon histoire. Celui que la science et la foi, unies sous le même soleil, ont bâti autrefois en un sublime réveil.

Musulmans, juifs et chrétiens assemblés ont croisé leurs plumes sur mes parchemins sacrés. Quand les armes se taisent et perdent leur pouvoir, seule reste la force et l’éclat du savoir.

L’influence du cœur et de l’intelligence est le plus beau flambeau, la vraie magnificence. C’est ainsi qu’au détour des ruelles de ma haute cité, les premières sagesses demeurent inscrites sur mes ruines :

Être acteur du présent sans changer sa nature.

S’intégrer sans s’éteindre.

Offrir sa plus belle part.

Et graver sa pudeur au milieu du rempart.

Mon passé est une leçon pure. Elle parle aux hommes un langage vivant. Écoute mon écho dans le vent du présent. Ma pierre préserve l’espoir, mes murs deviennent prières et larmes, mes voûtes renferment une beauté insaisissable.

Que le parfum des jours d’avant me manque !

Mais je ne suis pas morte. Car ma dernière voix est un cri de détresse. Un rappel solennel qui, aux heures sombres, m’a soumise au déclin lorsque les frères divisés ont brisé leur destin. Les querelles d’orgueil et les cœurs fragmentés sont les premières failles des villes emportées.

J’appelle aujourd’hui à rallumer la flamme au milieu de la nuit, à bâtir par l’éthique, la science et l’unité des ponts de lumière pour toute l’humanité.

Et vous, les faiseurs de haine, faites silence ! Gardez vos langues fourchues derrière vos dents ! Je n’ai pas traversé le feu et la mort pour échanger de viles paroles avec des serpents.

Car c’est en vous, porteurs du message, que cette clarté s’est endormie, vous qui êtes restés bien trop longtemps dans le royaume des ombres.

Entendez-moi !

Je vous délivre de la torpeur qui vous enchaîne. Respirez enfin l’air libre !

Vos doigts retrouveront la mémoire de leur force dès qu’ils effleureront, de nouveau, le parchemin des livres.

Car je suis Tolède, la mémoire du monde, et ma pierre ne se taira plus… »

Najoua

La sororité entre soeurs musulmanes

La Umma, le refuge de tout croyant, est la force de la civilisation musulmane. Si nous cherchons des citations qui valorisent l’unisson, nous en trouverons certainement des centaines dans toutes les communautés. Pourtant, elles nous enseignent toutes la même chose : ensemble nous sommes plus forts! La communauté musulmane ne fait pas exception. Mais le triste constat est que la solidarité féminine est beaucoup moins valorisée voire dérangeante.  

Savez-vous ce qu’on nomme de manière injurieuse « sorcière » était un groupe de femmes indépendantes ? L’origine des sorcières remonte à l’Antiquité, mais c’est au Moyen-Âge qu’elles se sont structurées et ont constitué une communauté. A cette période, elles se spécialisaient dans les vertus thérapeutiques des plantes et exerçaient le métier de sage-femme. Malheureusement, vers le 15ème siècle, elles ont été pourchassées, tuées et brûlées.  Nous constatons donc qu’un regroupement de femmes est souvent réprimée de manière plus ou moins violente.

Lorsqu’on jette un regard dans notre beau patrimoine musulman, il est difficile de trouver beaucoup de femmes inspirantes.  Souvent, elles sont rattachées à leur statut d’épouse, de fille ou encore de mère. Bien que cela soit très louable, elles sont très peu mises en avant par leur fonction, leur noble caractère, leur savoir où ce qu’elles ont pu apporter au monde. Ce qui en résulte, dans l’inconscient collectif, qu’une femme n’existe qu’à travers l’autre. Au point où si l’une d’entre elles semble suivre un chemin à part, elle se fait immédiatement fustiger par ses semblables.

Mais tout comme nous nous inspirons des grands penseurs musulmans, imprégnons-nous du savoir de Aicha bint Abu Bakr (épouse du prophète SA) , de l’indépendance de Khadija bint Khuwaylid ( épouse du prophète SA ), de la générosité de Mariame fille d’Imran ( Mère du prophète Issa AS) et surtout de l’amour que portait Rabia Al Adawiyya ( mystique et poétesse soufi ) aux autres et au Divin.

Laila El Madyouni

La photo illustrant l’article représente Rabi’a Al Adawiya sur une miniature persane.