La crise existentielle de l’Homme moderne

Gagner sa vie sans se perdre s’avère être un champ à cultiver au quotidien. S’épanouir à travers cette notion de travail permettrait à l’homme de retrouver un équilibre entre ses préoccupations pécuniaires et spirituelles. Cependant, dans nos sociétés modernes, la productivité et la rentabilité sont devenues les seuls paramètres pour donner du sens à notre travail. Ainsi, nous nous enfermons dans une seule dimension : celle du matériel, des obligations, de la routine qui s’enchaîne jour après jour. On avance dans un schéma répétitif du « Métro-boulot-dodo »[1]sans même y penser. Cette expression cache une réalité préoccupante des sociétés modernes. En effet, la souffrance au travail atteint des inégalités et prend une multitude de formes, avec des conséquences lourdes pour l’individu et la société[2]. Y-a-t-il de l’espoir de trouver une harmonie entre travail et spiritualité ? Une prise de conscience et une remise en question permettraient de déclencher un processus de transformation vers une voie plus vertueuse du travail. Analysons quelques points…

La médiocrité, maladie mentale

L’homme moderne court toujours après plus de travail, plus d’argent, plus de confort, plus de loisirs. Son esprit est captif d’une machine exigeant de lui toujours plus, sans lui laisser un espace pour se questionner sur le sens de son existence. Cette course effrénée le fait sombrer dans un état intérieur appauvri, laissant place à un vide profond. La fatigue de l’âme s’installe, où la réalité se révèle insipide, terne et sans relief. Quand cet état s’enracine, les aspirations s’effacent et l’on cesse d’envisager le processus vers un changement. La médiocrité devient alors un refuge, une zone de confort qui nous prive de toute évolution intérieure. Cette prison invisible et étouffante nous fait renoncer à ce que nous sommes : des êtres aspirant à plus grand, à plus beau, à plus vrai.

« La médiocrité vient du mot latin mediocritas[3], qui signifie être à mi-chemin du sommet. » 

Ce qu’il faut retenir ici, c’est que cette façon de vivre précipite et auto-entretient une lente déchéance du potentiel qui est en nous. L’origine du mot suggère que la médiocrité consiste à se contenter d’une vie bien en dessous de son potentiel, à vivre sans idéaux.

Or, les idéaux sont des visions de la perfection que nous avons en tête concernant la personne que nous voudrions devenir et donc ce que nous voulons accomplir. Même si les buts ne sont pas atteints, ce n’est pas très grave, car leur valeur véritable réside dans leur pouvoir à inspirer et à pousser à agir de manière volontaire. Ils influencent nos comportements et deviennent l’instrument naturel de tout progrès humain. Ainsi, les projets vertueux sont nos directions pour orienter notre boussole psychologique sur le chemin du meilleur, de l’excellence.

La culture de l’excellence

Aborder la notion de travail à travers un idéal[4], une vision plus grande que soi, est la première fenêtre à explorer. Lorsqu’on touche à cette dimension, nos états psychologiques prennent un sens, nos perceptions s’élargissent, et peu à peu, nous nous transformons.

En bref, quand on cesse de grandir, on commence à mourir en ne consacrant pas de temps chaque jour à des activités qui cultivent la pensée critique, qui exercent l’esprit et le corps. Ceux qui ne fertilisent pas leurs esprits vont droit à la désintégration de leur personnalité. Ne pas combattre son ignorance, c’est périr ! À l’image des terres fertiles qui sont envahies de mauvaises herbes si elles ne sont pas cultivées. Les esprits routiniers deviennent colonisés par des préjugés qui les asservissent. Quels sont les facteurs bloquant notre enrichissement ?

La paresse et la peur sont les principaux obstacles à l’épanouissement de l’expression individuelle, à la vision supérieure de l’homme. Ces deux causes entravent la progression sur la voie de notre plein potentiel. Aujourd’hui, quiconque n’est pas comme tout le monde, qui ne pense pas comme tout le monde, court le risque d’être éliminé : la pensée unique domine ! Cette tendance mortifère contribue au déclin de la culture et freine le développement des sociétés. En effet, le véritable progrès dépend d’individus exceptionnels qui remettent en question les paradigmes philosophiques, politiques, scientifiques, artistiques et de santé physique d’une société.

Se contenter d’exister en suivant une routine quotidienne, sans jamais explorer notre potentiel, c’est passer toute une vie sans vraiment la vivre.

« Donner du sens à notre travail, le contextualiser dans notre vie, surtout spirituelle, est une clé essentielle pour sortir de l’asservissement que nous imposent les sociétés modernes. »[5]

Finalement, atteindre la vieillesse et se dire qu’on est la même personne qu’à 20 ans avec les mêmes perspectives limitées est un constat préoccupant. Pourtant, chacun d’entre nous possède des talents uniques. Notre devoir est de les découvrir, de les cultiver et de les améliorer ; et l’activité professionnelle entre dans ce cheminement intérieur. Le vrai succès ne se mesure pas forcément en richesse ou en statut, mais plutôt dans notre développement en tant qu’individu. En nourrissant nos dons, nous atteignons une forme de grandeur bien plus gratifiante. C’est-à-dire : un être humain accompli et épanoui ! Un enjeu important pour l’homme moderne est de comprendre pourquoi il n’agit plus ainsi.

L’homme moderne a construit des sociétés sécurisées… et dans l’aboutissement de ce projet, il a aussi créé sa propre prison.

Najoua


[1] Le poète Pierre Béarn écrit pour la première fois l’expression « métro-boulot-dodo », dans son recueil Couleurs d’usine, paru en 1951, où il esquisse en quelques lignes la monotonie quotidienne du travail à la chaîne. www.rtbf.be/article/d-ou-provient-l-expression-passee-dans-le-langage-courant-metro-boulot-dodo-11497422

[2] Le score est plus élevé pour les femmes que pour les hommes, avec un score moyen de 36 % contre 33% chez les hommes. /emploi.belgique.be/fr/actualites/le-chiffre-du-mois-15-des-travailleurs-indiquent-se-sentir-souvent-ou-toujours. Sur 5 ans, une augmentation de 43 % des burnouts et des dépressions de plus d’un an, entre 2017 et 2022 du nombre de personnes en invalidité souffrant d’une de ces deux maladies.

[3] médiocrité — Wiktionnaire, le dictionnaire libre

[4] Pour en savoir plus : Tayeb Chouiref, Travail et spiritualité en islam, apprendre à les harmoniser Edition : Tasnîm

[5] Tiré du livre de Khaled Maaroub, Gagner sa vie sans se perdre, travail et spiritualité . Edition : Albouraq

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent

Un mois de spiritualité vient de se terminer. Ramadan a déposé sur nos cœurs ses fruits bénis à travers une vitalité et une détermination à continuer dans l’amélioration de soi ; une réforme donnant un nouveau souffle de vie à nos devoirs et à nos engagements. C’est la promesse silencieuse dont nos âmes ont été témoins.

Mais la réalité, celle que nos yeux n’osent même plus regarder, nous rattrape. Croire que des lendemains plus clairs envahiraient nos écrans, croire que nos invocations briseraient le sort des peuples souffrant de l’oppression d’un pouvoir génocidaire… Croire en un espoir déterminant, vers la voie d’une paix et d’un ordre de justice solide et pérenne, c’était notre conviction à l’unisson des nuits, debout, implorant Le Tout-Puissant des mondes.
Nous a-t-Il entendus ? Certainement ! Et Il agira selon la Sagesse Absolue d’un Seigneur attentif à ce qui se passe.

Alors, ne baissons pas les bras ! Car ce n’est pas fini !

L’engagement à redonner de l’espoir

Tout au long de l’histoire, la mosquée Al-Aqsa a été un symbole d’unité, de résilience et de résistance pour les musulmans. Sa présence durable au milieu des défis politiques et des conflits souligne la foi inébranlable et la détermination de la communauté musulmane — en particulier, des musulmans palestiniens. Ainsi, à l’image de cette bâtisse, notre force d’âme se trouve dans notre capacité à lutter, à persévérer fermement dans notre engagement à ne pas abandonner un peuple en danger.
La lutte pour la justice est une noble cause : elle nous définit en tant qu’êtres humains, nourris de valeurs universelles et précieuses.

C’est pourquoi notre engagement à redonner de l’espoir est vital. Le renoncement n’est pas envisageable sur ce terrain : un peuple massacré aux yeux et au vu du monde entier, un génocide sans nom, ultra-documenté, une indifférence qui tue sans faire de bruit. Et ce n’est pas à la communauté internationale de nous représenter ou d’attendre un dénouement concret.
Derrière des discours froids et des silences complices, les grands de ce monde et les institutions soutiennent un crime de non-assistance à un peuple en détresse, par leur inhumanité.
Le pouvoir et l’égo ont rendu les hommes sourds et aveugles.
La dignité humaine ne repose-t-elle pas sur des choix éclairés par la vertu et la moralité ?
La vérité n’est-elle pas la boussole des hommes qui ont marqué l’Histoire par leurs choix de luttes ?
Les époques de ténèbres ont traversé l’Histoire. Le temps où, sur nos bancs d’écolier, nous apprenions les dégâts d’un pouvoir égocentrique et génocidaire n’est pas si lointain, ni révolu.
L’Homme a-t-il appris de son passé ?!

L’inexcusable silence 

Servir l’humanité est un devoir civilisationnel. Loin des grands discours, notre altruisme se manifeste à travers nos actes, selon la mesure de nos moyens et de nos capacités.
Nous refusons de détourner les regards, de nous taire, de « troubler l’ordre public », soi-disant ; car nous voulons témoigner que la justice commence d’abord par une indignation, puis par la concrétisation d’actions constructives : parler de cette situation, dénoncer les violations, boycotter les grands groupes commerciaux et financiers qui renforcent ce génocide, sensibiliser notre entourage à l’urgence humanitaire, à travers l’engagement auprès d’associations, afin de faire parvenir les premiers secours, en soins et en biens vitaux.

De plus, dans un esprit de continuité, nos actions permettent de rappeler aux institutions formées par des États membres leurs obligations au sein du droit international : des garanties claires de ne pas soutenir, de manière politique, économique, financière ou militaire, un tel crime.
La majeure partie des politiques ont cessé d’être des humains, focalisés sur des intérêts privés. Et se dessine une rupture entre les choix d’inaction des gouvernements et la plaidoirie des droits humains portée par les peuples.
Comment une société peut-elle se bâtir sur des cadavres ?
Comment peut-on expliquer à la nouvelle génération que des enfants, des femmes, des vieillards enterrés sous les décombres, brûlés dans des abris improvisés, affamés sous les regards insensibles du monde entier, mériteraient leur sort sous prétexte qu’ils doivent mourir sur leur terre, une terre convoitée par des fanatiques du dollar ?
Ce sont les cœurs des hommes qui créent ce cataclysme. Le monde est suspendu face à un système guidé par le droit international et l’espoir du respect du droit fondamental pour tous.

Ainsi, nos actions doivent, d’une part, réveiller les institutions en leur expliquant qu’un génocide n’est pas défini par des impressions ou des opinions personnelles, mais par la destruction intentionnelle d’un groupe en tant que tel [1] ; et d’autre part, avoir le courage de soutenir un peuple opprimé, de sacrifier notre temps, notre argent, notre plume, notre créativité, afin de témoigner de notre obligation.
Car nous sommes les dignes dépositaires d’un message universel…

« Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont

Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front,

Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime,

Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime,(…)

Ceux dont le cœur est bon, ceux dont les jours sont pleins,

Ceux-là vivent, Seigneur ! Les autres, je les plains. (…)

Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre.

Inutiles, épars, ils traînent ici-bas

Le sombre accablement d’être en ne pensant pas. (…)

Ils sont les passants froids, sans but, sans nœud, sans âge ;

Le bas du genre humain qui s’écroule en nuage ;

Ceux qu’on ne connait pas, ceux qu’on ne compte pas,

Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.(…)

Pour de vains résultats faire de vains efforts !

N’entendre rien d’en haut ! Ciel !Oublier les morts !

Oh non, je ne suis point de ceux-là ! (…)[2] »

Najoua


[1] Article 2 de la Convention sur la prévention de répression et punition du crime de génocide www.ohchr.org/fr/instruments-mechanisms/instruments/convention-prevention-and-punishment-crime-genocide#:~:text=Article%20II,-Dans%20la%20présente&text=c)%20Soumission%20intentionnelle%20du%20groupe,groupe%20à%20un%20autre%20groupe.

[2] Poème de Victor Hugo écrit à Paris, décembre 1848 ( Livre IV, 9 ), Les Châtiments, 1852. Il fait l’éloge de la foi et de l’idéal.

Laylat al Qadr

Une petite méditation simple, personnelle, en écho avec mon état intérieur et celui du monde actuels.

La toute première révélation du Coran au Prophète (sws) a eu lieu pendant cette nuit du mois de Ramadan. Il méditait alors dans la grotte de Hira, quand les premiers versets (1à 5 de la Sourate Al Alaq) lui ont été transmis par l’ange Jibril.

Cette nuit-là, c’est la rencontre entre ce qui est au-delà et ce qui est présent à nous.
C’est le moment où le Divin a pris possession des âmes humaines, du sol, du territoire.
C’est la descente de la Présence divine dans le cœur du serviteur.
C’est l’expérience de l’effacement de l’ego, pour laisser place à la Lumière d’Allah.

Ce que j’aime avec cette explication spirituelle, c’est qu’elle propose une lecture dans laquelle chacun peut vivre « sa propre Laylat al qadr », à tout moment, lorsque son cœur est prêt à accueillir cette Lumière.
J’aime interpréter le verset n°2 comme une nuit qui certes vaut 1000 mois, mais aussi qui dure 1000 mois. Une nuit éternelle, qui ne se termine jamais, car on n’a jamais fini d’accueillir Allah dans notre cœur.

C’est une nuit où nous devons redoubler d’efforts (plus qu’à tout autre moment du Ramadan) pour nous détacher des tracas quotidiens et tenter de rentrer dans un état de méditation presque constant.

Pour moi, ça ne signifie pas nécessairement être assise en tailleur les yeux fermés, ni le front au sol en prosternation.
Pour moi, la méditation est présente à chaque instant.
En marchant.
En lisant.
En discutant.
C’est me poser plein de questions, même si elles restent sans réponse.
Tous ces moments sont propices pour me rapprocher d’Allah.

Durant cette nuit, je laisse mon esprit divaguer, je m’accorde des moments de silence.

Et…

… Je m’émerveille.
De mon environnement. De la nature. De l’oiseau qui fait son nid. De l’abeille qui butine. Des montagnes enneigées. Du jour lumineux. De la nuit obscure. Des étoiles scintillantes.
De la couleur du ciel quand le soleil s’incline doucement à l’horizon.
Des arbres et de leurs racines qui se croisent, se nouent et se soutiennent.
Des humains! Un sourire. Un regard. Une main tendue.
Je m’émerveille face à ce que les humains ont de meilleur. Et je m’en inspire.

… Je suis reconnaissante.
Je remercie Allah de tous Ses bienfaits.
Je Te remercie de m’avoir donné une famille.
Je Te remercie de me permettre de m’instruire.
Je Te remercie pour la bonne nourriture que je mange chaque jour.
Pour l’eau potable.
Pour la lune qui brille chaque soir.
Pour mes cinq sens.
Pour mon lit douillet où je me glisse chaque soir.

… Je demande pardon.
Ô Seigneur! Tu es certes Pardonneur, et tu aimes le Pardon, alors pardonne-moi!
Pardon de ne pas faire assez.
Pardon de vivre si égoïstement.
Pardon de faire la girouette.
De détourner le regard face à la pauvreté, au sens-abrisme, aux injustices.
D’être si aveuglée par le confort que Tu m’as permis d’avoir.
D’être victime d’un système que je répugne tellement mais dans lequel je me complais tant.
Pardon d’être si faible alors que Tu m’as donné la capacité d’être si forte.
Ô Seigneur! Tu es certes Pardonneur, et tu aimes le Pardon, alors pardonne-moi!

… Je confie mes souhaits.
Mon souhait d’être en bonne santé, physique et mentale. De même pour mes proches.
Mon souhait de ne plus vivre en dissonance entre mes valeurs et mes actes.
Mon souhait d’agir davantage pour mon prochain.
Mon souhait d’avoir un cœur apaisé.
Mon souhait d’un monde meilleur, où mes privilèges puissent bénéficier au plus grand nombre.
Mon souhait d’être heureuse.
Et mon ultime souhait : celui que l’Amour se déverse et inonde le cœur de chacun,

Que Ton Amour imprègne l’âme de l’humanité…

S.E.

Lira bien qui lira le dernier ! ( dernier épisode)

Maitre perroquet, je ne puis qu’offrir mon bras ; mon épée est vôtre ! 

Le cavalier, heureux à l’issue de cette fâcheuse aventure face à la courtisane, exprima à son sauveur son aimable reconnaissance.

Ainsi choyé par l’oiseleur et protégé par le cavalier, le perroquet recevait, à l’image d’une cour de justice, les doléances des villageois sur les affaires courantes. Il parlait avec tant de jugement et de prudence qu’on aurait pu croire à une imitation du roi, de sa cour et de ses sujets.

Et la rumeur s’ébruita jusqu’au palais : d’une noble sagesse, un perroquet administre le droit de justice à qui veut, se murmurait-il au sein de la cour royale. Le faux roi, s’imaginant que l’esprit du véritable roi était fort probablement passé dans le corps de cet animal, demanda à son chef de garde de faire venir très discrètement toute la compagnie.

En route vers leur sort, dans une nuit profonde, la petite troupe consulta le perroquet sur la situation. Voyant ses fidèles compagnons craindre pour leurs vies, l’oiseau s’empressa de narrer toute la mésaventure à voix basse, sans se faire entendre par le garde qui ouvrait le chemin. L’oiseleur et le cavalier, attentifs, burent les paroles de l’animal et lui tinrent ce langage éclairé :

— Ô trop aimable perroquet, réjouissez-vous ! Votre bonheur augmentera, et le destin, sensible à votre mérite, vous rendra bientôt votre liberté et votre royaume.
Et le cavalier de rajouter :
— Ô, Maitre perroquet, je prendrai moi-même le soin de vous servir.

Dans une aile du palais où les chandelles scintillaient, où le plancher et le plafond représentaient des arbres, des fleurs et des fruits, où les coussins de velours aux couleurs diaprées jonchaient le sol, une bibliothèque aussi grande qu’une muraille, aux étagères lourdes de manuscrits et de parchemins, s’harmonisait dans une atmosphère de flânerie et d’érudition. Ce lieu, choisi pour une audience décisive, réjouissait la vue du perroquet, qui se souvenait du temps où sa reine et lui passaient leurs jours à exprimer leur attachement par des marques de tendresse et des conversations pleines d’esprit sur le savoir et les connaissances des terres lointaines.

Quand tous furent en présence, le faux roi interrogea l’oiseleur sur la capture de cet animal et sur la présence du cavalier à ses côtés. Ceux-ci lui rendirent compte fidèlement, et le roi leur dit que, s’ils consentaient à lui vendre l’oiseau, il leur ferait fortune à chacun. L’oiseleur répondit qu’il ne demandait point d’autre récompense que de tenir compagnie à son perroquet, préférant cet avantage à toutes les richesses du monde. Quant au cavalier, sa promesse de le servir restait intacte tant que son bienfaiteur ne le délivrerait pas de sa parole.

Le faux roi, surpris de tant de noblesse chez ces hommes de si basse naissance, et déplaisant à l’idée d’en finir promptement, leur suggéra fortement d’accepter son offre s’ils voulaient vivre honorablement le reste de leurs jours.

— Acceptez sa proposition, fidèles compagnons, et ne craignez point pour votre bonne fortune, dit le perroquet, dans sa cage, qui, jusqu’à présent, était resté muet.

À la suite de ce conseil, le vizir ordonna qu’on leur remette à chacun une lourde bourse de pièces d’or. L’oiseleur et le cavalier, impuissants, jetèrent un dernier regard de tristesse vers l’animal avant que le garde ne les empoigne pour les conduire au seuil de la porte.

Le faux roi, fébrile, s’approcha de la cage avec un sourire narquois.

— Par quel maléfice êtes-vous encore de ce monde ? Vous n’avez plus de place en ces lieux ! Je suis le maître incontesté de ce royaume, et personne, pas même vous, ne pourrait m’ôter ce trône.

– En vérité, indigne vizir, lui dit-il, vous étiez à mes côtés par amitié et estime, vous aviez l’esprit réformateur, vouant votre engagement à l’honneur et au bien du royaume. C’est pourquoi je vous prie de vouloir m’éclaircir là-dessus.

– Par amitié et estime ? Nul doute que vous ne connaissiez point la rudesse d’un administré à votre service. Toutes les affaires dont j’étais préoccupé à résoudre à votre place, tous les décrets et lois à consigner, toute cette richesse que vous dilapidiez aux inconnus, vous faisant miroiter une science venue de l’étranger qui pourrait changer le monde, tous ces manuscrits et ces grimoires que vous désiriez obtenir sur lesquels vous couvriez d’or leurs porteurs. Vous n’étiez attentif qu’à cela. Ma naissance ne m’a pas donné fortune immense, seulement, vous ne m’aviez aucunement prêté foi de m’enrichir et de m’octroyer un faste dont je pourrais jouir plus qu’eux. Vous possédiez tout : la fortune d’un monarque et l’amour d’une reine splendide.

― Un grand pouvoir engendre de grandes responsabilités ; c’est pour cette raison que la qualité d’un cœur, la sincérité et la beauté des actions détermineront notre sort. Votre jalousie est votre maître à penser, déclama le perroquet face à la perfidie du vizir, peiné de le voir ainsi défait, mais, désirant hardiment retourner à son premier état, il continua. Elle vous a confisqué votre esprit et a pris le contrôle de votre intelligence ; elle a consumé votre âme, par un feu brûlant, avant même d’atteindre sa cible. Vous viviez une vie de frustration, prisonnier de ce que vous voyiez, mais que vous ne pouviez atteindre ; vous observiez les bénédictions des autres, non pour vous en inspirer ou vous en réjouir, mais pour les envier, les détester, et maintenant souhaiter leur disparition. Cette obsession vous prive de toute quiétude et vous enchaîne à une tristesse permanente. Comme vous avez bonne opinion de vous-même, vous n’avez pas compris que les richesses terrestres ne vaudront pas plus qu’une poignée de poussière. Prenez garde aux mirages de ce bas monde ! Débarrassez votre cœur du malheur, des rancœurs, des basses ambitions. La clé, c’est l’amour, la porte, c’est votre cœur. Élevez-vous, devenez pareil aux oiseaux, semblable aux nuages, soyez à l’image du vent.

Le fourbe vizir ne put cacher son aversion au véritable roi, s’écarta de la cage pour accaparer un chandelier. Face à cette réalité, le perroquet fit un grand soupir, et lui tint ce message :

― Vous avez si mal usé du pouvoir que vous m’avez volé, votre trahison n’aura d’issue qu’un funeste dessein. Les richesses, les honneurs et les plaisirs de ce monde sont éphémères ; seul ce que nous aurons fait de bien, de beau et de vrai perdurera. Ce lieu, dont vous abhorrez le prix, est bien plus précieux que toute forme d’abondance. Un jour viendra où chacun recevra les fruits de son choix.

― Alors, je choisis ma gloire, rétorqua le faux roi, en s’approchant d’un pas décidé vers la cage.

Déterminé à en finir, le vizir ne vit pas la porte du pavillon s’ouvrir devant la reine, suivie du cavalier et de l’oiseleur. La princesse, saisissant la scène, se précipita pour ouvrir la porte de la cage ; et le perroquet, voyant son malheur, vola à travers la pièce pour s’échapper aux vacillements des flammes. Poussant avec violence la reine Eowyn, le vizir, de rage, s’empressa d’atteindre sa proie. Il ne remarqua point que chaque coup de flamme touchait la bibliothèque ; le feu consuma des œuvres inestimables, des manuscrits tant convoités, des écrits brûlés d’illustres savants. Le perroquet constata cette effrayante situation, cria : 

— Vous venez d’incendier la bibliothèque, infâme ! Vous venez de tuer le rayon de votre âme ! Ce que votre rage impie et folle ose brûler, c’est votre bien, votre trésor, votre héritage ! C’est un crime inouï ! et avertit son créancier: 

— Cavalier ! Il est temps de payer votre dette !

Aussitôt averti, l’épée du cavalier transperça l’usurpateur, qui s’effondra lourdement sur le plancher. Et sans répit, le perroquet volant sur le corps du roi y passa avec son esprit, par la vertu d’autres paroles du secret que lui avait enseigné le philosophe dont lui seul avait la connaissance ; et l’oiseau resta mort sur le sol. L’âme de l’imposteur sortit du corps du roi, perdue et se dissipa dans la salle, comme un souffle. Tandis que l’oiseleur étouffait les flammes afin de s’assurer qu’elles n’anéantiraient aucun recueil, la reine répandit des larmes de joie de voir son époux dans son état naturel…

Personne ne s’aperçut de toutes ces choses, et on dit que le perroquet était mort sans cérémonie. À l’oiseleur, le roi donna une pension considérable pour vivre dignement, et au cavalier une nomination au sein de sa garde royale, pour honorer leur loyauté envers un simple perroquet. Quant à sa reine, Eowyn, celle qui avait conservé pour son prince beaucoup d’amour et de respect, elle resta auprès de lui.

Dans ce temps, Isildur fit un jugement fort juste et remarquable ; il comprit que le plus beau voyage est le voyage intérieur, et que la plus belle des actions est celle qui consiste à tuer son ego avant que la mort ne le surprenne. Le jour où l’on s’en débarrasse pour entrer généreusement en harmonie avec le monde est l’occasion de se frayer un chemin vers le discernement, la connaissance du monde et de soi.

Même si le pouvoir de transférer l’esprit d’un corps à un autre est terriblement enivrant, sommes-nous prêts à en mesurer toutes les conséquences… ?

Ainsi se termine notre conte.
Vous pourriez me demander pourquoi une telle histoire ?! Eh bien, celle-ci ne nous rappelle-t-elle pas que chacun de nous, en tout instant, peut être confronté à des choix impactant notre vie ?

Najoua


[1] Inspiré d’un conte persan « Le Roi Oziam » tiré du recueil des contes « Les Voyages des Princes de Sérendip ». Les contes persans réunissent les œuvres traditionnelles qui se transmettent de génération à génération. Ils sont porteurs de sagesse des anciens.

Le train des enfants

1994, Amerigo Benvenuti, grand virtuose du violon, s’apprête à monter sur scène lorsqu’il apprend le décès de sa mère. Les souvenirs ressurgissent alors… il se remémore son enfance avec elle.

Avec dignité et beaucoup de retenue, sa mémoire se met à nu, invitant le spectateur à plonger avec lui dans l’Italie des années 40.

Ce long métrage relate un pan de l’Histoire méconnu, voire inconnu, de l’Italie d’après-guerre :  pour échapper à la misère et pauvreté sévissant à cette époque, des dizaines d’enfants du sud sont envoyés par train dans le nord de l’Italie au sein de familles aisées qui leur offrent de meilleures conditions de vie.

Tragédie de guerre, ce film dépeint une Italie qui a terriblement souffert de la seconde guerre mondiale, entre l’angoisse du fascisme et la promesse communiste d’un avenir meilleur. Mais comme dans toute guerre, les pires séquelles ne sont pas les plus visibles…

La très belle mise en scène et mise en lumière ont une répercussion certaine sur le rendu réaliste des ruelles de Naples. De plus, elles contribuent à révéler, avec habileté, le tiraillement d’Amerigo entre son attachement familial et la promesse d’une vie meilleure où la faim et la désolation n’auront plus droit de cité.

Ce drame de séparation, ne laissera définitivement pas le spectateur indifférent et le soumettra indubitablement à la question : « Et moi, qu’aurais-je fait si j’avais été à sa place ? »  La vie contraint parfois les êtres à poser des choix aux répercussions dont la douleur n’a d’égal que la souffrance qu’elle enfante. 

« Parfois, ceux qui te laissent partir t’aiment plus que ceux qui te gardent. » Cette réplique du film en est une parfaite illustration.

Ce film touchant et puissant fait la promesse de moments poignants mais aussi d’optimisme et de foi en l’être humain où les valeurs de solidarité, de tendresse et d’humanité tout simplement sont présents. 

L.M.

A découvrir sur Netflix.

Lira bien qui lira le dernier (épisode 2)

« Étrange ?! Mon roi est bien différent ce soir. » Eowyn, la belle au sang royal voyait en son époux des attitudes nouvelles : une précipitation à l’intimité et non à la conversation, une volteface aux affaires du royaume, un excès de vie et de plaisir qu’elle ne lui connaissait pas. Plus elle observa cet homme et plus elle comprit que ce n’était pas son Roi. 

Sachant que le vizir connaissait le secret de faire passer son esprit dans le corps mort d’un animal, et qui plus est, depuis la chasse, le vizir n’apparaissait plus, elle se douta donc de la tromperie et du malheur qui était arrivé au Roi son époux. Bien que le vizir eût le corps et le visage de son prince, Eowyn ne voulut plus lui permettre la moindre familiarité à son égard, et feignit de ne point s’être aperçue de cette supercherie. Elle lui demanda : « Mon Roi, je me sens lasse en ces temps, je ne trouve le repos ni dans le sommeil ni dans ce palais ; mon esprit est préoccupé par un songe si terrible que le simple fait de m’en souvenir m’affecte. Tout ce que je peux vous dire, mon Prince, c’est de ne plus m’approcher tant que je suis dans cet état de faiblesse. Mon cœur appelle à du repos et une tranquillité loin de votre personne. » 

Le faux roi fut touché de chagrin par ces paroles, car il aimait éperdument cette princesse dès que son regard se posa sur elle, et ne voulant pas lui déplaire, se résolut à ne plus la voir qu’en compagnie et non en privé. Il espérait par ce moyen de fléchir sa fermeté, ou du moins de lui donner le temps du repos, sans qu’elle ne s’éloigne définitivement de son droit marital. Les coupables, quelle que soit leur autorité, sont toujours dans la crainte. Le crime poursuit partout le criminel, et sa conscience en est le bourreau. C’est pourquoi ce prétendu roi tâchait non seulement de se faire aimer de cette princesse, mais encore de tout le monde au palais. Aux affaires du royaume, il ne s’en souciait guère, son intention était concentré sur ce que cette posture royale pouvait lui offrir. C’était tous les jours de nouveaux plaisirs et des hommages qu’on lui rendait dont il témoignait beaucoup de reconnaissance par des gratifications qu’il faisait, suivant le mérite et la qualité de chacun : un pouvoir fort grisant…

Pendant qu’il goutait ainsi les douceurs de son usurpation, le véritable roi, qui était métamorphosé en biche, souffrait tous les maux imaginables. Il était continuellement persécuté par les daims, par les cerfs et par tous les animaux les plus cruels, qui le mordaient et le malmenaient. Las et rebuté d’un état si malheureux, il fuyait sans cesse la compagnie des autres animaux. Un jour, se promenant seul dans une plaine, il trouva un perroquet mort. Pensant trouver la voie vers une vie plus tranquille ; et tout en prononçant les paroles secrètes, il entra avec son esprit dans le corps de cet animal, et aussitôt laissa la biche au sol et devint perroquet. 

Cette transformation lui fit plaisir, et comme il voltigeait d’un côté à l’autre, il aperçut un oiseleur de sa ville, qui tendait des filets pour prendre des moineaux. Cette vue lui procura de la joie, et il se laissa volontairement attraper, espérant que cet homme pourrait le rétablir dans son premier état. À peine l’oiseleur eut fait la capture, qu’il mit sa prise dans une grande cage où se trouvait quelques malheureux volatils et retourna à ses autres filets.

Le perroquet fit en sorte, avec son bec, de tirer une petite cheville qui fermait la porte de la cage ; et l’ayant ouverte, il donna la liberté aux prisonniers volants. Quant à lui, il resta seul dans la geôle, s’abandonnant entièrement à sa destinée. Au retour de l’oiseleur, surpris de la fuite de ses oiseaux, il vint aussitôt refermer la cage de peur que le perroquet ne lui échappe. Celui-ci l’assura de sa fidélité, par le langage : « N’aie crainte, oiseleur ! Je ne te fausserai pas compagnie. Assurément, ma promesse est véridique. » Cet homme en fut fort étonné, ne pouvant s’imaginer qu’un perroquet sut si bien raisonner. Cela le consola de la perte de ses autres prises, et il se flatta de l’espoir de faire fortune par le moyen de cet oiseau coloré. Reprenant ses filets, il s’en retourna chez lui à la ville, satisfait de cette prise prometteuse.

Sur le chemin, il s’entretenait avec son perroquet, qui lui répondait toujours fort habilement. Lorsqu’il fut arrivé dans la ville, il passa dans une grande place, où il rencontra plusieurs de ses amis, avec lesquels il s’arrêta pour leur faire voir l’aimable capture qu’il avait faite. 

À quelques pas de là, un attroupement se forma, suite à un grand bruit. Le perroquet voulut connaitre la cause. L’oiseleur s’en étant informé, lui dit : « C’était une courtisane, qui ayant songé la nuit précédente qu’elle l’avait passé avec un jeune cavalier de la ville, lui réclama 10 pièces d’or. Mais, le cavalier, qui n’est pas dupe, se moque de la courtisane et de sa demande. Cependant, elle le retient par ses habits et veut absolument être payée : voilà le sujet de ce vacarme. » Le perroquet ayant entendu ce rapport, dit à l’oiseleur que, si on voulait bien les faire venir à lui, il les mettrait d’accord.

Connaissant l’esprit de son perroquet, il courut vers les personnes qui se disputaient. Il les aborda avec beaucoup de bienveillance et leur proposa de venir au-devant de cet animal afin de rendre un jugement dont ils n’auraient pas lieu de se plaindre. Cette proposition fit rire la compagnie, qui ne pouvait croire que ce perroquet put faire ce que son maitre-oiseleur avait avancé. Cependant, le cavalier, curieux de voir ce miracle, se tourna du côté de la courtisane et lui dit : « Si vous voulez vous fier à ce que cet animal ordonnera, j’y souscrirai volontiers. » La courtisane, qui n’était pas moins curieuse que le cavalier, y consentit aussi.

Ils s’approchèrent du perroquet, lequel, après avoir entendu la plaidoirie de chaque partie, demanda une table et un grand miroir. On les lui apporta, et ayant fait poser devant sa cage le miroir sur la table, il dit au cavalier de poser sur cette table les 10 pièces d’or que la courtisane demandait. Si ces paroles donnèrent de la joie à la dame, dans l’espérance d’avoir cette somme, elles ne causèrent pas moins de chagrin au cavalier, dans la crainte de perdre son argent. Mais il arriva tout le contraire :  « Ne touchez pas, madame, lui dit le perroquet, aux 10 pièces qui sont sur la table. Prenez seulement ceux que l’on voit dans le miroir. Comme vous n’avez eu affaire avec ce cavalier qu’en songe, il est juste que la récompense que vous en demandez soit semblable à un songe. »

L’assemblée, qui avait été témoin de ce jugement, en fut extrêmement surprise ; elle ne pouvait croire qu’un animal dépourvu de raison eut prononcé une sentence si judicieuse. La nouvelle se répandit dans toute la ville, et parvint jusqu’au palais… »

Najoua

Lira bien qui lira le dernier 

Le conte nous amène dans un monde où les frontières entre la vie et la mort, le bien et le mal sont constamment remises en question. Un monde où la réalité est aussi fluide que l’esprit et où les décisions d’un instant peuvent changer le destin de tout un royaume. C’est une histoire qui explore les thèmes de la confiance, du pouvoir, de la loyauté et de l’identité; tout en nous rappelant que chaque action entraine des conséquences, souvent imprévisibles.

Le conte commence avec un souverain épris de savoir, qui, un jour, se voit apprendre par un philosophe l’art de transférer l’esprit d’un corps à un autre. Mais, comme souvent dans les contes, avec un grand pouvoir vient une grande tentation.

Voici le récit captivant d’un conte initiatique, mélangeant le rationnel et le merveilleux…

« Dans les temps heureux où les rois étaient savants et philosophes, un roi du nom d’Isildur aimait les gens de lettres et lorsqu’il apprenait qu’il y en avait_ qu’ils soient de son pays ou étrangers_ il les faisait venir à sa cour, et les engageait à y demeurer en leur offrant de grandes gratifications. Cette générosité lui attirait toujours de beaux génies, avec lesquels il s’entretenait souvent de toutes choses.

Un jour, comme il discutait avec un philosophe qui passait pour être fort habile des secrets de la nature, sur les merveilles du monde et sur la « transmigration » des âmes ; le roi, fort curieux, voulut en savoir davantage. Le philosophe, qui ne cherchait qu’à lui plaire, lui répondit : « Majesté, puisque vous me l’ordonnez, je vous propose un exemple, qui est plus fort que tous les raisonnements du monde, et vous demeurez d’accord que vous n’avez jamais rien vu de plus grand, ni de plus surprenant.

La passion de voyager, dit-il, me fit rencontrer un jeune homme, très savant. En chemin, pour rendre le voyage plus agréable, nous nous entretenions de diverses affaires, et principalement des choses remarquables de la nature. Ainsi, il me dit qu’il connaissait un phénomène surpassant tout ce qu’on voyait de plus extraordinaire. Ces paroles me surprirent. Et il reprit : « Vois-tu, compagnon de route, lorsqu’il me plait de changer de corps, je tus un animal et après avoir proféré quelques mots, mon esprit y entra, laissant mon corps inerte à ces côtés. Lorsque j’y restai autant que je le désirai, je retourne à mon corps qui ressuscita, laissant celui de l’animal assurément mort. » Cela me parut impossible ! Le jeune homme, voyant mon incrédulité sur mon visage, m’en fit l’expérience aussitôt. Néanmoins, fort aise de vouloir connaitre son secret, je le supplie de m’en révéler plus. Et il me l’a enseigné. »

Le roi Isildur ne pouvant croire ce que ce philosophe lui racontait, lui rétorqua : « Ton histoire est bien fabuleuse, pauvre égaré, es-tu sûr que ton esprit ne t’a pas dupé ? M’en déplaise d’être en présence d’un fou ?! Sache que je n’apprécie guère cette tentative de me berner. » Et voulant connaitre le fin mot de cette histoire, il ajouta : « Cependant, fais-en la preuve en ce lieu et en ma présence. Et si tu y réussis, je te croirai volontiers et continuerai à te gratifier de mes biens. »

Le philosophe, qui ne voulut point passer pour un dément, demanda un animal. On lui apporta un moineau. Et l’ayant en main, il l’étrangla. En se penchant sur ce petit corps sans vie, il murmura quelques paroles. Le philosophe tomba mort et le moineau reprenant vie, vola par la chambre où ils étaient. Quelque temps après, le moineau s’étant posé sur le corps du philosophe, chanta agréablement. Tout à coup, il ressuscita et le moineau demeura éteint pour toujours.

Le roi, surpris et charmé de cette merveille, voulut en connaitre le secret. Le philosophe, ne pouvant rien refuser à son prince qui était son bienfaiteur, le lui apprit. Et le roi s’en servait très souvent : en tuant presque tous les jours quelques oiseaux. Il passait avec son esprit dans le corps de chaque petit animal, en laissant sa dépouille sur place. Et lorsque son esprit voulait retourner dans son propre corps, il revint à la vie, et laissa inanimé celui de l’oiseau.

Par cet art magique, le roi s’assurait de l’esprit de ses sujets. En réalité, il châtiait les mauvais et récompensait les bons, et tenait ainsi son royaume dans une douce et agréable tranquillité. Du moins, c’est ce qu’il pensait.

Le vizir, étant informé de toutes ces choses, et connaissant l’amitié que son maitre lui portait, le pria de lui révéler ce secret avec beaucoup d’assistance. Le roi qui l’aimait, en reconnaissance de ces loyaux services, transmit au vizir cet art incommensurable. Le vizir en fit l’expérience et, voyant qu’elle avait réussi, songea à de grands desseins contre son roi. 

Un jour de chasse, s’étant tous deux écartés du groupe, ils firent la rencontre de deux biches, qu’ils tuèrent. Le vizir, voyant l’occasion favorable pour exécuter son ambition contre le roi, lui dit : «Fort bien, majesté ! Voulez-vous que nous entrions pour un moment, avec notre esprit, dans le corps de ces deux biches ? Nous irions nous promener sur ces belles collines et y prendre quelques plaisirs.» Le roi accepta et descendit de son cheval, qu’il lia à un arbre et alla vers une des bêtes mortes, où formulant les paroles secrètes, passa avec son esprit dans la biche et laissa son corps sans vie sur le côté. 

Aussitôt, le vizir mit pied à terre et sans prendre la peine de lier son cheval, alla sur le corps mort du roi. Après y avoir murmuré des paroles occultes, il passa dans celui de son maitre. Laissant sa propre dépouille étendue à terre, il monta sur le cheval de son roi et s’en alla chercher sa suite. Mais ne les ayant retrouvés, il rentra bredouille et seul. 

Quand il fut arrivé au palais sous l’apparence du roi, il demanda à ceux de la chasse des nouvelles du vizir. Comme on lui répondit qu’on ne l’avait pas vu, celui-ci fit mine de rien. Il feignit de leur faire croire qu’un animal sauvage l’avait probablement dévoré et s’affecta d’en être fort touché. Cette action était bien lâche. Et comme un crime ouvre souvent le pas à un autre, il arriva que ce misérable eût l’insolence de prendre la place de son roi auprès de son épouse Eowyn. Mais, celle-ci ne fut pas dupe de la supercherie… »

Mais voilà qu’il est temps de se quitter. Alors, ne vous éloignez pas trop, car la suite de notre conte gratte à la porte, impatiente d’être racontée…

Najoua

Crime et Châtiment de Dostoïevski : une réflexion sur le nihilisme dans notre époque contemporaine

« Crime et Châtiment » est l’un des romans les plus célèbres de Fiodor Dostoïevski. Publié en 1866, il met en scène Rodion Raskolnikov, un étudiant désespéré et en proie à des dilemmes moraux complexes. Ce roman plonge profondément dans les questions de justice, de morale et d’éthique, tout en interrogeant les fondements de la conscience humaine. Le cœur de l’intrigue repose sur l’idée de savoir si un individu peut, au nom d’une idée ou d’un principe, justifier des actions criminelles et transcender les lois morales et éthiques universelles. Ce dilemme, bien qu’ancré dans le XIXe siècle, trouve encore des échos troublants dans notre époque contemporaine, marquée par le nihilisme et l’individualisme extrême.

Comment le nihilisme est-il défini chez Dostoïevski ?

Dans Crime et Châtiment, Raskolnikov incarne une forme de nihilisme, c’est-à-dire la croyance que les normes morales n’ont pas de fondement absolu et qu’un individu extraordinaire peut échapper aux lois qui gouvernent le commun des mortels. Il est convaincu que certaines personnes, par leur génie ou leur supériorité intellectuelle, ont le droit d’accomplir des actes immoraux pour atteindre des fins supérieures. Cette idée le pousse à commettre un horrible meurtre — celui d’une vieille prêteuse sur gages, qu’il considère comme un personnage insignifiant, que personne ne pleurerait, comparée aux grands projets qu’il pourrait réaliser s’il s’émancipait des entraves de la morale ordinaire.

Ce raisonnement, bien qu’il se termine par la culpabilité et la rédemption dans le roman, résonne encore aujourd’hui, où certaines personnes ou groupes semblent s’arroger le droit de redéfinir la justice en dehors des cadres établis par la société.

Qu’en est-il du nihilisme dans notre époque ?

Le nihilisme, cette négation des valeurs traditionnelles et des principes moraux absolus, est toujours présent dans la société moderne. On le retrouve chez des individus ou des groupes qui, au nom d’une « juste cause », se sentent autorisés à outrepasser les lois éthiques.

Voici quelques exemples qui abondent :

  1. Les terroristes extrémistes : Qu’il s’agisse de groupes fondamentalistes ou d’individus isolés, ces personnes justifient souvent leurs actes de violence au nom de leur idéologie, en croyant qu’elles servent une cause supérieure. Comme Raskolnikov, elles se placent au-dessus des lois morales, convaincues que leur cause est plus importante que la vie des individus (hommes, femmes et enfants y compris) qu’elles sacrifient.
  2. Les hackers activistes (hacktivistes) : Certains groupes ou individus pratiquent le hacking sous couvert d’une « justice sociale ». Ils estiment que le vol de données ou le sabotage numérique peut être justifié par la nécessité de dénoncer l’injustice. Ainsi, l’éthique commune de respect de la vie privée et de l’ordre public est souvent violée, car ces activistes se considèrent comme des agents d’une « justice supérieure ».
  3. L’extrémisme politique : On observe également des groupes politiques, parfois extrémistes, qui légitiment des actions violentes ou illégales en prétendant servir un « bien commun ». Qu’il s’agisse de destructions, de coups d’État ou d’autres formes de subversion, ces groupes estiment que la liberté ou l’égalité méritent de violer les règles démocratiques et éthiques.

Ces exemples montrent que l’idée selon laquelle certains individus ou groupes se placent au-dessus des lois pour atteindre des objectifs soi-disant nobles est encore d’actualité. Comme Raskolnikov, ces personnes cherchent souvent à justifier leurs actes en s’appropriant le droit de redéfinir la justice.

La justice et la moralité restent des concepts intemporels :

Le dilemme central est : qui peut définir ce qui est juste ou moral ? Dans une société où les idéaux collectifs et les institutions morales sont parfois contestés ou rejetés, le risque est que certains se croient autorisés à imposer leur propre version de la justice. Cependant, Dostoïevski montre, à travers l’agonie intérieure de Raskolnikov, que nul ne peut échapper à la culpabilité morale. Même s’il croyait initialement que son acte était justifiable, il est progressivement détruit par sa propre conscience.

La grande leçon de cette œuvre littéraire russe réside dans le rôle central de la conscience. Rodion Raskolnikov, en croyant pouvoir transcender la morale commune pour accomplir un acte qu’il juge justifiable, se heurte à la réalité de sa propre conscience, qui devient son juge le plus implacable. Même s’il tente de rationaliser son crime, sa conscience le rattrape, le plongeant dans la culpabilité et la souffrance intérieure. Ce roman nous enseigne que la conscience humaine est une force puissante et incontournable : elle ne peut être ignorée ou étouffée sans conséquences destructrices. Elle est le rappel constant que, malgré nos justifications intellectuelles ou idéologiques, la transgression des lois morales finit toujours par se retourner contre soi.

Ainsi, la véritable justice ne peut se construire en dehors de la reconnaissance et du respect de cette voix intérieure.

Hana Elakrouchi

Un temps «Mossad » s’empare de l’Orient mais tout est sous contrôle…

Les marchés financiers ne semblent pas réagir face à la détresse du monde oriental. Ils semblent insensibles au risque d’une 3ième guerre mondiale comme si… « tout est sous contrôle ».

Netanyahu poursuit ses ambitions idéologiques, soutenu par une faible majorité en Israël. Malgré l’ampleur des dégâts humains, rien ne l’arrête, pas même la pression exercée par Biden, affaibli et décrédibilisé face à un Netanyahu déterminé à avancer coûte que coûte. Si la force ne suffit pas, il faut user de plus de force.

Pour l’instant, Netanyahu persiste, conscient qu’à la fin de son mandat, il devra rendre des comptes et risque la prison pour ses nombreux crimes restés impunis.  Autant faire durer son pouvoir. Sa devise semble être : « si la force ne suffit pas, il faut user de plus de force. » La dissuasion israélienne vise ce qui est perçu comme des menaces :

● Neutralisation du Hamas dans la bande de Gaza et en Cisjordanie ;

● Neutralisation du Hezbollah ;

● Limitation de l’influence iranienne en Irak et en Syrie.

Son bilan actuel se résume par :

1. La destruction massive de la bande de Gaza, transformée en scène d’un génocide historique devenu normalisé ;

2. La dévastation du nord du Liban (avec 600 morts et 500 000 déplacés) ;

3. L’assassinat de Haniyeh Ismaïl à Téhéran ;

4. La destruction des appareils de communication du Hezbollah et l’assassinat de son chef militaire Fouad Chokr ;

5. L’assassinat de Hassan Nasrallah, leader du Hezbollah, ainsi que de son allié iranien Abbas Nilforoushan.

Dans ce contexte, il est possible d’analyser la position macro de chaque pays voisin et d’évaluer les cartes dont chacun dispose. Ainsi, nous pourrions comprendre pourquoi  les répercussions de cette situation sur les marchés financiers n’est pas visibles.

Pourquoi Israël décide d’attaquer le Liban maintenant ?

Parce que tous les opposants sont « paralysés » et ne peuvent intervenir en faveur de la cause palestinienne. Gaza est abandonnée et elle est livrée à elle-même. Aucun pays ne s’en préoccupe, aucun ne veut s’en soucier.

L’Iran

Il reste « l’ennemi à affaiblir » pour Israël. L’Iran a pour ambition d’user Israël économiquement et militairement, sans déclencher un conflit direct. L’Iran évite un affrontement ouvert tout en fournissant des armes au Hamas à Gaza, au Hezbollah au Liban, et aux milices en Syrie, en Irak, et au Yémen.

L’Iran cherche à faire des Etats- Unis des alliés afin de lever les lourdes sanctions qui pèsent sur son programme nucléaire mais continuer dans cet objectif d’usure économique et militaire israélien pour fatiguer son ennemi au travers des différentes milices. Jusqu’ici les réponses iraniennes sont très précises et bien pesées. L’Iran répond de manière mesurée de sorte à ne pas perdre sa crédibilité face au monde extérieur mais pas assez pour rentrer dans un conflit plus grand.
Un affrontement direct entraînerait une intervention américaine en faveur d’Israël, mais l’Iran cherche à éviter cela tout en continuant à affaiblir Israël par des moyens indirects. L’Iran joue un rôle d’équilibriste, sachant qu’un faux pas pourrait le plonger dans une guerre à grande échelle.

Le Liban

Israël semble vouloir plonger le Liban dans une insurrection. La destruction des systèmes de communication du Hezbollah pose la question de la capacité d’infiltration israélienne. Comment Israël a-t-elle réussi à pénétrer les réseaux du Hezbollah sans susciter de soupçon, et pourquoi maintenant ? Cette question mérite une analyse approfondie et un article à elle seule.
Les conséquences de cette infiltration sont une déstabilisation psychologique qui entraîne paranoïa, anxiété et frustration: qui est l’ennemi et comment s’est-il infiltré ?
Israël veut provoquer une escalade régionale, car le timing lui semble favorable. Le contexte actuel est propice à une avancée militaire.
Israël se trouve dans une situation favorable et propice pour attaquer le Liban et renforcer sa domination militaire. Une victoire redorerait l’image de Netanyahu, surtout après l’humiliation de 2006. C’est maintenant ou jamais.

Le Hezbollah cherche aussi à éviter une confrontation directe avec Israël, conscient de la fragilité du gouvernement libanais. Un affrontement pourrait remettre en question sa légitimité et sa popularité parmi les Libanais.

Autres acteurs régionaux

● La Jordanie semble avoir normalisé ses relations avec Israël, interceptant des missiles iraniens destinés à ce dernier.

● L’Égypte reçoit des aides américaines, limitant ses actions.

● Le Maroc a signé des accords de normalisation avec Israël en échange de la reconnaissance du Sahara.

● Le Soudan a été retiré de la liste des États soutenant le terrorisme et reste passif sur la question palestinienne.

● L’Arabie Saoudite poursuit des objectifs économiques et nucléaires, tout en s’alignant contre l’Iran, ce qui l’empêche de soutenir activement le Liban.

● La Syrie, bien que traditionnellement alliée de la Palestine, est elle-même occupée (par les Américains, les Russes, les Turcs…) et affaiblie, incapable de défendre le Liban ou Gaza.

● Le Bahreïn, les Émirats arabes unis ne sacrifieront pas leurs nouvelles alliances pour défendre la Palestine.

Les États-Unis

Ils montrent des signes d’essoufflement, ayant dépensé 12,5 milliards de dollars en aide à Israël depuis le 7 octobre. De plus, l’attention américaine est divisée par la campagne électorale opposant Trump et Kamala Harris.

En conclusion, compte tenu du contexte actuel, et du fait que tout le nord d’Israël est évacué, tous les éléments semblent en place pour une invasion terrestre du Liban par Israël, voire une occupation définitive. Tout est sous contrôle nous communiquent les marchés financiers… les lumières de Gaza continuent de s’éteindre tandis que  « ses alliés » ont les yeux rivés sur leurs jouets faisant abstraction de la fièvre Mossad…

Tout est sous contrôle…

Nelm

La désobéissance civile, une sonnette d’alarme de nos sociétés ?

De New York à Boston, en passant par Chicago et Atlanta, un mouvement d’étudiants américains prend de l’ampleur et traverse les frontières. Certaines des universités les plus prestigieuses au monde sont concernées, telles que Harvard, Yale, Columbia, ou Princeton. Des tentes fleurissent sur les campus, marquant la détermination des étudiants. Ces mobilisations se poursuivent en Europe et au-delà: Canada, France, Belgique, Suisse, Allemagne, Pays-Bas, Australie… Puis ils sont délogés[1], par des policiers lourdement équipés, à la demande de la direction des universités. Les revendications des étudiants : cesser toutes relations académiques avec les institutions israéliennes et un cessez le feu immédiat et permanent en Palestine[2].

Quand le dialogue est rompu, quand la pensée unique est reine, quand les gouvernements mettent en danger les valeurs et principes moraux qui font loi dans une civilisation humaine, manifester devient un devoir. C’est ce qu’on appelle la désobéissance civile.

La désobéissance civile, qu’est-ce que c’est ?

C’est une forme de résistance pacifique par laquelle des civils non armés utilisent des techniques comme les manifestations ou le boycott (ou d’autres formes de non coopération massive) pour obtenir le changement : sorte d’objection de conscience.

Ce refus affiché d’obéir à certaines lois permet d’attirer l’attention du public et d’influencer la législation ou la politique gouvernementale.

Les principes de la désobéissance civile ont été conceptualisés pour la première fois par Henry David Thoreau dans son essai La Désobéissance Civile. Il l’a écrit suite à son refus de payer une taxe gouvernementale collectée pour financer la guerre contre le Mexique. Thoreau était aussi opposé à l’esclavagisme des États du Sud, et indigné par le traitement que subissaient les peuples. 

« La soumission aux lois iniques peut constituer un crime ; la désobéissance devient alors un devoir envers soi-même, en même temps qu’un devoir civique. Le citoyen doit-il un seul instant, dans quelle que mesure que ce soit, abandonner sa conscience au législateur ? Pourquoi alors chacun aurait-il une conscience ? Je pense que nous devons d’abord être des hommes, et sujets ensuite. Le respect de la loi vient après celui du droit. » [3]

Aussi, l’auteur insiste bien que son appel à la désobéissance civile a pour objectif la création d’un pays plus juste et non celui d’un pays plongé dans un chaos général au détriment de l’homme. D’ailleurs, les grandes figures de la désobéissance civile, Gandhi[4] et Martin Luther King[5], ont précisément eu des vies marquées par le souci de paix, de justice, d’égalité et de dignité.

La désobéissance est dite « civile », d’abord, parce qu’elle est le fait de « citoyens » : ce n’est pas une rupture de citoyenneté, ni un acte insurrectionnel. Il s’agit d’une manifestation de « civisme » au sens fort : volonté d’œuvrer pour l’intérêt général, même au prix de risques personnels. Le fait que la désobéissance civile soit nécessairement publique, et recherche même la médiatisation la plus forte (ce qui la distingue nettement de l’infraction criminelle), s’inscrit dans ce même registre du civisme : l’acte vise à éveiller la conscience des autres citoyens, à susciter un débat.

Huffington Post

Publique, pacifique et conséquente

Un acte public, une action pacifique et l’acceptation des conséquences sont les trois grandes règles qui caractérisent la désobéissance civile.

Ce concept, de façon plus contemporaine, a été précisé par le philosophe John Rawls dans La Théorie de la Justice (1971). Il le définit comme :

« un acte public, non violent, décidé en conscience, mais politique, contraire à la loi et accompli le plus souvent pour amener un changement dans la loi ou bien dans la politique du gouvernement. En agissant ainsi, on s’adresse au sens de la justice de la majorité de la communauté et on déclare que, selon une opinion mûrement réfléchie, les principes de coopération sociale entre des êtres libres et égaux ne sont pas actuellement respectés ».[6]

Agir pour plus de justice entre les humains, s’indigner face aux choix politiques qui pèsent sur l’avenir des peuples, mettre en premier plan l’humain, avoir une conscience, prendre ses responsabilités… tous ces préceptes sont toujours d’actualité. 

Les manifestations pro-Palestine deviennent aujourd’hui un véritable plaidoyer en faveur de la liberté et de la justice : libre de manifester, de protester, d’exprimer, de se réunir, de s’opposer aux décisions immorales des gouvernements. 

Quand le débat est rompu avec les instances de l’État, la désobéissance civile reste le dernier recourt pour se faire entendre, bien qu’il existe un large panel de modes d’expression (droit de vote, grèves, luttes syndicales…), il serait intéressant de comprendre pourquoi en démocratie, la désobéissance civile est pratiquée afin d’obtenir une revendication. 

Une universitaire américaine, Erica Chenoweth[7], s’est penchée sur cette question. Elle a analysé et étudié les campagnes non violentes dans le monde entre 1900 et 2006 (campagnes visant le renversement d’un gouvernement ou la libération d’un territoire), et ses résultats sont sans appel : ces campagnes ont deux fois plus de chance de réussir entièrement que les insurrections armées. C’est le pouvoir des peuples qui fait que la résistance civile est plus efficace que la lutte armée.

Alors, peut-on dire qu’une société et un État démocratique (gouvernements, tribunaux et polices) devraient reconnaître explicitement la légitimité de la désobéissance civile ? Même si l’application en serait complexe et dérangeante pour les autorités, et la pratique délicate et exigeante pour l’objecteur, c’est peut-être cela agir en citoyen, agir selon ses principes et ne pas hésiter à s’opposer à la majorité silencieuse…

Najoua


[1] Article de BBC Afrique : « Columbia, Harvard, Emory : Comment les manifestations contre la guerre contre Gaza se sont propagées dans les principales universités américaines », rédigé par Max Matza, publié le 3 mai 2024 sur le site de www.bbc.com/afrique/articles/cn0w1xnl4x4o

[2] Article de TV5Monde : « Manifestations propalestiniennes : la plus importante mobilisation sur les campus américains du XXIième », rédigé par Maya Elboudrari, publié le 29 avril 2024. www.information.tv5monde.com

[3] Auteur et penseur américain 1817-1862. Civil Desobedience, 1849

[4] Le 11 septembre 1906, Gandhi rassemble 3 000 personnes dans le Théâtre Impérial de Johannesburg pour leur faire prêter un serment de désobéissance. Pour cela il est emprisonné pour la première fois en 1907. C’est lors de son second séjour en prison qu’il découvre le travail de Henry David Thoreau. Plus tard, Gandhi développe sa propre conception de la désobéissance à travers le concept de satyagraha (la Voie de la Vérité), afin de s’insurger activement contre l’apartheid en Afrique du Sud et contre la politique colonialiste du Royaume-Uni en Inde. Le 17 mars 1930 Gandhi lance la Marche du Sel, direction Jabalpur, 300 kilomètres de périple. À ce moment-là, l’Empire britannique a le monopole du marché du sel, ce qui lui permet d’empocher chaque année 15 millions de franc-or, une somme colossale destinée à financer les troupes d’occupation coloniale. Des centaines de personnes arrivent à Jabalpur le 6 avril. Gandhi ramasse du sel et le vend aux enchères pour 425 roupies (une somme pour l’époque). Au total 50 000 personnes défient les autorités en récoltant du sel et beaucoup subissent des violences ou sont jetés en prison. Cela n’affaiblit en aucun cas la détermination des désobéissants et quelques semaines après le gouvernement cède son monopole.

[5] Martin Luther fut le leader du mouvement pour les droits civiques des noirs (The Civil Right Act) aux États-Unis, et lui aussi a adopté la désobéissance civile pour faire valoir ses revendications. C’est ainsi qu’il soutient le boycott des bus à Montgomery (Alabama) en 1955, qui a commencé lorsque Rosa Parks a refusé de laisser son siège à une personne « blanche ». Il est d’ailleurs arrêté lors de cette campagne. Ce qui n’affaiblit pas la détermination du pasteur et de ces partisans, puisqu’au final la Cour Suprême des États-Unis met hors la loi la ségrégation raciale dans les bus, les restaurants, les écoles et tous les autres lieux publics.

[6] Publié le 24 octobre 2019- https://youmatter.world/fr/definitions/desobeissace-civile-definition. Mise à jour le 25 mars 2024.

[7] Voici sa conférence sur TedXBoulder, sur YouTube : « The success of nonviolent civil resistance », novembre 2013.