Les Mères-Veillent

La nuit est tombée. La lumière extérieure perd de sa douceur et fait place à la veilleuse sur le mur, projetant un cercle ambré sur le visage de ma mère.
L’opération s’est bien passée, m’avait dit le chirurgien un peu plus tard dans la journée. Le soulagement et la reconnaissance envahissent mon cœur. Le silence envahit la pièce, rompu seulement par le bip régulier du moniteur cardiaque, scandant la vie fragile à l’image d’un métronome.

Je suis assise, non pas à la lisière d’un lit d’enfant, mais à côté de ce lit d’adulte, rigide et froid. Les yeux fermés, le souffle lent, régulier, le visage blafard, j’observe ces traits où le temps a sculpté des rides fines, les marques d’une vie entière donnée aux autres. Je cherche l’étincelle de la force d’antan dans ce visage, où dort maintenant la Mère-Veilleuse.

Mes mains lisses caressent doucement celle de ma mère. Cette main, autrefois le refuge de mon enfance. Cette main, qui avait séché mes larmes et tressé mes cheveux, est traversée de tubes fins, pâle comme le drap blanc. J’ajuste la couverture. J’humidifie ses lèvres et je murmure des fragments de prières, comme un cercle complet tissant un fil entre les Cieux et la Terre.

Je me souviens des nuits fiévreuses, où ce visage se penchait sur moi, chargé d’une anxiété d’amour. Aujourd’hui, c’est moi qui veille, épiant le moindre changement de respiration, étudiant scrupuleusement le mouvement des paupières qui annoncerait le retour. Je suis le pilier inversé, la sentinelle remplaçante. Je suis celle qui compte les heures maintenant, celle qui écoute la machine, qui est terrifiée par le silence trop long de sa respiration.

Que puis-je faire face à cela ? Elle m’a appris à me soigner. Un baiser sur le genou écorché, une tisane pour la gorge qui gratte. Et maintenant, je ne peux rien réparer avec un baiser. Je peux juste être. Être l’ancre qu’elle a toujours été pour moi. Je crois que c’est la première fois que je la vois faible. Pas fragile, mais faible. Je la vois sans son armure de Mère…

Ce n’est plus la mère qui tient le monde de l’enfant, c’est l’enfant devenue adulte qui, par sa simple présence, recrée un cocon autour de celle qui l’a mise au monde.

Nous, mères de la terre, partout où le soleil se lève et la lune se couche, nous nous reconnaissons dans cette force invisible qui jamais ne s’éteint. Nous sommes les gardiennes des nuits fiévreuses, les sentinelles des rêves fragiles. Chaque chuchotement rassurant, chaque réconfort sécurisant, chaque souffle retenu devant le sommeil d’un enfant est un acte de foi pure. Chaque regard doux est une ancre invisible qui lui permet de déployer ses ailes vers l’avenir. Chaque écoute attentive est un rayon de soleil pour cultiver les germes d’une dignité et d’un intérieur lumineux. Nous sommes les semeuses de graines sur une terre fertile où la bonté trouve son printemps. Nous reflétons à nos enfants la beauté qu’ils portent, leur apprenant que la valeur n’est pas à prouver, mais à être. Dans nos bras, l’identité prend racine, forte et droite, comme un chêne face aux tempêtes de l’existence.

À toutes les Mères-Veilleuses, par-delà les frontières, les langues et les croyances, qui, en ce moment même, écoutent le souffle d’un enfant : sachez que votre vigilance est le fondement de l’humanité. La noblesse de la Mère-Veilleuse se réaffirme dans ce rôle, car elle est la première architecte de la paix et la dernière sentinelle de l’innocence.

À toutes les Mères-Veilleuses des quatre horizons, dont la vulnérabilité est une grande vertu : sachez que vous êtes humaines. Nos résolutions peuvent vaciller sous le poids de la fatigue et de la pression. Notre force ne réside pas dans l’absence de fautes, d’erreurs, de cris ou de fatigue, mais dans le courage de l’amour qui revient toujours. C’est dans l’aveu de nos failles que nous enseignons à nos enfants la compassion et la miséricorde. L’enfant veillé n’a pas besoin d’un modèle sans défaut, mais d’un modèle vrai.

Que le murmure de notre veille s’élève au-dessus du bruit du monde, rappelant à tous que l’essence de l’humanité réside dans le cœur d’une mère attentive, imparfaite, mais éternellement aimante…

Najoua

La Sagesse du chapelet

Un jour, un sage nommé Ramin décida d’offrir un enseignement aux jeunes adolescents de son village. Son prénom, d’origine persane, signifiait « celui qui apporte la joie », et il semblait être le reflet fidèle de son âme. Allah avait accordé à Ramin un don rare : celui de transmettre la sagesse par la douceur, la patience et la lumière du cœur. Lorsqu’il parlait, ses mots s’écoulaient comme une mélodie, apaisant les esprits agités. Les jeunes se trouvaient naturellement attirés par la sérénité qu’il incarnait. Ce n’étaient ni la force ni l’autorité qui faisaient son pouvoir, mais le sourire, la bienveillance et la lumière du dhikr qui émanaient de lui.

Dans sa tente modeste, qui servait à la fois de classe et d’espace de méditation, Ramin accueillait chaque jeune comme un trésor confié par le Très-Miséricordieux. Il s’asseyait à même le sol, suivant la tradition des sages et des maîtres spirituels, rappelant que la grandeur se trouve dans l’humilité. Sous lui, un coussin orné d’un tissu persan tissé à la main à Tabriz.

Soudain, Ramin frappa trois fois dans ses mains. Les adolescents, qui connaissaient bien ce rituel, sursautèrent doucement, comme des cœurs qu’on réveille. Ils accoururent vers lui, laissant derrière eux jeux et bavardages, et prirent place en cercle, chacun s’asseyant en tailleur sur son coussin soigneusement choisi et apporté de la maison. Ramin sourit. C’était là une tradition subtile qu’il leur enseignait : rien n’est insignifiant lorsqu’on cherche à se rappeler Allah. Chaque coussin, choisi avec soin, devenait pour eux un lieu de paix où l’âme pouvait s’orienter vers la réflexion spirituelle.

D’un geste lent, il glissa sa main droite dans la poche de sa tunique et en sortit un joli chapelet de 99 perles d’émeraude, un précieux cadeau offert l’année précédente par un ami afghan rencontré sur la route des voyageurs spirituels. La première perle, l’alif, plus grande, marquait le début du chapelet et scintillait. Ramin la prit entre son pouce et son index, inspira profondément, puis prononça : « La ilaha illa Lah. » Il n’y a de divinité qu’Allah. Les jeunes répétèrent après lui, leurs voix s’harmonisant comme un seul souffle. Il fit glisser la première perle, puis une autre, puis encore une…

À chaque perle traversée, l’invocation devenait plus profonde, plus posée, plus lumineuse. Les yeux de certains enfants se posèrent sur les perles d’un vert intense, nuancées d’éclats bleutés. La psalmodie se fit rythmée, douce, presque comme un battement de cœur collectif. Peu à peu, une paix descendit. Et lorsque la dernière perle glissa sous ses doigts, Ramin ouvrit doucement les yeux, regarda les jeunes et dit : « Imaginez que ce chapelet représente votre famille : votre mère, votre père, vos frères et sœurs… Si vous deviez choisir une perle qui représente votre père, laquelle serait-ce ? »

Aussitôt, des doigts s’agitèrent dans tous les sens. L’enthousiasme vibrait dans la tente. Ramin en désigna un avec tendresse : « Dalir, approche mon garçon, et montre-nous ton choix. » Dalir — dont le prénom signifie « le brave » — se leva, fier et honoré. Il toucha la grande perle alif, celle qui ouvrait le chapelet et où se rejoignaient les deux extrémités du fil. Ramin inclina la tête : « Et dis-nous, pourquoi cette perle ? » Dalir gonfla la poitrine et déclara avec fierté : « C’est la perle la plus grande et la plus solide. Elle est au début, comme mon papa qui est le plus fort et le chef de la famille. »

Un murmure admiratif parcourut le cercle. Ramin posa alors sa main sur l’épaule de l’enfant avec douceur : « Maa shaa Allah, belle réponse. » Il reposa le précieux chapelet d’émeraude et sortit de sa tunique un second chapelet, plus simple, aux perles modestes, pour commencer son expérience.
Il saisit la perle alif de la main gauche… puis, de la main droite, il en brisa net le sommet avec une petite pince. Les yeux des enfants s’écarquillèrent. Certains se penchèrent en avant, d’autres retinrent leur respiration. Une tension silencieuse s’installa. Ramin, lui, restait parfaitement calme. Il regarda un instant la perle brisée, puis ses élèves. Leur étonnement était le premier pas vers la compréhension. Dans ce silence suspendu, on devinait que ce geste — loin d’être une destruction — n’était qu’un portail vers une leçon plus profonde.

Ramin posa une seconde question : « Dalir, je viens de briser la perle alif, qui est à présent détachée du chapelet. ». « Oui », répondit Dalir. Ramin poursuivit : « Bien que la perle qui représentait ton père soit détachée, toutes les autres perles du chapelet sont toujours à leur place, n’est-ce pas ? » « Oui », répondit Dalir, troublé par cette question.

Après un court silence destiné à laisser cette image s’imprimer dans les cœurs, Ramin poursuivit. Il regarda le cercle d’enfants, tous suspendus à ses lèvres. « Maintenant, si je vous demande de choisir les perles qui représenteraient votre sœur et votre frère, lesquelles choisiriez-vous ? »

Les mains s’élevèrent aussitôt, avides de participer. Ramin sourit et désigna Nasrin, dont le prénom signifie « rose sauvage », symbole de beauté délicate et de force cachée. Elle s’approcha avec assurance et posa son doigt sur deux perles proches de celle qui représentait le père. Son regard montrait qu’elle avait déjà réfléchi. Ramin l’invita à expliquer son choix.
Elle répondit avec sincérité : « Les enfants restent toujours près de leur parent. Ils suivent où il va. C’est pour ça que j’ai choisi celles-ci. » La logique pure, limpide, presque instinctive d’un cœur d’enfant.

Ramin sourit avec tendresse, mais sans un mot, il prit alors sa pince et brisa les deux perles que Nasrin avait désignées. Les petits éclats roulèrent doucement sur le sol de la tente, rejoignant ceux de la perle alif. Puis Ramin tourna son regard vers Nasrin et reprit : « Regarde bien. Même après la perte de ces deux perles, les quatre-vingt-seize restantes sont toujours là. Le chapelet demeure un chapelet, n’est-ce pas ? »
Nasrin acquiesça, la voix plus faible : « Oui… c’est vrai. ». Elle retourna s’asseoir, soucieuse, comme si une brume de questions venait de se lever dans son cœur.

Les autres enfants, eux aussi, se redressèrent, suspendus entre curiosité et respect. Ils sentaient que la leçon portait sur la vie, la perte, la famille… et quelque chose de plus profond encore. Ramin laissa planer un silence apaisant. On n’entendait plus que le chuchotement du vent sur la toile de la tente. Puis il dit : « Ce que nous venons de faire n’est pas un jeu. Tout ce qu’Allah crée a un sens. Et même dans ce qui semble se briser, Il enseigne. »

Ramin laissa quelques secondes de silence pour marquer le suspense et observer le regard des enfants. Un chahut commença à naître, mais le sage frappa à nouveau trois fois dans ses mains pour faire taire l’assemblée. Il posa alors sa troisième et dernière question : « Maintenant, mes chers enfants… quelle pierre représenterait le mieux votre maman ? »
Un silence s’installa. Dans le cercle, des yeux hésitèrent, des mains se levèrent timidement.

Mais le regard troublé de Mozhedeh , dont le prénom signifie « la bonne nouvelle », attira aussitôt l’attention du sage. Ramin lui fit signe. Elle se leva lentement. Son regard demeura fixé un instant sur le chapelet, puis elle fit glisser toutes les perles vers le bas et pinça délicatement la cordelette entre son pouce et son index. Ramin, surpris par son geste, demanda doucement : « Pourquoi as-tu choisi cela ? »

La fillette prit une courte inspiration et répondit avec certitude : « Dieu a mis la réponse dans mon cœur. ». Le sage, souriant, l’encouragea : « Et quelle est-elle alors, mon enfant ? »

Sans détacher son regard du chapelet, Mozhedeh saisit lentement la pince. Puis, d’un mouvement précis, elle sectionna la cordelette. Les perles se répandirent à terre. Les enfants, bouche bée, observèrent la scène.
Mozhedeh baissa la tête vers les perles dispersées, puis murmura d’une voix claire : « La mère… n’est pas une perle. Elle est la corde qui les unit toutes. C’est elle qui tient, qui relie, qui rassemble. »

Elle releva les yeux. Son regard triste chargé d’histoires rencontra celui de Ramin. Les larmes de tristesse et de reconnaissance lui montèrent devant la sagesse que Dieu dépose parfois dans la bouche des enfants. Puis il dit, la voix brisée par l’émotion : « Chaque membre de la famille est une amanah, une confiance qu’Allah nous confie pour aimer, soutenir et élever nos âmes par la fraternité. Mais la mère… la mère est le cœur de cette confiance. Lorsqu’elle disparaît, le foyer endure l’épreuve la plus lourde. ». Il essuya ses yeux, ainsi que ceux de Mozhedeh, qui était déjà orpheline.

Dans le silence qui suivit, chacun pensa à sa mère : à sa chaleur, à son irremplaçable présence, à ses prières, et à ce fil invisible qui tient les âmes ensemble quand tout pourrait se défaire. Même si elle n’apparaît pas autant que les perles qu’elle entretient toute sa vie pour qu’elles brillent, la mère demeure la cordelette qui, contre vents et marées, unit et soutient le foyer. Ramin murmura alors, la voix tremblante : « La mère est la première corde, mes enfants. Mais la seule qui ne se brise jamais est celle du Très-Haut. Et ceux qui s’y attachent ne s’égarent ni de Lui, ni de leur famille. »

E.F.

Le monde est-il devenu épileptique ?

Imaginez !

 Un monde où chaque livre écrit, chaque découverte scientifique, chaque pensée philosophique, chaque œuvre des plus grands esprits de l’humanité serait accessible en quelques secondes. Un monde où la connaissance autrefois étaient gardée jalousement dans des bibliothèques poussiéreuses ou transmises secrètement de maitre à disciple circulerait désormais comme un fleuve infini à portée de main. 

Cet univers, nous pouvons y accéder en quelque clics. Tous les manuscrits des bibliothèques du monde réunis dans un si petit espace. C’est le rêve de toute l’humanité qui se réalise. 

Ce monde, c’est le nôtre ! 

Eh bien, il est clair que nous nous noyons. Non pas par manque d’oxygène, mais par excès d’eau. Que faire d’un océan d’informations quand nous perdons l’essentiel ? La capacité de penser, la faculté de discerner, le don sacré de la conscience éveillé… En un mot, la culture de la sagesse. 

Notre double vie

Et depuis, est-ce que les gens sont -ils plus sages ? Sont-ils plus heureux ? Sont-ils plus en paix avec eux-mêmes ? Comprennent-ils mieux le sens de leur existence ?

Pourtant, nous vivons l’époque la plus extraordinaire et la plus tragique de l’Histoire humaine. Extraordinaire parce que jamais l’humanité n’a eu accès à autant de sagesses potentielles, d’expériences intellectuelles, de savoirs inhérents à ce qui fait de nous des êtres humains. Et tragique parce que nous sommes loin de la comprendre vraiment…

C’est troublant, n’est-ce pas ?!

Il y a des milliers d’années, nos aïeuls devaient parfois s’aventuraient dans des contrées lointaines juste pour entendre les enseignements d’un sage. Ils consacraient des années d’études pour apprendre au côté d’un maitre. La connaissance était rare et précieuse. Mais, surtout elle était sacrée. Car chaque enseignement était reçu comme un trésor… 

Aujourd’hui, nous avons oublié un principe, qui jadis était fondamentale : la connaissance n’est pas la sagesse. L’information et la compréhension sont 2 choses différentes. Nous sommes passés d’une culture de la profondeur à une culture de la surface. D’une civilisation qui valorisait la contemplation, la réflexion profonde et le questionnement, à une société qui récompense la réaction. D’un monde où l’on prenait le temps d’assimiler une idée à un univers où l’on doit consommer, consommer sans jamais s’arrêter pour respirer. 

Quelque chose s’est brisé par rapport à la connaissance. 

Le pouvoir de choisir

Les neuroscientifiques nous expliquent quelque chose de fascinant et de terrifiant à la fois : notre cerveau est plastique, c’est-à-dire qu’il se modifie en fonction de ce que nous faisons. Chaque action, pensée, habitude sculpte littéralement la structure physique de nos neurones. 

C’est magnifique ! Cela signifie que nous pouvons nous transformer, mais cela signifie aussi que nous pouvons être transformés. Notre cerveau s’adapte au flot constant d’information et crée de nouvelles connexions. Seulement, nous avons besoin d’un processus cognitif et d’un effort intellectuel pour transformer une information en connaissance[1]. Et c’est justement cette précieuse richesse qui s’effrite : la capacité à rester concentrer longtemps sur une seule chose, la faculté de s’immerger dans les profondeurs d’une idée, le pouvoir de plonger dans une réflexion soutenue. 

“(…)La découverte de la plasticité du cerveau est l’une des meilleures nouvelles que la science nous ait apportées. Il faut aller beaucoup plus loin et s’engager pour explorer les immenses capacités du cerveau. Il est le symbole de la dignité humaine, la marque incontestable de la puissance de l’Homme. Il est le siège de la pensée et du génie humain ; il faut le protéger, le soigner, le ménager. Un organe aussi précieux pour l’avenir de notre humanité doit être choyé. Le champ de la recherche est immense. »[2]

Pour passer d’une simple information à un principe qui nourrit la vision du monde, nous avons besoin de comprendre les éléments, leurs interactions, leurs potentiels, leurs utilités comme leurs méfaits. C’est là que la sagesse entre en scène. 

Nous la définirons ainsi : c’est l’art d’utiliser toute donnée, de la trier, de lui donner un sens, de l’appliquer avec discernement pour le bien commun et le jugement éclairé. Or, la vitesse et le volume de notre monde numérique nous privent de cet espace vital, nécessaire à cette « alchimie ».

Algorithme, quand tu nous tiens ! 

Il est devenu notre nouveau bibliothécaire. Il nous enferme dans des chambres confortables en nous donnant ce qu’on aime, en nous confortant dans nos idées et en nous coupant d’autres perspectives divergentes ou plus complexes. Or, l’excès des mêmes informations personnalisées nous gardent fermement dans une certitude contagieuse. Pour s’en défaire, il faut nous éduquer à prendre un chemin vers d’autres réflexions. C’est la posture de l’humilité qui trace le plan vers cette sagesse. 

Malheureusement, notre attention est parasité par ce flot incessant d’information et nous laisse un champ très réduit de compréhension. De nos jours, c’est la compétition de l’attention qui prend de la valeur, là où la vérité avait sa place suprême.  

C’est pourquoi, la sagesse exige du silence, de l’introspection et du temps. Des denrées rares à l’ère du scroll infini !

En réalité, le numérique peut être un outil très utile si nous le maitrisons. Pour cela, notre angle d’attaque serait de passer d’une consommation passive et distraite à une utilisation active et concentré. Le sage est, donc celui qui choisit quand se connecter, à quoi prêter attention et comment intégrer l’information sans se laisser submerger. Car la sagesse, fruit de l’expérience, de la modération et de l’humilité, est une qualité qui s’acquière lentement. 

Entreprenons un manifeste pour une lecture sans limites dans l’univers de l’encre et du pixels !

En résumé, la sagesse se repose sur 4 grands piliers pour transformer l’information en concept : 

  • La lecture, c’est la connaissance théorique et l’accès à un monde enrichissant
  • L’expérience, c’est la compréhension pratique et un jugement affuté
  • La réflexion, c’est l’intégration de la connaissance et de l’expérience de soi
  • Les échanges, c’est la nuance et remise en question de ses propres idées

Il faut un bagage et notamment, une boussole pour faire le voyage vers la sagesse. N’est-ce pas le projet de toute une vie ?!

Aussi étroit soit le chemin, 

Nombreux les chutes dans cette société dévorante, 

Restons les maitres de nos choix,

Soyons les capitaines de nos âmes ![3]

Najoua


[1] Pour en savoir plus : IA générative : le risque de l’atrophie cognitive. Un article scientifique de la revue de l’institut polytechnique de Paris, écrit en juillet 2025 sur une étude réalisée par des chercheurs du Massachusetts ( MIT) sur 4 mois, impliquant 54 participants où la charge cognitive pertinente ( cad l’effort intellectuel nécessaire pour transformer une information en connaissance) a chuté de 32% ( ondes cérébrales divisées par 2) et 83% des utilisateurs de la IA étaient incapables de se souvenir d’un passage qu’ils venaient d’écrire. 

[2] La plasticité cérébrale – Fondation pour la Recherche sur le Cerveau. Daniel Tricot, ancien administrateur de la Fondation pour la Recherche sur le Cerveau.

[3] Inspiré du poème de William Henley, Je suis le capitaine de mon âme. Poème cité par Nelson Mandela dans le film Invictus. 

L’Alhambra, la magnificence d’un joyau

Construite à une période où la civilisation arabo-musulmane amorce son déclin, elle se présente comme le témoignage d’une histoire qui se raconte, mais aussi comme un signe éternel  du savoir-faire des artisans, ingénieurs et architectes musulmans. L’art andalou s’exprime avec brillance, complexité et délicatesse. La trace secrète de celle et de ceux qui firent de cet édifice un espoir, une synthèse, un testament, le point de repère d’un illustre héritage…

Elle traverse les âges comme une brise silencieuse portant le parfum de la présence divine. 

Quel nom donner à cette envoutante silhouette dont les contours féminins exprime la rencontre avec la sensualité, l’élégance et la douceur ?

Tel un joyau déposé sur son écrin, l’Alhambra n’est pas un édifice religieux, mais un palais royal où la foi se conjugue avec la beauté et l’harmonie des formes. Son nom donne à cette réalité, un moment de grâce d’une belle promise à ranimer ceux qui en traverse ses cours et ses jardins. Elle ne cherche pas à convaincre. Elle cherche à éveiller dans le silence de ses salles une prière, comme un lien qui unit l’Homme à Dieu. Sa richesse vient de cette diversité calligraphique et poétique, de ces murs où la lettre tisse les mots comme des roses, sublimant chaque recoin du sol au plafond. Un extérieur sobre mais un intérieur riche d’une beauté mystique à l’image d’un cœur de croyant. 

« Au fil des murs qui se déroulent comme des pages d’un manuscrit, vers de poètes andalous, références pieuses, inscriptions à la gloire de la dynastie se succèdent en motifs calligraphiques et géométriques finement sculptés dans le bois et le marbre sur fond de mosaïques de pièces de céramique délicatement travaillées. »[1]

L’Alhambra n’est pas un monument figé, en dehors de l’espace et du temps. Ces courbes représentent une manière d’être, un langage révélant une architecture arabo-islamique en mouvement, un jeu d’ombre et de lumière qui prend forme dans les mots. A chaque heure sa couleur, à chaque profil ses ombres, ses voûtes où traverse la lumière de l’aube, du midi, du crépuscule, de la lune et des étoiles qui participent au mouvement cosmique. Un instant d’éternité vécu…. 

Dans son langage de pierre, elle révèle le message spirituel d’une sublime culture. Par le silence, les présences invisibles suggèrent une manière d’exister, d’aimer, de penser et d’agir au-delà de soi-même.

Dieu est présent partout dans l’Alhambra, mais plus encore, dans l’enchantement des patios et des chambres, dans le chant des eaux ruisselant des vasques de marbre, où les fontaines parlent une langue que la langue humaine ne peut contenir. Dans ce miroitement apaisant, la féerie du patio des lions témoigne de la promesse du Paradis où les 4 fleuves circulent comme une révélation douce pour éclairer les cœurs éteints.

L’émanation subtile de la Sagesse divine à travers la beauté de la langue arabe transperce les âmes par la vibration du sens. Celui qui lit avec le cœur ressent ce que le poète a vécu. Ainsi, la poésie devient le voile et la lumière à la fois. Elle n’appartient pas à celui qui l’écrit mais à celui qui s’en inspire. Le Livre Saint en est la source. Ces murs et ses plafonds regorgent de son langage : l’alliance entre la perfection de la Parole et la puissance du message. 

Le cœur de l’Alhambra bat au rythme d’un seul mot : l’Unicité de Dieu. Tout y converge, tout en émane, rien n’existe en dehors de Lui, tout ce qui existe Le manifeste. Dans l’alignement du jet d’eau et de sa retombée, de la branche courbée par le poids de ses fleurs, les oasis vertes s’épanouissent en espace clos, respectant ses ressources naturelles qui les servent.

L ’Alhambra est un signe annonciateur de la bonne nouvelle : un autre monde est possible. L’avenir, comme tous les gouffres, nous donne le vertige ; mais l’Alhambra, elle, nous appelle à une lente et profonde méditation où le cœur bienheureux reçoit à chaque battement un rappel : là où la foi s’élève, l’amour y respire.

La visiter, c’est vivre une expérience intérieure…Telle est la mélodie de l’eau, qui murmure aux oreilles attentives la plus gracieuse des orchestrations : « A Allah Seul toute victoire »[2]

Najoua


[1] Le roman des Andalous, de ‘Issâ Meyer. Editions Ribât 2021-p.495

[2] Omniprésente, la devise nasride joue un rôle primordial, à la fois visuel, spatial et sémantique dans l’architecture de l’Alhambra. Pour en savoir plus, un documentaire « Lire l’Alhambra » ( sur le net) ainsi que son guide visuel du monument de José Miguel Puerta Vilchez ( librairie)

La crise existentielle de l’Homme moderne

Gagner sa vie sans se perdre s’avère être un champ à cultiver au quotidien. S’épanouir à travers cette notion de travail permettrait à l’homme de retrouver un équilibre entre ses préoccupations pécuniaires et spirituelles. Cependant, dans nos sociétés modernes, la productivité et la rentabilité sont devenues les seuls paramètres pour donner du sens à notre travail. Ainsi, nous nous enfermons dans une seule dimension : celle du matériel, des obligations, de la routine qui s’enchaîne jour après jour. On avance dans un schéma répétitif du « Métro-boulot-dodo »[1]sans même y penser. Cette expression cache une réalité préoccupante des sociétés modernes. En effet, la souffrance au travail atteint des inégalités et prend une multitude de formes, avec des conséquences lourdes pour l’individu et la société[2]. Y-a-t-il de l’espoir de trouver une harmonie entre travail et spiritualité ? Une prise de conscience et une remise en question permettraient de déclencher un processus de transformation vers une voie plus vertueuse du travail. Analysons quelques points…

La médiocrité, maladie mentale

L’homme moderne court toujours après plus de travail, plus d’argent, plus de confort, plus de loisirs. Son esprit est captif d’une machine exigeant de lui toujours plus, sans lui laisser un espace pour se questionner sur le sens de son existence. Cette course effrénée le fait sombrer dans un état intérieur appauvri, laissant place à un vide profond. La fatigue de l’âme s’installe, où la réalité se révèle insipide, terne et sans relief. Quand cet état s’enracine, les aspirations s’effacent et l’on cesse d’envisager le processus vers un changement. La médiocrité devient alors un refuge, une zone de confort qui nous prive de toute évolution intérieure. Cette prison invisible et étouffante nous fait renoncer à ce que nous sommes : des êtres aspirant à plus grand, à plus beau, à plus vrai.

« La médiocrité vient du mot latin mediocritas[3], qui signifie être à mi-chemin du sommet. » 

Ce qu’il faut retenir ici, c’est que cette façon de vivre précipite et auto-entretient une lente déchéance du potentiel qui est en nous. L’origine du mot suggère que la médiocrité consiste à se contenter d’une vie bien en dessous de son potentiel, à vivre sans idéaux.

Or, les idéaux sont des visions de la perfection que nous avons en tête concernant la personne que nous voudrions devenir et donc ce que nous voulons accomplir. Même si les buts ne sont pas atteints, ce n’est pas très grave, car leur valeur véritable réside dans leur pouvoir à inspirer et à pousser à agir de manière volontaire. Ils influencent nos comportements et deviennent l’instrument naturel de tout progrès humain. Ainsi, les projets vertueux sont nos directions pour orienter notre boussole psychologique sur le chemin du meilleur, de l’excellence.

La culture de l’excellence

Aborder la notion de travail à travers un idéal[4], une vision plus grande que soi, est la première fenêtre à explorer. Lorsqu’on touche à cette dimension, nos états psychologiques prennent un sens, nos perceptions s’élargissent, et peu à peu, nous nous transformons.

En bref, quand on cesse de grandir, on commence à mourir en ne consacrant pas de temps chaque jour à des activités qui cultivent la pensée critique, qui exercent l’esprit et le corps. Ceux qui ne fertilisent pas leurs esprits vont droit à la désintégration de leur personnalité. Ne pas combattre son ignorance, c’est périr ! À l’image des terres fertiles qui sont envahies de mauvaises herbes si elles ne sont pas cultivées. Les esprits routiniers deviennent colonisés par des préjugés qui les asservissent. Quels sont les facteurs bloquant notre enrichissement ?

La paresse et la peur sont les principaux obstacles à l’épanouissement de l’expression individuelle, à la vision supérieure de l’homme. Ces deux causes entravent la progression sur la voie de notre plein potentiel. Aujourd’hui, quiconque n’est pas comme tout le monde, qui ne pense pas comme tout le monde, court le risque d’être éliminé : la pensée unique domine ! Cette tendance mortifère contribue au déclin de la culture et freine le développement des sociétés. En effet, le véritable progrès dépend d’individus exceptionnels qui remettent en question les paradigmes philosophiques, politiques, scientifiques, artistiques et de santé physique d’une société.

Se contenter d’exister en suivant une routine quotidienne, sans jamais explorer notre potentiel, c’est passer toute une vie sans vraiment la vivre.

« Donner du sens à notre travail, le contextualiser dans notre vie, surtout spirituelle, est une clé essentielle pour sortir de l’asservissement que nous imposent les sociétés modernes. »[5]

Finalement, atteindre la vieillesse et se dire qu’on est la même personne qu’à 20 ans avec les mêmes perspectives limitées est un constat préoccupant. Pourtant, chacun d’entre nous possède des talents uniques. Notre devoir est de les découvrir, de les cultiver et de les améliorer ; et l’activité professionnelle entre dans ce cheminement intérieur. Le vrai succès ne se mesure pas forcément en richesse ou en statut, mais plutôt dans notre développement en tant qu’individu. En nourrissant nos dons, nous atteignons une forme de grandeur bien plus gratifiante. C’est-à-dire : un être humain accompli et épanoui ! Un enjeu important pour l’homme moderne est de comprendre pourquoi il n’agit plus ainsi.

L’homme moderne a construit des sociétés sécurisées… et dans l’aboutissement de ce projet, il a aussi créé sa propre prison.

Najoua


[1] Le poète Pierre Béarn écrit pour la première fois l’expression « métro-boulot-dodo », dans son recueil Couleurs d’usine, paru en 1951, où il esquisse en quelques lignes la monotonie quotidienne du travail à la chaîne. www.rtbf.be/article/d-ou-provient-l-expression-passee-dans-le-langage-courant-metro-boulot-dodo-11497422

[2] Le score est plus élevé pour les femmes que pour les hommes, avec un score moyen de 36 % contre 33% chez les hommes. /emploi.belgique.be/fr/actualites/le-chiffre-du-mois-15-des-travailleurs-indiquent-se-sentir-souvent-ou-toujours. Sur 5 ans, une augmentation de 43 % des burnouts et des dépressions de plus d’un an, entre 2017 et 2022 du nombre de personnes en invalidité souffrant d’une de ces deux maladies.

[3] médiocrité — Wiktionnaire, le dictionnaire libre

[4] Pour en savoir plus : Tayeb Chouiref, Travail et spiritualité en islam, apprendre à les harmoniser Edition : Tasnîm

[5] Tiré du livre de Khaled Maaroub, Gagner sa vie sans se perdre, travail et spiritualité . Edition : Albouraq

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent

Un mois de spiritualité vient de se terminer. Ramadan a déposé sur nos cœurs ses fruits bénis à travers une vitalité et une détermination à continuer dans l’amélioration de soi ; une réforme donnant un nouveau souffle de vie à nos devoirs et à nos engagements. C’est la promesse silencieuse dont nos âmes ont été témoins.

Mais la réalité, celle que nos yeux n’osent même plus regarder, nous rattrape. Croire que des lendemains plus clairs envahiraient nos écrans, croire que nos invocations briseraient le sort des peuples souffrant de l’oppression d’un pouvoir génocidaire… Croire en un espoir déterminant, vers la voie d’une paix et d’un ordre de justice solide et pérenne, c’était notre conviction à l’unisson des nuits, debout, implorant Le Tout-Puissant des mondes.
Nous a-t-Il entendus ? Certainement ! Et Il agira selon la Sagesse Absolue d’un Seigneur attentif à ce qui se passe.

Alors, ne baissons pas les bras ! Car ce n’est pas fini !

L’engagement à redonner de l’espoir

Tout au long de l’histoire, la mosquée Al-Aqsa a été un symbole d’unité, de résilience et de résistance pour les musulmans. Sa présence durable au milieu des défis politiques et des conflits souligne la foi inébranlable et la détermination de la communauté musulmane — en particulier, des musulmans palestiniens. Ainsi, à l’image de cette bâtisse, notre force d’âme se trouve dans notre capacité à lutter, à persévérer fermement dans notre engagement à ne pas abandonner un peuple en danger.
La lutte pour la justice est une noble cause : elle nous définit en tant qu’êtres humains, nourris de valeurs universelles et précieuses.

C’est pourquoi notre engagement à redonner de l’espoir est vital. Le renoncement n’est pas envisageable sur ce terrain : un peuple massacré aux yeux et au vu du monde entier, un génocide sans nom, ultra-documenté, une indifférence qui tue sans faire de bruit. Et ce n’est pas à la communauté internationale de nous représenter ou d’attendre un dénouement concret.
Derrière des discours froids et des silences complices, les grands de ce monde et les institutions soutiennent un crime de non-assistance à un peuple en détresse, par leur inhumanité.
Le pouvoir et l’égo ont rendu les hommes sourds et aveugles.
La dignité humaine ne repose-t-elle pas sur des choix éclairés par la vertu et la moralité ?
La vérité n’est-elle pas la boussole des hommes qui ont marqué l’Histoire par leurs choix de luttes ?
Les époques de ténèbres ont traversé l’Histoire. Le temps où, sur nos bancs d’écolier, nous apprenions les dégâts d’un pouvoir égocentrique et génocidaire n’est pas si lointain, ni révolu.
L’Homme a-t-il appris de son passé ?!

L’inexcusable silence 

Servir l’humanité est un devoir civilisationnel. Loin des grands discours, notre altruisme se manifeste à travers nos actes, selon la mesure de nos moyens et de nos capacités.
Nous refusons de détourner les regards, de nous taire, de « troubler l’ordre public », soi-disant ; car nous voulons témoigner que la justice commence d’abord par une indignation, puis par la concrétisation d’actions constructives : parler de cette situation, dénoncer les violations, boycotter les grands groupes commerciaux et financiers qui renforcent ce génocide, sensibiliser notre entourage à l’urgence humanitaire, à travers l’engagement auprès d’associations, afin de faire parvenir les premiers secours, en soins et en biens vitaux.

De plus, dans un esprit de continuité, nos actions permettent de rappeler aux institutions formées par des États membres leurs obligations au sein du droit international : des garanties claires de ne pas soutenir, de manière politique, économique, financière ou militaire, un tel crime.
La majeure partie des politiques ont cessé d’être des humains, focalisés sur des intérêts privés. Et se dessine une rupture entre les choix d’inaction des gouvernements et la plaidoirie des droits humains portée par les peuples.
Comment une société peut-elle se bâtir sur des cadavres ?
Comment peut-on expliquer à la nouvelle génération que des enfants, des femmes, des vieillards enterrés sous les décombres, brûlés dans des abris improvisés, affamés sous les regards insensibles du monde entier, mériteraient leur sort sous prétexte qu’ils doivent mourir sur leur terre, une terre convoitée par des fanatiques du dollar ?
Ce sont les cœurs des hommes qui créent ce cataclysme. Le monde est suspendu face à un système guidé par le droit international et l’espoir du respect du droit fondamental pour tous.

Ainsi, nos actions doivent, d’une part, réveiller les institutions en leur expliquant qu’un génocide n’est pas défini par des impressions ou des opinions personnelles, mais par la destruction intentionnelle d’un groupe en tant que tel [1] ; et d’autre part, avoir le courage de soutenir un peuple opprimé, de sacrifier notre temps, notre argent, notre plume, notre créativité, afin de témoigner de notre obligation.
Car nous sommes les dignes dépositaires d’un message universel…

« Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont

Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front,

Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime,

Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime,(…)

Ceux dont le cœur est bon, ceux dont les jours sont pleins,

Ceux-là vivent, Seigneur ! Les autres, je les plains. (…)

Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre.

Inutiles, épars, ils traînent ici-bas

Le sombre accablement d’être en ne pensant pas. (…)

Ils sont les passants froids, sans but, sans nœud, sans âge ;

Le bas du genre humain qui s’écroule en nuage ;

Ceux qu’on ne connait pas, ceux qu’on ne compte pas,

Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.(…)

Pour de vains résultats faire de vains efforts !

N’entendre rien d’en haut ! Ciel !Oublier les morts !

Oh non, je ne suis point de ceux-là ! (…)[2] »

Najoua


[1] Article 2 de la Convention sur la prévention de répression et punition du crime de génocide www.ohchr.org/fr/instruments-mechanisms/instruments/convention-prevention-and-punishment-crime-genocide#:~:text=Article%20II,-Dans%20la%20présente&text=c)%20Soumission%20intentionnelle%20du%20groupe,groupe%20à%20un%20autre%20groupe.

[2] Poème de Victor Hugo écrit à Paris, décembre 1848 ( Livre IV, 9 ), Les Châtiments, 1852. Il fait l’éloge de la foi et de l’idéal.

Laylat al Qadr

Une petite méditation simple, personnelle, en écho avec mon état intérieur et celui du monde actuels.

La toute première révélation du Coran au Prophète (sws) a eu lieu pendant cette nuit du mois de Ramadan. Il méditait alors dans la grotte de Hira, quand les premiers versets (1à 5 de la Sourate Al Alaq) lui ont été transmis par l’ange Jibril.

Cette nuit-là, c’est la rencontre entre ce qui est au-delà et ce qui est présent à nous.
C’est le moment où le Divin a pris possession des âmes humaines, du sol, du territoire.
C’est la descente de la Présence divine dans le cœur du serviteur.
C’est l’expérience de l’effacement de l’ego, pour laisser place à la Lumière d’Allah.

Ce que j’aime avec cette explication spirituelle, c’est qu’elle propose une lecture dans laquelle chacun peut vivre « sa propre Laylat al qadr », à tout moment, lorsque son cœur est prêt à accueillir cette Lumière.
J’aime interpréter le verset n°2 comme une nuit qui certes vaut 1000 mois, mais aussi qui dure 1000 mois. Une nuit éternelle, qui ne se termine jamais, car on n’a jamais fini d’accueillir Allah dans notre cœur.

C’est une nuit où nous devons redoubler d’efforts (plus qu’à tout autre moment du Ramadan) pour nous détacher des tracas quotidiens et tenter de rentrer dans un état de méditation presque constant.

Pour moi, ça ne signifie pas nécessairement être assise en tailleur les yeux fermés, ni le front au sol en prosternation.
Pour moi, la méditation est présente à chaque instant.
En marchant.
En lisant.
En discutant.
C’est me poser plein de questions, même si elles restent sans réponse.
Tous ces moments sont propices pour me rapprocher d’Allah.

Durant cette nuit, je laisse mon esprit divaguer, je m’accorde des moments de silence.

Et…

… Je m’émerveille.
De mon environnement. De la nature. De l’oiseau qui fait son nid. De l’abeille qui butine. Des montagnes enneigées. Du jour lumineux. De la nuit obscure. Des étoiles scintillantes.
De la couleur du ciel quand le soleil s’incline doucement à l’horizon.
Des arbres et de leurs racines qui se croisent, se nouent et se soutiennent.
Des humains! Un sourire. Un regard. Une main tendue.
Je m’émerveille face à ce que les humains ont de meilleur. Et je m’en inspire.

… Je suis reconnaissante.
Je remercie Allah de tous Ses bienfaits.
Je Te remercie de m’avoir donné une famille.
Je Te remercie de me permettre de m’instruire.
Je Te remercie pour la bonne nourriture que je mange chaque jour.
Pour l’eau potable.
Pour la lune qui brille chaque soir.
Pour mes cinq sens.
Pour mon lit douillet où je me glisse chaque soir.

… Je demande pardon.
Ô Seigneur! Tu es certes Pardonneur, et tu aimes le Pardon, alors pardonne-moi!
Pardon de ne pas faire assez.
Pardon de vivre si égoïstement.
Pardon de faire la girouette.
De détourner le regard face à la pauvreté, au sens-abrisme, aux injustices.
D’être si aveuglée par le confort que Tu m’as permis d’avoir.
D’être victime d’un système que je répugne tellement mais dans lequel je me complais tant.
Pardon d’être si faible alors que Tu m’as donné la capacité d’être si forte.
Ô Seigneur! Tu es certes Pardonneur, et tu aimes le Pardon, alors pardonne-moi!

… Je confie mes souhaits.
Mon souhait d’être en bonne santé, physique et mentale. De même pour mes proches.
Mon souhait de ne plus vivre en dissonance entre mes valeurs et mes actes.
Mon souhait d’agir davantage pour mon prochain.
Mon souhait d’avoir un cœur apaisé.
Mon souhait d’un monde meilleur, où mes privilèges puissent bénéficier au plus grand nombre.
Mon souhait d’être heureuse.
Et mon ultime souhait : celui que l’Amour se déverse et inonde le cœur de chacun,

Que Ton Amour imprègne l’âme de l’humanité…

S.E.

Lira bien qui lira le dernier ! ( dernier épisode)

Maitre perroquet, je ne puis qu’offrir mon bras ; mon épée est vôtre ! 

Le cavalier, heureux à l’issue de cette fâcheuse aventure face à la courtisane, exprima à son sauveur son aimable reconnaissance.

Ainsi choyé par l’oiseleur et protégé par le cavalier, le perroquet recevait, à l’image d’une cour de justice, les doléances des villageois sur les affaires courantes. Il parlait avec tant de jugement et de prudence qu’on aurait pu croire à une imitation du roi, de sa cour et de ses sujets.

Et la rumeur s’ébruita jusqu’au palais : d’une noble sagesse, un perroquet administre le droit de justice à qui veut, se murmurait-il au sein de la cour royale. Le faux roi, s’imaginant que l’esprit du véritable roi était fort probablement passé dans le corps de cet animal, demanda à son chef de garde de faire venir très discrètement toute la compagnie.

En route vers leur sort, dans une nuit profonde, la petite troupe consulta le perroquet sur la situation. Voyant ses fidèles compagnons craindre pour leurs vies, l’oiseau s’empressa de narrer toute la mésaventure à voix basse, sans se faire entendre par le garde qui ouvrait le chemin. L’oiseleur et le cavalier, attentifs, burent les paroles de l’animal et lui tinrent ce langage éclairé :

— Ô trop aimable perroquet, réjouissez-vous ! Votre bonheur augmentera, et le destin, sensible à votre mérite, vous rendra bientôt votre liberté et votre royaume.
Et le cavalier de rajouter :
— Ô, Maitre perroquet, je prendrai moi-même le soin de vous servir.

Dans une aile du palais où les chandelles scintillaient, où le plancher et le plafond représentaient des arbres, des fleurs et des fruits, où les coussins de velours aux couleurs diaprées jonchaient le sol, une bibliothèque aussi grande qu’une muraille, aux étagères lourdes de manuscrits et de parchemins, s’harmonisait dans une atmosphère de flânerie et d’érudition. Ce lieu, choisi pour une audience décisive, réjouissait la vue du perroquet, qui se souvenait du temps où sa reine et lui passaient leurs jours à exprimer leur attachement par des marques de tendresse et des conversations pleines d’esprit sur le savoir et les connaissances des terres lointaines.

Quand tous furent en présence, le faux roi interrogea l’oiseleur sur la capture de cet animal et sur la présence du cavalier à ses côtés. Ceux-ci lui rendirent compte fidèlement, et le roi leur dit que, s’ils consentaient à lui vendre l’oiseau, il leur ferait fortune à chacun. L’oiseleur répondit qu’il ne demandait point d’autre récompense que de tenir compagnie à son perroquet, préférant cet avantage à toutes les richesses du monde. Quant au cavalier, sa promesse de le servir restait intacte tant que son bienfaiteur ne le délivrerait pas de sa parole.

Le faux roi, surpris de tant de noblesse chez ces hommes de si basse naissance, et déplaisant à l’idée d’en finir promptement, leur suggéra fortement d’accepter son offre s’ils voulaient vivre honorablement le reste de leurs jours.

— Acceptez sa proposition, fidèles compagnons, et ne craignez point pour votre bonne fortune, dit le perroquet, dans sa cage, qui, jusqu’à présent, était resté muet.

À la suite de ce conseil, le vizir ordonna qu’on leur remette à chacun une lourde bourse de pièces d’or. L’oiseleur et le cavalier, impuissants, jetèrent un dernier regard de tristesse vers l’animal avant que le garde ne les empoigne pour les conduire au seuil de la porte.

Le faux roi, fébrile, s’approcha de la cage avec un sourire narquois.

— Par quel maléfice êtes-vous encore de ce monde ? Vous n’avez plus de place en ces lieux ! Je suis le maître incontesté de ce royaume, et personne, pas même vous, ne pourrait m’ôter ce trône.

– En vérité, indigne vizir, lui dit-il, vous étiez à mes côtés par amitié et estime, vous aviez l’esprit réformateur, vouant votre engagement à l’honneur et au bien du royaume. C’est pourquoi je vous prie de vouloir m’éclaircir là-dessus.

Par amitié et estime ? Nul doute que vous ne connaissiez point la rudesse d’un administré à votre service. Toutes les affaires dont j’étais préoccupé à résoudre à votre place, tous les décrets et lois à consigner, toute cette richesse que vous dilapidiez aux inconnus, vous faisant miroiter une science venue de l’étranger qui pourrait changer le monde, tous ces manuscrits et ces grimoires que vous désiriez obtenir sur lesquels vous couvriez d’or leurs porteurs. Vous n’étiez attentif qu’à cela. Ma naissance ne m’a pas donné fortune immense, seulement, vous ne m’aviez aucunement prêté foi de m’enrichir et de m’octroyer un faste dont je pourrais jouir plus qu’eux. Vous possédiez tout : la fortune d’un monarque et l’amour d’une reine splendide.

― Un grand pouvoir engendre de grandes responsabilités ; c’est pour cette raison que la qualité d’un cœur, la sincérité et la beauté des actions détermineront notre sort. Votre jalousie est votre maître à penser, déclama le perroquet face à la perfidie du vizir, peiné de le voir ainsi défait, mais, désirant hardiment retourner à son premier état, il continua. Elle vous a confisqué votre esprit et a pris le contrôle de votre intelligence ; elle a consumé votre âme, par un feu brûlant, avant même d’atteindre sa cible. Vous viviez une vie de frustration, prisonnier de ce que vous voyiez, mais que vous ne pouviez atteindre ; vous observiez les bénédictions des autres, non pour vous en inspirer ou vous en réjouir, mais pour les envier, les détester, et maintenant souhaiter leur disparition. Cette obsession vous prive de toute quiétude et vous enchaîne à une tristesse permanente. Comme vous avez bonne opinion de vous-même, vous n’avez pas compris que les richesses terrestres ne vaudront pas plus qu’une poignée de poussière. Prenez garde aux mirages de ce bas monde ! Débarrassez votre cœur du malheur, des rancœurs, des basses ambitions. La clé, c’est l’amour, la porte, c’est votre cœur. Élevez-vous, devenez pareil aux oiseaux, semblable aux nuages, soyez à l’image du vent.

Le fourbe vizir ne put cacher son aversion au véritable roi, s’écarta de la cage pour accaparer un chandelier. Face à cette réalité, le perroquet fit un grand soupir, et lui tint ce message :

― Vous avez si mal usé du pouvoir que vous m’avez volé, votre trahison n’aura d’issue qu’un funeste dessein. Les richesses, les honneurs et les plaisirs de ce monde sont éphémères ; seul ce que nous aurons fait de bien, de beau et de vrai perdurera. Ce lieu, dont vous abhorrez le prix, est bien plus précieux que toute forme d’abondance. Un jour viendra où chacun recevra les fruits de son choix.

― Alors, je choisis ma gloire, rétorqua le faux roi, en s’approchant d’un pas décidé vers la cage.

Déterminé à en finir, le vizir ne vit pas la porte du pavillon s’ouvrir devant la reine, suivie du cavalier et de l’oiseleur. La princesse, saisissant la scène, se précipita pour ouvrir la porte de la cage ; et le perroquet, voyant son malheur, vola à travers la pièce pour s’échapper aux vacillements des flammes. Poussant avec violence la reine Eowyn, le vizir, de rage, s’empressa d’atteindre sa proie. Il ne remarqua point que chaque coup de flamme touchait la bibliothèque ; le feu consuma des œuvres inestimables, des manuscrits tant convoités, des écrits brûlés d’illustres savants. Le perroquet constata cette effrayante situation, cria : 

— Vous venez d’incendier la bibliothèque, infâme ! Vous venez de tuer le rayon de votre âme ! Ce que votre rage impie et folle ose brûler, c’est votre bien, votre trésor, votre héritage ! C’est un crime inouï ! et avertit son créancier: 

— Cavalier ! Il est temps de payer votre dette !

Aussitôt averti, l’épée du cavalier transperça l’usurpateur, qui s’effondra lourdement sur le plancher. Et sans répit, le perroquet volant sur le corps du roi y passa avec son esprit, par la vertu d’autres paroles du secret que lui avait enseigné le philosophe dont lui seul avait la connaissance ; et l’oiseau resta mort sur le sol. L’âme de l’imposteur sortit du corps du roi, perdue et se dissipa dans la salle, comme un souffle. Tandis que l’oiseleur étouffait les flammes afin de s’assurer qu’elles n’anéantiraient aucun recueil, la reine répandit des larmes de joie de voir son époux dans son état naturel…

Personne ne s’aperçut de toutes ces choses, et on dit que le perroquet était mort sans cérémonie. À l’oiseleur, le roi donna une pension considérable pour vivre dignement, et au cavalier une nomination au sein de sa garde royale, pour honorer leur loyauté envers un simple perroquet. Quant à sa reine, Eowyn, celle qui avait conservé pour son prince beaucoup d’amour et de respect, elle resta auprès de lui.

Dans ce temps, Isildur fit un jugement fort juste et remarquable ; il comprit que le plus beau voyage est le voyage intérieur, et que la plus belle des actions est celle qui consiste à tuer son ego avant que la mort ne le surprenne. Le jour où l’on s’en débarrasse pour entrer généreusement en harmonie avec le monde est l’occasion de se frayer un chemin vers le discernement, la connaissance du monde et de soi.

Même si le pouvoir de transférer l’esprit d’un corps à un autre est terriblement enivrant, sommes-nous prêts à en mesurer toutes les conséquences… ?

Ainsi se termine notre conte.
Vous pourriez me demander pourquoi une telle histoire ?! Eh bien, celle-ci ne nous rappelle-t-elle pas que chacun de nous, en tout instant, peut être confronté à des choix impactant notre vie ?

Najoua


[1] Inspiré d’un conte persan « Le Roi Oziam » tiré du recueil des contes « Les Voyages des Princes de Sérendip ». Les contes persans réunissent les œuvres traditionnelles qui se transmettent de génération à génération. Ils sont porteurs de sagesse des anciens.

Le train des enfants

1994, Amerigo Benvenuti, grand virtuose du violon, s’apprête à monter sur scène lorsqu’il apprend le décès de sa mère. Les souvenirs ressurgissent alors… il se remémore son enfance avec elle.

Avec dignité et beaucoup de retenue, sa mémoire se met à nu, invitant le spectateur à plonger avec lui dans l’Italie des années 40.

Ce long métrage relate un pan de l’Histoire méconnu, voire inconnu, de l’Italie d’après-guerre :  pour échapper à la misère et pauvreté sévissant à cette époque, des dizaines d’enfants du sud sont envoyés par train dans le nord de l’Italie au sein de familles aisées qui leur offrent de meilleures conditions de vie.

Tragédie de guerre, ce film dépeint une Italie qui a terriblement souffert de la seconde guerre mondiale, entre l’angoisse du fascisme et la promesse communiste d’un avenir meilleur. Mais comme dans toute guerre, les pires séquelles ne sont pas les plus visibles…

La très belle mise en scène et mise en lumière ont une répercussion certaine sur le rendu réaliste des ruelles de Naples. De plus, elles contribuent à révéler, avec habileté, le tiraillement d’Amerigo entre son attachement familial et la promesse d’une vie meilleure où la faim et la désolation n’auront plus droit de cité.

Ce drame de séparation, ne laissera définitivement pas le spectateur indifférent et le soumettra indubitablement à la question : « Et moi, qu’aurais-je fait si j’avais été à sa place ? »  La vie contraint parfois les êtres à poser des choix aux répercussions dont la douleur n’a d’égal que la souffrance qu’elle enfante. 

« Parfois, ceux qui te laissent partir t’aiment plus que ceux qui te gardent. » Cette réplique du film en est une parfaite illustration.

Ce film touchant et puissant fait la promesse de moments poignants mais aussi d’optimisme et de foi en l’être humain où les valeurs de solidarité, de tendresse et d’humanité tout simplement sont présents. 

L.M.

A découvrir sur Netflix.

Lira bien qui lira le dernier (épisode 2)

« Étrange ?! Mon roi est bien différent ce soir. » Eowyn, la belle au sang royal voyait en son époux des attitudes nouvelles : une précipitation à l’intimité et non à la conversation, une volteface aux affaires du royaume, un excès de vie et de plaisir qu’elle ne lui connaissait pas. Plus elle observa cet homme et plus elle comprit que ce n’était pas son Roi. 

Sachant que le vizir connaissait le secret de faire passer son esprit dans le corps mort d’un animal, et qui plus est, depuis la chasse, le vizir n’apparaissait plus, elle se douta donc de la tromperie et du malheur qui était arrivé au Roi son époux. Bien que le vizir eût le corps et le visage de son prince, Eowyn ne voulut plus lui permettre la moindre familiarité à son égard, et feignit de ne point s’être aperçue de cette supercherie. Elle lui demanda : « Mon Roi, je me sens lasse en ces temps, je ne trouve le repos ni dans le sommeil ni dans ce palais ; mon esprit est préoccupé par un songe si terrible que le simple fait de m’en souvenir m’affecte. Tout ce que je peux vous dire, mon Prince, c’est de ne plus m’approcher tant que je suis dans cet état de faiblesse. Mon cœur appelle à du repos et une tranquillité loin de votre personne. » 

Le faux roi fut touché de chagrin par ces paroles, car il aimait éperdument cette princesse dès que son regard se posa sur elle, et ne voulant pas lui déplaire, se résolut à ne plus la voir qu’en compagnie et non en privé. Il espérait par ce moyen de fléchir sa fermeté, ou du moins de lui donner le temps du repos, sans qu’elle ne s’éloigne définitivement de son droit marital. Les coupables, quelle que soit leur autorité, sont toujours dans la crainte. Le crime poursuit partout le criminel, et sa conscience en est le bourreau. C’est pourquoi ce prétendu roi tâchait non seulement de se faire aimer de cette princesse, mais encore de tout le monde au palais. Aux affaires du royaume, il ne s’en souciait guère, son intention était concentré sur ce que cette posture royale pouvait lui offrir. C’était tous les jours de nouveaux plaisirs et des hommages qu’on lui rendait dont il témoignait beaucoup de reconnaissance par des gratifications qu’il faisait, suivant le mérite et la qualité de chacun : un pouvoir fort grisant…

Pendant qu’il goutait ainsi les douceurs de son usurpation, le véritable roi, qui était métamorphosé en biche, souffrait tous les maux imaginables. Il était continuellement persécuté par les daims, par les cerfs et par tous les animaux les plus cruels, qui le mordaient et le malmenaient. Las et rebuté d’un état si malheureux, il fuyait sans cesse la compagnie des autres animaux. Un jour, se promenant seul dans une plaine, il trouva un perroquet mort. Pensant trouver la voie vers une vie plus tranquille ; et tout en prononçant les paroles secrètes, il entra avec son esprit dans le corps de cet animal, et aussitôt laissa la biche au sol et devint perroquet. 

Cette transformation lui fit plaisir, et comme il voltigeait d’un côté à l’autre, il aperçut un oiseleur de sa ville, qui tendait des filets pour prendre des moineaux. Cette vue lui procura de la joie, et il se laissa volontairement attraper, espérant que cet homme pourrait le rétablir dans son premier état. À peine l’oiseleur eut fait la capture, qu’il mit sa prise dans une grande cage où se trouvait quelques malheureux volatils et retourna à ses autres filets.

Le perroquet fit en sorte, avec son bec, de tirer une petite cheville qui fermait la porte de la cage ; et l’ayant ouverte, il donna la liberté aux prisonniers volants. Quant à lui, il resta seul dans la geôle, s’abandonnant entièrement à sa destinée. Au retour de l’oiseleur, surpris de la fuite de ses oiseaux, il vint aussitôt refermer la cage de peur que le perroquet ne lui échappe. Celui-ci l’assura de sa fidélité, par le langage : « N’aie crainte, oiseleur ! Je ne te fausserai pas compagnie. Assurément, ma promesse est véridique. » Cet homme en fut fort étonné, ne pouvant s’imaginer qu’un perroquet sut si bien raisonner. Cela le consola de la perte de ses autres prises, et il se flatta de l’espoir de faire fortune par le moyen de cet oiseau coloré. Reprenant ses filets, il s’en retourna chez lui à la ville, satisfait de cette prise prometteuse.

Sur le chemin, il s’entretenait avec son perroquet, qui lui répondait toujours fort habilement. Lorsqu’il fut arrivé dans la ville, il passa dans une grande place, où il rencontra plusieurs de ses amis, avec lesquels il s’arrêta pour leur faire voir l’aimable capture qu’il avait faite. 

À quelques pas de là, un attroupement se forma, suite à un grand bruit. Le perroquet voulut connaitre la cause. L’oiseleur s’en étant informé, lui dit : « C’était une courtisane, qui ayant songé la nuit précédente qu’elle l’avait passé avec un jeune cavalier de la ville, lui réclama 10 pièces d’or. Mais, le cavalier, qui n’est pas dupe, se moque de la courtisane et de sa demande. Cependant, elle le retient par ses habits et veut absolument être payée : voilà le sujet de ce vacarme. » Le perroquet ayant entendu ce rapport, dit à l’oiseleur que, si on voulait bien les faire venir à lui, il les mettrait d’accord.

Connaissant l’esprit de son perroquet, il courut vers les personnes qui se disputaient. Il les aborda avec beaucoup de bienveillance et leur proposa de venir au-devant de cet animal afin de rendre un jugement dont ils n’auraient pas lieu de se plaindre. Cette proposition fit rire la compagnie, qui ne pouvait croire que ce perroquet put faire ce que son maitre-oiseleur avait avancé. Cependant, le cavalier, curieux de voir ce miracle, se tourna du côté de la courtisane et lui dit : « Si vous voulez vous fier à ce que cet animal ordonnera, j’y souscrirai volontiers. » La courtisane, qui n’était pas moins curieuse que le cavalier, y consentit aussi.

Ils s’approchèrent du perroquet, lequel, après avoir entendu la plaidoirie de chaque partie, demanda une table et un grand miroir. On les lui apporta, et ayant fait poser devant sa cage le miroir sur la table, il dit au cavalier de poser sur cette table les 10 pièces d’or que la courtisane demandait. Si ces paroles donnèrent de la joie à la dame, dans l’espérance d’avoir cette somme, elles ne causèrent pas moins de chagrin au cavalier, dans la crainte de perdre son argent. Mais il arriva tout le contraire :  « Ne touchez pas, madame, lui dit le perroquet, aux 10 pièces qui sont sur la table. Prenez seulement ceux que l’on voit dans le miroir. Comme vous n’avez eu affaire avec ce cavalier qu’en songe, il est juste que la récompense que vous en demandez soit semblable à un songe. »

L’assemblée, qui avait été témoin de ce jugement, en fut extrêmement surprise ; elle ne pouvait croire qu’un animal dépourvu de raison eut prononcé une sentence si judicieuse. La nouvelle se répandit dans toute la ville, et parvint jusqu’au palais… »

Najoua