Un seul jour…

Ces dernières heures, je lis, j’écoute, je regarde… et mon cœur s’étonne, s’interroge.

Tout cela pour un jour.
Un simple jour.

L’Arabie saoudite annonce mercredi.
La Belgique annonce jeudi.
Et soudain, nos écrans deviennent des tribunaux.
On accuse. On ridiculise. On soupçonne. On s’enflamme.

À la veille du mois qui doit éteindre nos colères.

Je ne comprends pas.

Nous parlons d’un mois où nous allons retenir notre faim, notre soif, nos désirs les plus profonds…
mais nous ne savons pas retenir un commentaire.
Nous parlons d’un mois de miséricorde…
mais nos mots manquent de douceur.
Nous parlons d’un mois d’unité…
mais nous cherchons la fracture.

La Belgique a la chance d’avoir une instance islamique, un cadre reconnu, une structure. Chaque pays observe selon ses critères, ses savants, son contexte. Cela n’a rien d’exceptionnel. Cela a toujours existé.

Pourquoi transformer une différence normale en déchirure collective ?

Ce qui me trouble encore davantage, c’est notre mémoire sélective.
Quand l’Arabie saoudite est critiquée pour ses choix politiques, pour ses positions envers les femmes, pour son silence face au génocide en Palestine, ou ailleurs… beaucoup prennent leurs distances.
Mais lorsqu’il s’agit de l’annonce d’un croissant lunaire, certains voudraient que tout le monde s’aligne aveuglément.

Sommes-nous guidés par la foi… ou par l’émotion du moment ?

Le Ramadan n’est pas un drapeau.
Le Ramadan n’est pas un camp à choisir.
Le Ramadan est un miroir.

Un miroir qui révèle nos impatiences.
Nos susceptibilités.
Nos ego.

Et peut-être que cette polémique est déjà un test.

Car pendant que nous débattons sur la date, des cœurs se préparent dans le silence. Des mains se lèvent la nuit. Des larmes coulent en secret. Des âmes demandent pardon. Pendant que certains s’affrontent sur un calendrier, d’autres supplient Allah de les transformer.

Voilà le vrai Ramadan.

Commencer mercredi ou jeudi ne changera rien à la valeur de ton jeûne.
Mais commencer avec un cœur durci changera tout.

J’entends aussi cette inquiétude : “Et si nous nous trompions dans le calcul des dix derniers jours ? Et si nous manquions Laylat al-Qadr à cause d’un décalage d’un jour ?”

Mais comment pouvons-nous penser qu’Allah, dans Son infinie justice, laisserait une âme sincère passer à côté de Sa miséricorde pour une divergence d’observation lunaire ? Les dix dernières nuits ne sont pas un piège tendu aux croyants. Elles sont une porte ouverte. Une porte immense. Une porte de miséricorde.

Laylat al-Qadr n’est pas une date que l’on attrape avec un chronomètre. C’est une nuit que l’on cherche avec le cœur. Et celui qui se lève avec sincérité, qui invoque avec humilité, qui pleure avec vérité, ne sera jamais lésé par Allah — qu’il ait commencé mercredi ou jeudi.

Ce qui pourrait vraiment nous faire manquer ces nuits bénies, ce n’est pas un jour d’écart.
C’est un cœur distrait.
C’est une intention affaiblie.
C’est une énergie gaspillée dans des débats au lieu d’être investie dans l’adoration.

Allah n’est pas injuste.
Et Sa miséricorde ne dépend pas de nos fuseaux horaires.

Nous oublions que le but n’est pas d’avoir raison.
Le but est d’être purifié.

Nous oublions que le Ramadan est une invitation à descendre en nous-mêmes, pas à monter sur une tribune virtuelle.
Nous oublions que nos paroles pèsent. Que nos intentions nous façonnent.

Quelle tristesse d’entrer dans un mois de lumière en entretenant l’ombre.
Quelle tristesse de perdre notre énergie dans une agitation qui ne nous élève pas.

Peut-être devrions-nous nous poser une seule question, en toute honnêteté :
Si ce Ramadan était mon dernier… est-ce vraiment ainsi que je voudrais l’accueillir ?

Le véritable danger n’est pas de jeûner un jour plus tôt ou plus tard.
Le véritable danger est de laisser nos cœurs se fissurer pour quelque chose d’aussi fragile.

Chaque pays suit ses autorités. Chaque communauté suit son cadre. Et Allah regarde bien plus loin que nos calendriers.

Il regarde nos cœurs.

Alors apaisons-les.
Pardonnons-nous.
Laissons tomber ces querelles minuscules face à l’immensité de ce mois béni.

Car le véritable danger n’est pas de commencer mercredi ou jeudi.
Le véritable danger, c’est de commencer le Ramadan avec un cœur rempli de colère au lieu d’un cœur rempli de lumière.

H. L.

Quand la distance enseigne ce que la foule oublie

Je reviens d’un voyage. Entourée de montagnes et de mer, mon regard s’est posé sur cette nature majestueuse qui me rapproche de Celui qui m’a façonnée. Là-bas, le silence m’a rappelé que voyager n’est pas seulement changer de lieu, mais parfois se déplacer intérieurement. La nature ne parle pas : elle enseigne. Elle rappelle, sans mots, que tout ce qui existe obéit à un ordre plus vaste que nous. Quitter la ville, c’est aussi offrir à l’âme un espace pour respirer, contempler, se dépouiller de ses automatismes et se regarder avec plus de lucidité.

Par le voyage, l’âme s’instruit et se transforme. Il devient alors un pont vers la réflexion et un miroir de soi. Il enlève les masques familiers, déracine les habitudes et invite à faire le tri entre ce qui élève et ce qui alourdit. J’avais besoin de m’éloigner pour mieux revenir à moi-même, de respirer d’autres parfums, de contempler d’autres horizons, d’écouter d’autres rythmes, afin d’élargir le champ de ma conscience.

Les semaines précédant mon départ, trois âmes de mon entourage ont été rappelées à leur Créateur. « Inna lilLahi wa inna ilayhi raji’un. » Nous appartenons à Allah, et vers Lui est notre retour. Ces départs furent à la fois douleur et rappel. La mort ne parle pas : elle révèle. Elle nous apprend, sans discours, que le souffle est si fragile et que l’éternité commence souvent là où nous pensions encore avoir du temps. Trois âmes ont quitté ce monde éphémère : l’une était lumière et douceur, l’autre pilier d’amour, la troisième fraternité incarnée. Leur absence laisse un vide. La séparation me traverse. Il est temps de me retirer. Il est temps de méditer.

Face à la mer, je me souviens d’une scène vécue à la mosquée, quelques jours avant mon départ. Une scène banale en apparence, mais qui s’est gravée en moi comme un rappel discret de nos fragilités humaines. Les épreuves, lorsqu’elles nous touchent, mettent parfois nos failles à nu là où nous pensions être solides. C’était lors d’une prière mortuaire. La mosquée était pleine, saturée de corps et de voix. Je me suis installée là où l’espace le permettait encore, observant la communauté se rassembler pour invoquer Celui qui donne et reprend la vie.

Au milieu de ce mouvement, mon regard fut attiré par une femme âgée, une ancienne voisine de la défunte. Son pas était lent, son souffle court. Elle tentait de traverser la salle de prière pour aller vers la famille et leur adresser ses condoléances. Personne ne lui fraya le passage. Lorsqu’elle demanda à avancer, on lui répondit que la salle était pleine. Elle baissa les yeux. Non pas par humiliation, mais comme si elle venait de comprendre quelque chose de plus profond : le monde ne va plus à son rythme. Elle appartenait sans doute à un temps où l’on préférait honorer l’arrivée des aînés plutôt que de conserver sa place pour être convenablement installée dans la salle principale. Elle finit dans la cage d’escalier, assise sur un tabouret qu’une sœur lui fournit avec le sourire. Ce sourire semblait contenir à lui seul toute la délicatesse qui manquait autour.

En contrebas, j’observe une jeune fille assise sur un banc, la tête appuyée contre le mur. Les yeux tristes et humides, elle semblait déjà porter le fardeau du deuil. Autour d’elles, le brouhaha continuait : discussions, salutations, appels, écrans allumés. Le temps de la prière était passé. L’imam était inaudible. La jeune fille leva soudain la voix, comme si sa tristesse avait trouvé un débouché. Elle s’écria : « Quel manque de civisme ! Vous ne pouvez pas vous taire ? C’est une mosquée… ». Certaines baissèrent les yeux. D’autres continuèrent. Alors j’ai regardé le sol. Et je me suis regardée moi-même. Je me suis demandée, sans accuser, sans condamner : Est-ce ainsi que l’on accompagne et que l’on honore le départ d’un être cher?

Nous apprenons notre religion, nous lisons le Coran, nous suivons la Sunna, nous écoutons les prêches dans l’espoir de nous réformer et de nous élever. Nous savons que la mosquée doit être un lieu de recueillement, de pudeur intérieure, de présence du cœur. Pourtant, ce rassemblement fraternel me révéla que nos gestes devançaient notre conscience : nos corps étaient présents, mais nos âmes erraient ailleurs. Dans cette cacophonie, une femme éleva soudain la voix pour annoncer que le prêche avait déjà commencé. Son appel au silence fut comme une main tendue vers l’assemblée. Peu à peu, le calme revint. Il ne fut pas parfait, mais suffisant pour entendre de loin quelques minutes plus tard l’appel à la prière.
Enfin, les voix se turent.
Enfin, les corps s’alignèrent.
Enfin, les cœurs se posèrent. Al hamdu li Lah.
Après la prière de Dhohr, la prière mortuaire s’éleva, fragile et sincère. Et dans ce silence retrouvé, la mort redevint ce qu’elle est réellement : un miroir. « Toute âme goûtera la mort… ». Ce verset résonnait en moi. Non pas pour effrayer, mais pour réveiller. La mort ne vient pas pour juger : elle vient pour rappeler que tout ce qui n’est pas tourné vers l’éternité est passager.
Je pensai à la défunte, à sa famille endeuillée, à la tombe, aux questions, à l’autre monde. Et j’invoquai pour elle, pour moi, pour nous tous : qu’Allah nous accorde une fin paisible, une tombe lumineuse, un accueil miséricordieux.

Après la prière, une jeune fille fit un malaise dans la cage d’escalier. Des sœurs accoururent pour l’aider. Les gestes de soin d’une des sœurs aidantes furent critiqués, et elle se sentit profondément blessée par l’agressivité de l’autre sœur. Même dans l’instant du rappel, l’humain demeurait humain : fragile, vacillant et contradictoire. SoubhanaLah.

Dans le hall de la mosquée, je revis la vieille dame, s’agrippant avec précaution à la porte d’entrée pour descendre la marche et atteindre le trottoir. Dehors, la rue déjà remplie observait le cercueil avec une émotion silencieuse. Je décidai de partir, car la suite était une évidence.
Durant mon voyage, les fragments de ces instants resurgissaient, vifs et palpables dans mon esprit. Troublée, j’ai formulé une autre invocation qui me bouleversa : « Ya Allah, que le jour de ma prière mortuaire, ce soient les voix de cœurs présents qui invoquent autour de mon cercueil car seule Ta Miséricorde apaisera et illuminera mon âme pour l’éternité. ».

E.F.

Quand les mots s’arrêtent, l’art commence

Si l’être humain est un « être de raison », l’Histoire nous montre cruellement que la raison seule ne suffit pas à arrêter la violence. Quand les mots ne suffisent plus, l’art prend le relais. Car il ne s’adresse pas seulement à l’intellect, mais à ce qui nous relie en tant qu’humain : notre pureté, notre nature humaine. Autrement dit, l’art, comme outil de sensibilisation, utilise un langage qui précède la parole et la logique. Il s’adresse à l’enfant qui est encore en nous et à « l’animal social » que nous sommes. En nous faisant ressentir la vulnérabilité absolue, il nous rappelle que, dépouillés de nos titres, de nos opinions et de nos richesses, nous ne sommes que des êtres de lien, dont la survie dépend de la compassion des autres…

Le film-documentaire La voix d’Hind Rajab de la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania, retrace les derniers instants de vie de Hind, fillette palestinienne de 6 ans, bloquée dans une voiture sous les tirs israéliens ; et qui implore les secouristes du Croissant-Rouge de venir la chercher. Le film ne se contente pas de retracer un fait divers tragique, mais il s’élève en un véritable traité d’humanité face à l’horreur enragée. 

La raison explique, l’image implique 

Au-delà du triomphe cinématographique, La voix de Hind Rajab, en transformant le dernier souffle d’une enfant en un cri universel, nous rappelle que la fonction première de l’art, dans ses heures les plus sombres, restaure la dignité là où elle a été bafouée.

Les mots comme « tragédie », « massacre », « génocide » finissent par s’user. A force, ils deviennent des concepts abstraits, sans substance. Le film brise cette anesthésie. Là où le mot « mort » est une donnée chiffrée, l’image et le son de la voix de Hind sont une expérience. Le film ne nous informe pas, il nous fait ressentir ! Là où la raison traite les masses, l’art quant à lui traite de l’individu. Parce que la raison humaine est parfois aveugle à sa propre cruauté ; et celui-ci est fait pour nous forcer le regard, et non pas pour passer à côté. Car il ne s’adresse pas à l’homme qui calcule, mais à l’homme qui ressent, pour lui rappeler que sa raison est vaine si elle perd son cœur. 

Dans les drames humains lors d’un génocide ou d’une guerre, les victimes ne sont que des chiffres froids. Dans le film, on sort de l’anonymat. Ce sont les véritables enregistrements audio de Hind. On redonne une identité et un corps à la tragédie. Derrière, chaque unité statistique se cache une voix, des rêves, des espoirs, et une peur viscérale. La voix de Hind devient la voix collective des sans-voix, forçant le spectateur à sortir de l’indifférence. C’est ainsi que la question de la responsabilité morale interpelle notre conscience collective. Un miroir ! Nous sommes face à un miroir très inconfortable, qui nous renvoi à notre propre questionnement : comment une civilisation moderne peut-elle laisser un enfant implorer sa survie sans intervenir ? Pourquoi, après tant de lanceurs d’alerte, les opinions n’arrivent plus à se mobiliser et à faire pression sur les gouvernements pour stopper cette escalade inhumaine ?  

L’empathie seul ne suffit pas. Elle doit être accompagné d’une exigence de justice, loin des grands discours humanistes. Ainsi, en immortalisant les derniers instants de Hind, le film transforme un événement éphémère en une mémoire universelle impérissable. L’art, une arme contre l’oubli ! La vérité, une fois mise en lumière par l’art, devient impossible à nier. C’est la victoire du récit humain sur le silence imposé par la violence. 

Si le film a reçu des ovations historiques dans les festivals du monde, il nous rappelle avec humilité que la reconnaissance artistique n’a de sens que si elle éveille les consciences et appelle à une action concrète. L’espoir est porté par le courage de Hind et la détermination de l’équipe du Croissant Rouge. Un espoir combatif qui refuse la fatalité ! Un appel vibrant à protéger la part la plus fragile de notre humanité !

Le silence, un personnage à part entière

Là où les médias cherchent le choc et le bruit, le silence est utilisé pour s’extraire du flux incessant des informations télévisés et numériques, afin d’imposer une pause. Pas de consommation rapide de la tragédie ! Ce rythme lent, rend à Hind son statut d’être humain unique, et non plus une archive statistique. En filmant des paysages ou des objets dans un silence total, la réalisatrice matérialise le vide laissé par la fillette. Ainsi, ce silence devient la « voix » de ce qui a été effacé, brisé à jamais ; où l’irréparable a été franchi. Nous sommes devenu les témoins de l’existence de Hind : le silence comme une présence de l’absente.

Remarquons également que celui-ci après un cri ou un bruit violent permet au spectateur de réaliser l’ampleur du drame[1]. A l’image d’une caisse de résonance, le cerveau rejoue la scène et le message vocal de Hind tourne en boucle dans l’esprit. Ce n’est pas un silence passif, mais actif qui prolonge l’existence de la voix disparue.

Tout au long du film, notre attention devient extrême, au point qu’on se met à traquer le moindre souffle, le moindre craquement dans les enregistrements téléphoniques. Nos oreilles deviennent des sonar à la recherche d’une trace de vie. Nous sommes suspendu à sa voix avec force. Et cette douloureuse intimité avec Hind nous renvoi à notre propre impuissance face à l’impensable. 

Le contraste entre les cris de détresse au téléphone, la voix brisée des secouristes et les long silences de la mise en scène crée une œuvre qui ne laisse aucun échappatoire au spectateur. Cet absence de son symbolise la tragédie. La posture du spectateur se limite alors à absorber l’horreur de ce qu’il vient d’entendre, transformant l’écoute en un acte de témoignage forcé. En coupant le son, la cinéaste appuie sur l’impuissance du langage face à l’horreur. Ce qui est arrivé à la fillette est si atroce que seul le mutisme de la caméra peut en rendre compte sans trahir.

L’aspect cinématographique, à travers l’usage du silence, apporte au film une atmosphère pesante, lourde, comme une preuve à charge. A l’image de l’indifférence mondiale, la réalisatrice crée une tension insupportable qui suggère que se taire, c’est laisser le crime se commettre. Il souligne l’inaction et le vide laissé par ceux qui auraient dû intervenir.

Cependant, dans d’autres séquences, le silence change de nature pour incarner le respect et la pudeur. Ce dépouillement volontaire refuse de manipuler le spectateur par des artifices émotionnels. En choisissant de ne pas saturer l’espace par une musique mélodramatique, la réalisatrice protège la dignité de Hind. L’image, captée dans sa nudité, se suffit à elle-même. Elle devient un espace de recueillement où le mutisme n’est plus une absence de voix, mais un hommage au sacré de la vie brisée.   

Et, pour finir, le film utilise le silence pour dilater le temps. Alors que l’actualité défile, il fige l’instant du drame, nous obligeant à rester dans la voiture avec elle, à ne pas passer à autre chose, comme si on ne voulait pas partir.

Pour conclure, La voix de Hind Rajab s’inscrit comme une œuvre cinématographique poignante qui transcende le simple récit réel, d’un fait divers. Nous sommes en immersion totale aux cotés de Hind et des autres personnages du fim. C’est à travers une mise en scène très intimiste, un montage épuré, des silences pesants et un rythme volontairement lent, ponctué d’arrêts sur image, que le film parvient à transformer la tragédie en symbole universel. 

En dépassant le stade du simple divertissement, l’art remplit ici sa fonction essentielle : il pénètre notre monde intérieur, atteint le cœur du spectateur et le confronte à l’inexprimable. Ce film engagé restaure la dignité humaine tout en rendant un hommage vibrant à la persévérance face à l’oppression. 

Comme un écho douloureux, « La voix de Hind, c’est Gaza qui appelle à l’aide.»[2]

Najoua


[1] Tiré d’un article du site www.lafilm.edu « Chut…comment le silence au cinéma est l’arme secrète derrières des scènes inoubliables ».

[2] Phrase de Kaouther ben Hania, lors de son interview du 26 novembre 2025 dans le magazine Amnesty International. www.amnesty.fr/actualites/la-voix-de-hind-rajab-cest-gaza-qui-appelle-a-l-aide-entretien-avec-kaouther-ben-hania

Amour et tyrannie

Amour et tyrannie

Il y a quelques années, j’ai fait la connaissance d’une femme dont l’expérience m’a marquée. Depuis tout ce temps, une image me revient souvent en mémoire : son mari a bu plus que de raison, il est complètement saoul. Au premier étage, il se rue sur sa conjointe, l’attrape par les cheveux et la traîne jusqu’en bas de l’escalier …

Leur mariage aura duré une dizaine d’années, jusqu’au jour où, n’en pouvant plus de servir de punching-ball, elle a pris son courage à deux mains et ses deux enfants et est partie.

وَمِنْ آيَاتِهِ أَنْ خَلَقَ لَكُمْ مِنْ أَنْفُسِكُمْ أَزْوَاجًا لِتَسْكُنُوا إِلَيْهَا وَجَعَلَ بَيْنَكُمْ مَوَدَّةً وَرَحْمَةً ۚ إِنَّ فِي ذَٰلِكَ لَآيَاتٍ لِقَوْمٍ يَتَفَكَّرُونَ

« Et parmi Ses signes Il a créé de vous, pour vous, des épouses pour que vous viviez en tranquillité avec elles et Il a mis entre vous de l’affection et de la bonté. Il y a en cela des preuves pour des gens qui réfléchissent. »1

Le verset ci-dessus est explicite, sans équivoque, d’une clarté limpide ! Le Coran n’est pas juste un texte qui se lit, s’étudie ou se récite. Sa finalité est d’amener le croyant à la méditation et à l’application du texte sacré.

Dans un couple, l’homme et la femme sont des compagnons de route, plus ou moins longue, des partenaires. Brique après brique, les époux construisent leur foyer, un lieu où règne l’amour, où la part belle est faite à la paix, à la quiétude. Un endroit où est prôné le respect. Une relation qui dure est basée, entre autres, sur la consultation lors de prises de décisions, la compréhension mutuelle, le soutien au quotidien.

La miséricorde y est omniprésente, cette miséricorde qui fait que l’on passe sur les défauts de l’autre. L’affection, par des gestes, des mots qui réchauffent les cœurs. Malgré les textes religieux qui prônent la bonté, la bienveillance et l’amour, beaucoup de femmes sont victimes de violences, qu’elles soient physiques, psychologiques, sexuelles ou économiques.

Est-ce qu’une femme doit forcément recevoir des coups de son conjoint pour être considérée comme battue, violentée ? Certes, les gifles, les claques font mal mais parfois, voire souvent, les insultes, les injures, les brimades laissent plus de traces.

Au commencement, comme dans la plupart des couples, tout est rose. Les mots doux, les bouquets de fleurs, les petites attentions, … L’époux demande conseil à sa femme : « Quelle couleur pour les murs du salon ? Plutôt brillant ou plutôt mat ? » Naïvement, elle donnait son avis pensant bien faire.

Petit à petit, tout à changer. Plus de remerciements, plus d’au revoir en quittant la maison ni de bonjour en rentrant. Il continue à demander son avis mais, si elle fait part de son désaccord, il lui lance au visage : « Mais, tu veux quoi ? Tu crois que ce que tu désires existe ? » « J’ai quand-même le droit de ne pas aimer les mêmes choses que toi ! Je te donne mon avis, je te dis mes goûts. C’est quoi ton problème ? », c’est ce qu’elle aimerait lui répondre mais elle se tait, elle se tait toujours.

Faire les courses avec lui est un cauchemar. Il faut aller vite et, qu’elle ne s’éloigne pas car il n’a pas envie de perdre son temps à la chercher dans les allées du magasin. Chaque activité, quelle qu’elle soit, qu’ils partagent est un supplice pour elle. Elle n’a pas voix au chapitre, d’ailleurs, elle est rabaissée, dénigrée. Si pas au quotidien, très souvent, dès que l’occasion se présente pour lui.

Elle ne sait jamais à l’avance à quelle sauce elle va être mangée. Lorsqu’il rentre à la maison – heureusement qu’il travaille – il est souvent de mauvaise humeur. Il fait la pluie et le beau temps. Il sème la tempête dans la vie de son épouse et de ses enfants. Dommage pour lui, il ne récolte que le mépris – même s’il est caché – de ses proches.

Dans son foyer, il règne en tyran, à l’extérieur, il est plaisant. Avec les années, elle a fini par le laisser décider de tout pour avoir la paix quitte à récolter de la frustration. Des décennies sont passées et elle est toujours là à encaisser et se taire. On voudrait lui dire « Pars, pourquoi tu restes ? », mais pour partir, il faut du courage, plus qu’il n’en faut pour rester.

Pharaon n’est pas mort

Durant les vacances, nos routes se sont croisées,

Très vite, on s’est apprécié.

À l’officialisation de notre union,

Nos parents ont donné leur approbation.

Un beau mariage, une belle cérémonie.

Dans la joie, réunis, la famille, les amis.

Sur les tables, des mets succulents,

Entrée, plat, dessert, mmm … excellents !

Entre strass et paillettes,

L’ambiance est à la fête.

La mariée était en blanc,

Le marié, tout tremblant.

Les yeux dans les yeux,

Moment merveilleux.

Voyage inoubliable sous les Tropiques,

L’avenir s’annonce lyrique. La vie a suivi son cours

Et les querelles ont remplacé l’amour.

Dix ans et trois enfants plus tard,

Les bons jours se font rares.

« Bonjour, merci, au revoir » n’existent plus,

L’harmonie du couple, révolue.

Le ton de l’époux est devenu cassant,

L’épouse encaisse en pleurant.

Il use de remontrances,

Elle endure en silence.

Il s’est mué en tyran,

Elle souffre de leurs différends.

Paroles destructrices, phrases assassines,

Dans le cœur, s’enracinent.

Les mots sont devenus des coups,

Sur tout le corps, partout.

Ils ne laissent ni bleus ni hématomes,

Mais transforment leur victime en fantôme.

Cet homme, face au miroir,

La réalité, il refuse de la voir.

La remise en question ?

Pour lui, pas une option.

Il a toujours raison,

Sa maison devient prison.

Elle aimerait tout quitter, partir,

Mais comment et où fuir ?

Elle veut guérir,

Mais, les enfants ne vont-ils pas souffrir ?

Pour s’en sortir, elle se tourne alors vers son Créateur,

Lui qui est, de toute solution, Détenteur.

Après consultation et mûre réflexion,

Est prise sa décision.

Celui dont le cœur est habité par Dieu, Sur son chemin, trouvera toujours le Miséricordieux.

Par Sa largesse et Sa sagesse,

Allah  ne laisse personne dans la détresse.

Un nouvel horizon, Il dessine,

Un autre Destin, Il détermine.

Plus de place pour les abominations,

Adieu, les frustrations.

Loin derrière, les tourments, la douleur,

S’ouvre une nouvelle page sur le bonheur.

وَإِنْ يَتَفَرَّقَا يُغْنِ اللَّهُ كُلًّا مِنْ سَعَتِهِ ۚ وَكَانَ اللَّهُ وَاسِعًا حَكِيمًا

« Si les deux se séparent, Allah de par Sa largesse, accordera

à chacun d’eux un autre destin. Et Allah est plein de largesses

et parfaitement Sage. »2

F.B.

  1. Coran 30 (Les Romains), verset 2
  2. Coran 4 (Les Femmes), verset 130

Les Mères-Veillent

La nuit est tombée. La lumière extérieure perd de sa douceur et fait place à la veilleuse sur le mur, projetant un cercle ambré sur le visage de ma mère.
L’opération s’est bien passée, m’avait dit le chirurgien un peu plus tard dans la journée. Le soulagement et la reconnaissance envahissent mon cœur. Le silence envahit la pièce, rompu seulement par le bip régulier du moniteur cardiaque, scandant la vie fragile à l’image d’un métronome.

Je suis assise, non pas à la lisière d’un lit d’enfant, mais à côté de ce lit d’adulte, rigide et froid. Les yeux fermés, le souffle lent, régulier, le visage blafard, j’observe ces traits où le temps a sculpté des rides fines, les marques d’une vie entière donnée aux autres. Je cherche l’étincelle de la force d’antan dans ce visage, où dort maintenant la Mère-Veilleuse.

Mes mains lisses caressent doucement celle de ma mère. Cette main, autrefois le refuge de mon enfance. Cette main, qui avait séché mes larmes et tressé mes cheveux, est traversée de tubes fins, pâle comme le drap blanc. J’ajuste la couverture. J’humidifie ses lèvres et je murmure des fragments de prières, comme un cercle complet tissant un fil entre les Cieux et la Terre.

Je me souviens des nuits fiévreuses, où ce visage se penchait sur moi, chargé d’une anxiété d’amour. Aujourd’hui, c’est moi qui veille, épiant le moindre changement de respiration, étudiant scrupuleusement le mouvement des paupières qui annoncerait le retour. Je suis le pilier inversé, la sentinelle remplaçante. Je suis celle qui compte les heures maintenant, celle qui écoute la machine, qui est terrifiée par le silence trop long de sa respiration.

Que puis-je faire face à cela ? Elle m’a appris à me soigner. Un baiser sur le genou écorché, une tisane pour la gorge qui gratte. Et maintenant, je ne peux rien réparer avec un baiser. Je peux juste être. Être l’ancre qu’elle a toujours été pour moi. Je crois que c’est la première fois que je la vois faible. Pas fragile, mais faible. Je la vois sans son armure de Mère…

Ce n’est plus la mère qui tient le monde de l’enfant, c’est l’enfant devenue adulte qui, par sa simple présence, recrée un cocon autour de celle qui l’a mise au monde.

Nous, mères de la terre, partout où le soleil se lève et la lune se couche, nous nous reconnaissons dans cette force invisible qui jamais ne s’éteint. Nous sommes les gardiennes des nuits fiévreuses, les sentinelles des rêves fragiles. Chaque chuchotement rassurant, chaque réconfort sécurisant, chaque souffle retenu devant le sommeil d’un enfant est un acte de foi pure. Chaque regard doux est une ancre invisible qui lui permet de déployer ses ailes vers l’avenir. Chaque écoute attentive est un rayon de soleil pour cultiver les germes d’une dignité et d’un intérieur lumineux. Nous sommes les semeuses de graines sur une terre fertile où la bonté trouve son printemps. Nous reflétons à nos enfants la beauté qu’ils portent, leur apprenant que la valeur n’est pas à prouver, mais à être. Dans nos bras, l’identité prend racine, forte et droite, comme un chêne face aux tempêtes de l’existence.

À toutes les Mères-Veilleuses, par-delà les frontières, les langues et les croyances, qui, en ce moment même, écoutent le souffle d’un enfant : sachez que votre vigilance est le fondement de l’humanité. La noblesse de la Mère-Veilleuse se réaffirme dans ce rôle, car elle est la première architecte de la paix et la dernière sentinelle de l’innocence.

À toutes les Mères-Veilleuses des quatre horizons, dont la vulnérabilité est une grande vertu : sachez que vous êtes humaines. Nos résolutions peuvent vaciller sous le poids de la fatigue et de la pression. Notre force ne réside pas dans l’absence de fautes, d’erreurs, de cris ou de fatigue, mais dans le courage de l’amour qui revient toujours. C’est dans l’aveu de nos failles que nous enseignons à nos enfants la compassion et la miséricorde. L’enfant veillé n’a pas besoin d’un modèle sans défaut, mais d’un modèle vrai.

Que le murmure de notre veille s’élève au-dessus du bruit du monde, rappelant à tous que l’essence de l’humanité réside dans le cœur d’une mère attentive, imparfaite, mais éternellement aimante…

Najoua

La Sagesse du chapelet

Un jour, un sage nommé Ramin décida d’offrir un enseignement aux jeunes adolescents de son village. Son prénom, d’origine persane, signifiait « celui qui apporte la joie », et il semblait être le reflet fidèle de son âme. Allah avait accordé à Ramin un don rare : celui de transmettre la sagesse par la douceur, la patience et la lumière du cœur. Lorsqu’il parlait, ses mots s’écoulaient comme une mélodie, apaisant les esprits agités. Les jeunes se trouvaient naturellement attirés par la sérénité qu’il incarnait. Ce n’étaient ni la force ni l’autorité qui faisaient son pouvoir, mais le sourire, la bienveillance et la lumière du dhikr qui émanaient de lui.

Dans sa tente modeste, qui servait à la fois de classe et d’espace de méditation, Ramin accueillait chaque jeune comme un trésor confié par le Très-Miséricordieux. Il s’asseyait à même le sol, suivant la tradition des sages et des maîtres spirituels, rappelant que la grandeur se trouve dans l’humilité. Sous lui, un coussin orné d’un tissu persan tissé à la main à Tabriz.

Soudain, Ramin frappa trois fois dans ses mains. Les adolescents, qui connaissaient bien ce rituel, sursautèrent doucement, comme des cœurs qu’on réveille. Ils accoururent vers lui, laissant derrière eux jeux et bavardages, et prirent place en cercle, chacun s’asseyant en tailleur sur son coussin soigneusement choisi et apporté de la maison. Ramin sourit. C’était là une tradition subtile qu’il leur enseignait : rien n’est insignifiant lorsqu’on cherche à se rappeler Allah. Chaque coussin, choisi avec soin, devenait pour eux un lieu de paix où l’âme pouvait s’orienter vers la réflexion spirituelle.

D’un geste lent, il glissa sa main droite dans la poche de sa tunique et en sortit un joli chapelet de 99 perles d’émeraude, un précieux cadeau offert l’année précédente par un ami afghan rencontré sur la route des voyageurs spirituels. La première perle, l’alif, plus grande, marquait le début du chapelet et scintillait. Ramin la prit entre son pouce et son index, inspira profondément, puis prononça : « La ilaha illa Lah. » Il n’y a de divinité qu’Allah. Les jeunes répétèrent après lui, leurs voix s’harmonisant comme un seul souffle. Il fit glisser la première perle, puis une autre, puis encore une…

À chaque perle traversée, l’invocation devenait plus profonde, plus posée, plus lumineuse. Les yeux de certains enfants se posèrent sur les perles d’un vert intense, nuancées d’éclats bleutés. La psalmodie se fit rythmée, douce, presque comme un battement de cœur collectif. Peu à peu, une paix descendit. Et lorsque la dernière perle glissa sous ses doigts, Ramin ouvrit doucement les yeux, regarda les jeunes et dit : « Imaginez que ce chapelet représente votre famille : votre mère, votre père, vos frères et sœurs… Si vous deviez choisir une perle qui représente votre père, laquelle serait-ce ? »

Aussitôt, des doigts s’agitèrent dans tous les sens. L’enthousiasme vibrait dans la tente. Ramin en désigna un avec tendresse : « Dalir, approche mon garçon, et montre-nous ton choix. » Dalir — dont le prénom signifie « le brave » — se leva, fier et honoré. Il toucha la grande perle alif, celle qui ouvrait le chapelet et où se rejoignaient les deux extrémités du fil. Ramin inclina la tête : « Et dis-nous, pourquoi cette perle ? » Dalir gonfla la poitrine et déclara avec fierté : « C’est la perle la plus grande et la plus solide. Elle est au début, comme mon papa qui est le plus fort et le chef de la famille. »

Un murmure admiratif parcourut le cercle. Ramin posa alors sa main sur l’épaule de l’enfant avec douceur : « Maa shaa Allah, belle réponse. » Il reposa le précieux chapelet d’émeraude et sortit de sa tunique un second chapelet, plus simple, aux perles modestes, pour commencer son expérience.
Il saisit la perle alif de la main gauche… puis, de la main droite, il en brisa net le sommet avec une petite pince. Les yeux des enfants s’écarquillèrent. Certains se penchèrent en avant, d’autres retinrent leur respiration. Une tension silencieuse s’installa. Ramin, lui, restait parfaitement calme. Il regarda un instant la perle brisée, puis ses élèves. Leur étonnement était le premier pas vers la compréhension. Dans ce silence suspendu, on devinait que ce geste — loin d’être une destruction — n’était qu’un portail vers une leçon plus profonde.

Ramin posa une seconde question : « Dalir, je viens de briser la perle alif, qui est à présent détachée du chapelet. ». « Oui », répondit Dalir. Ramin poursuivit : « Bien que la perle qui représentait ton père soit détachée, toutes les autres perles du chapelet sont toujours à leur place, n’est-ce pas ? » « Oui », répondit Dalir, troublé par cette question.

Après un court silence destiné à laisser cette image s’imprimer dans les cœurs, Ramin poursuivit. Il regarda le cercle d’enfants, tous suspendus à ses lèvres. « Maintenant, si je vous demande de choisir les perles qui représenteraient votre sœur et votre frère, lesquelles choisiriez-vous ? »

Les mains s’élevèrent aussitôt, avides de participer. Ramin sourit et désigna Nasrin, dont le prénom signifie « rose sauvage », symbole de beauté délicate et de force cachée. Elle s’approcha avec assurance et posa son doigt sur deux perles proches de celle qui représentait le père. Son regard montrait qu’elle avait déjà réfléchi. Ramin l’invita à expliquer son choix.
Elle répondit avec sincérité : « Les enfants restent toujours près de leur parent. Ils suivent où il va. C’est pour ça que j’ai choisi celles-ci. » La logique pure, limpide, presque instinctive d’un cœur d’enfant.

Ramin sourit avec tendresse, mais sans un mot, il prit alors sa pince et brisa les deux perles que Nasrin avait désignées. Les petits éclats roulèrent doucement sur le sol de la tente, rejoignant ceux de la perle alif. Puis Ramin tourna son regard vers Nasrin et reprit : « Regarde bien. Même après la perte de ces deux perles, les quatre-vingt-seize restantes sont toujours là. Le chapelet demeure un chapelet, n’est-ce pas ? »
Nasrin acquiesça, la voix plus faible : « Oui… c’est vrai. ». Elle retourna s’asseoir, soucieuse, comme si une brume de questions venait de se lever dans son cœur.

Les autres enfants, eux aussi, se redressèrent, suspendus entre curiosité et respect. Ils sentaient que la leçon portait sur la vie, la perte, la famille… et quelque chose de plus profond encore. Ramin laissa planer un silence apaisant. On n’entendait plus que le chuchotement du vent sur la toile de la tente. Puis il dit : « Ce que nous venons de faire n’est pas un jeu. Tout ce qu’Allah crée a un sens. Et même dans ce qui semble se briser, Il enseigne. »

Ramin laissa quelques secondes de silence pour marquer le suspense et observer le regard des enfants. Un chahut commença à naître, mais le sage frappa à nouveau trois fois dans ses mains pour faire taire l’assemblée. Il posa alors sa troisième et dernière question : « Maintenant, mes chers enfants… quelle pierre représenterait le mieux votre maman ? »
Un silence s’installa. Dans le cercle, des yeux hésitèrent, des mains se levèrent timidement.

Mais le regard troublé de Mozhedeh , dont le prénom signifie « la bonne nouvelle », attira aussitôt l’attention du sage. Ramin lui fit signe. Elle se leva lentement. Son regard demeura fixé un instant sur le chapelet, puis elle fit glisser toutes les perles vers le bas et pinça délicatement la cordelette entre son pouce et son index. Ramin, surpris par son geste, demanda doucement : « Pourquoi as-tu choisi cela ? »

La fillette prit une courte inspiration et répondit avec certitude : « Dieu a mis la réponse dans mon cœur. ». Le sage, souriant, l’encouragea : « Et quelle est-elle alors, mon enfant ? »

Sans détacher son regard du chapelet, Mozhedeh saisit lentement la pince. Puis, d’un mouvement précis, elle sectionna la cordelette. Les perles se répandirent à terre. Les enfants, bouche bée, observèrent la scène.
Mozhedeh baissa la tête vers les perles dispersées, puis murmura d’une voix claire : « La mère… n’est pas une perle. Elle est la corde qui les unit toutes. C’est elle qui tient, qui relie, qui rassemble. »

Elle releva les yeux. Son regard triste chargé d’histoires rencontra celui de Ramin. Les larmes de tristesse et de reconnaissance lui montèrent devant la sagesse que Dieu dépose parfois dans la bouche des enfants. Puis il dit, la voix brisée par l’émotion : « Chaque membre de la famille est une amanah, une confiance qu’Allah nous confie pour aimer, soutenir et élever nos âmes par la fraternité. Mais la mère… la mère est le cœur de cette confiance. Lorsqu’elle disparaît, le foyer endure l’épreuve la plus lourde. ». Il essuya ses yeux, ainsi que ceux de Mozhedeh, qui était déjà orpheline.

Dans le silence qui suivit, chacun pensa à sa mère : à sa chaleur, à son irremplaçable présence, à ses prières, et à ce fil invisible qui tient les âmes ensemble quand tout pourrait se défaire. Même si elle n’apparaît pas autant que les perles qu’elle entretient toute sa vie pour qu’elles brillent, la mère demeure la cordelette qui, contre vents et marées, unit et soutient le foyer. Ramin murmura alors, la voix tremblante : « La mère est la première corde, mes enfants. Mais la seule qui ne se brise jamais est celle du Très-Haut. Et ceux qui s’y attachent ne s’égarent ni de Lui, ni de leur famille. »

E.F.

Le monde est-il devenu épileptique ?

Imaginez !

 Un monde où chaque livre écrit, chaque découverte scientifique, chaque pensée philosophique, chaque œuvre des plus grands esprits de l’humanité serait accessible en quelques secondes. Un monde où la connaissance autrefois étaient gardée jalousement dans des bibliothèques poussiéreuses ou transmises secrètement de maitre à disciple circulerait désormais comme un fleuve infini à portée de main. 

Cet univers, nous pouvons y accéder en quelque clics. Tous les manuscrits des bibliothèques du monde réunis dans un si petit espace. C’est le rêve de toute l’humanité qui se réalise. 

Ce monde, c’est le nôtre ! 

Eh bien, il est clair que nous nous noyons. Non pas par manque d’oxygène, mais par excès d’eau. Que faire d’un océan d’informations quand nous perdons l’essentiel ? La capacité de penser, la faculté de discerner, le don sacré de la conscience éveillé… En un mot, la culture de la sagesse. 

Notre double vie

Et depuis, est-ce que les gens sont -ils plus sages ? Sont-ils plus heureux ? Sont-ils plus en paix avec eux-mêmes ? Comprennent-ils mieux le sens de leur existence ?

Pourtant, nous vivons l’époque la plus extraordinaire et la plus tragique de l’Histoire humaine. Extraordinaire parce que jamais l’humanité n’a eu accès à autant de sagesses potentielles, d’expériences intellectuelles, de savoirs inhérents à ce qui fait de nous des êtres humains. Et tragique parce que nous sommes loin de la comprendre vraiment…

C’est troublant, n’est-ce pas ?!

Il y a des milliers d’années, nos aïeuls devaient parfois s’aventuraient dans des contrées lointaines juste pour entendre les enseignements d’un sage. Ils consacraient des années d’études pour apprendre au côté d’un maitre. La connaissance était rare et précieuse. Mais, surtout elle était sacrée. Car chaque enseignement était reçu comme un trésor… 

Aujourd’hui, nous avons oublié un principe, qui jadis était fondamentale : la connaissance n’est pas la sagesse. L’information et la compréhension sont 2 choses différentes. Nous sommes passés d’une culture de la profondeur à une culture de la surface. D’une civilisation qui valorisait la contemplation, la réflexion profonde et le questionnement, à une société qui récompense la réaction. D’un monde où l’on prenait le temps d’assimiler une idée à un univers où l’on doit consommer, consommer sans jamais s’arrêter pour respirer. 

Quelque chose s’est brisé par rapport à la connaissance. 

Le pouvoir de choisir

Les neuroscientifiques nous expliquent quelque chose de fascinant et de terrifiant à la fois : notre cerveau est plastique, c’est-à-dire qu’il se modifie en fonction de ce que nous faisons. Chaque action, pensée, habitude sculpte littéralement la structure physique de nos neurones. 

C’est magnifique ! Cela signifie que nous pouvons nous transformer, mais cela signifie aussi que nous pouvons être transformés. Notre cerveau s’adapte au flot constant d’information et crée de nouvelles connexions. Seulement, nous avons besoin d’un processus cognitif et d’un effort intellectuel pour transformer une information en connaissance[1]. Et c’est justement cette précieuse richesse qui s’effrite : la capacité à rester concentrer longtemps sur une seule chose, la faculté de s’immerger dans les profondeurs d’une idée, le pouvoir de plonger dans une réflexion soutenue. 

“(…)La découverte de la plasticité du cerveau est l’une des meilleures nouvelles que la science nous ait apportées. Il faut aller beaucoup plus loin et s’engager pour explorer les immenses capacités du cerveau. Il est le symbole de la dignité humaine, la marque incontestable de la puissance de l’Homme. Il est le siège de la pensée et du génie humain ; il faut le protéger, le soigner, le ménager. Un organe aussi précieux pour l’avenir de notre humanité doit être choyé. Le champ de la recherche est immense. »[2]

Pour passer d’une simple information à un principe qui nourrit la vision du monde, nous avons besoin de comprendre les éléments, leurs interactions, leurs potentiels, leurs utilités comme leurs méfaits. C’est là que la sagesse entre en scène. 

Nous la définirons ainsi : c’est l’art d’utiliser toute donnée, de la trier, de lui donner un sens, de l’appliquer avec discernement pour le bien commun et le jugement éclairé. Or, la vitesse et le volume de notre monde numérique nous privent de cet espace vital, nécessaire à cette « alchimie ».

Algorithme, quand tu nous tiens ! 

Il est devenu notre nouveau bibliothécaire. Il nous enferme dans des chambres confortables en nous donnant ce qu’on aime, en nous confortant dans nos idées et en nous coupant d’autres perspectives divergentes ou plus complexes. Or, l’excès des mêmes informations personnalisées nous gardent fermement dans une certitude contagieuse. Pour s’en défaire, il faut nous éduquer à prendre un chemin vers d’autres réflexions. C’est la posture de l’humilité qui trace le plan vers cette sagesse. 

Malheureusement, notre attention est parasité par ce flot incessant d’information et nous laisse un champ très réduit de compréhension. De nos jours, c’est la compétition de l’attention qui prend de la valeur, là où la vérité avait sa place suprême.  

C’est pourquoi, la sagesse exige du silence, de l’introspection et du temps. Des denrées rares à l’ère du scroll infini !

En réalité, le numérique peut être un outil très utile si nous le maitrisons. Pour cela, notre angle d’attaque serait de passer d’une consommation passive et distraite à une utilisation active et concentré. Le sage est, donc celui qui choisit quand se connecter, à quoi prêter attention et comment intégrer l’information sans se laisser submerger. Car la sagesse, fruit de l’expérience, de la modération et de l’humilité, est une qualité qui s’acquière lentement. 

Entreprenons un manifeste pour une lecture sans limites dans l’univers de l’encre et du pixels !

En résumé, la sagesse se repose sur 4 grands piliers pour transformer l’information en concept : 

  • La lecture, c’est la connaissance théorique et l’accès à un monde enrichissant
  • L’expérience, c’est la compréhension pratique et un jugement affuté
  • La réflexion, c’est l’intégration de la connaissance et de l’expérience de soi
  • Les échanges, c’est la nuance et remise en question de ses propres idées

Il faut un bagage et notamment, une boussole pour faire le voyage vers la sagesse. N’est-ce pas le projet de toute une vie ?!

Aussi étroit soit le chemin, 

Nombreux les chutes dans cette société dévorante, 

Restons les maitres de nos choix,

Soyons les capitaines de nos âmes ![3]

Najoua


[1] Pour en savoir plus : IA générative : le risque de l’atrophie cognitive. Un article scientifique de la revue de l’institut polytechnique de Paris, écrit en juillet 2025 sur une étude réalisée par des chercheurs du Massachusetts ( MIT) sur 4 mois, impliquant 54 participants où la charge cognitive pertinente ( cad l’effort intellectuel nécessaire pour transformer une information en connaissance) a chuté de 32% ( ondes cérébrales divisées par 2) et 83% des utilisateurs de la IA étaient incapables de se souvenir d’un passage qu’ils venaient d’écrire. 

[2] La plasticité cérébrale – Fondation pour la Recherche sur le Cerveau. Daniel Tricot, ancien administrateur de la Fondation pour la Recherche sur le Cerveau.

[3] Inspiré du poème de William Henley, Je suis le capitaine de mon âme. Poème cité par Nelson Mandela dans le film Invictus. 

L’Alhambra, la magnificence d’un joyau

Construite à une période où la civilisation arabo-musulmane amorce son déclin, elle se présente comme le témoignage d’une histoire qui se raconte, mais aussi comme un signe éternel  du savoir-faire des artisans, ingénieurs et architectes musulmans. L’art andalou s’exprime avec brillance, complexité et délicatesse. La trace secrète de celle et de ceux qui firent de cet édifice un espoir, une synthèse, un testament, le point de repère d’un illustre héritage…

Elle traverse les âges comme une brise silencieuse portant le parfum de la présence divine. 

Quel nom donner à cette envoutante silhouette dont les contours féminins exprime la rencontre avec la sensualité, l’élégance et la douceur ?

Tel un joyau déposé sur son écrin, l’Alhambra n’est pas un édifice religieux, mais un palais royal où la foi se conjugue avec la beauté et l’harmonie des formes. Son nom donne à cette réalité, un moment de grâce d’une belle promise à ranimer ceux qui en traverse ses cours et ses jardins. Elle ne cherche pas à convaincre. Elle cherche à éveiller dans le silence de ses salles une prière, comme un lien qui unit l’Homme à Dieu. Sa richesse vient de cette diversité calligraphique et poétique, de ces murs où la lettre tisse les mots comme des roses, sublimant chaque recoin du sol au plafond. Un extérieur sobre mais un intérieur riche d’une beauté mystique à l’image d’un cœur de croyant. 

« Au fil des murs qui se déroulent comme des pages d’un manuscrit, vers de poètes andalous, références pieuses, inscriptions à la gloire de la dynastie se succèdent en motifs calligraphiques et géométriques finement sculptés dans le bois et le marbre sur fond de mosaïques de pièces de céramique délicatement travaillées. »[1]

L’Alhambra n’est pas un monument figé, en dehors de l’espace et du temps. Ces courbes représentent une manière d’être, un langage révélant une architecture arabo-islamique en mouvement, un jeu d’ombre et de lumière qui prend forme dans les mots. A chaque heure sa couleur, à chaque profil ses ombres, ses voûtes où traverse la lumière de l’aube, du midi, du crépuscule, de la lune et des étoiles qui participent au mouvement cosmique. Un instant d’éternité vécu…. 

Dans son langage de pierre, elle révèle le message spirituel d’une sublime culture. Par le silence, les présences invisibles suggèrent une manière d’exister, d’aimer, de penser et d’agir au-delà de soi-même.

Dieu est présent partout dans l’Alhambra, mais plus encore, dans l’enchantement des patios et des chambres, dans le chant des eaux ruisselant des vasques de marbre, où les fontaines parlent une langue que la langue humaine ne peut contenir. Dans ce miroitement apaisant, la féerie du patio des lions témoigne de la promesse du Paradis où les 4 fleuves circulent comme une révélation douce pour éclairer les cœurs éteints.

L’émanation subtile de la Sagesse divine à travers la beauté de la langue arabe transperce les âmes par la vibration du sens. Celui qui lit avec le cœur ressent ce que le poète a vécu. Ainsi, la poésie devient le voile et la lumière à la fois. Elle n’appartient pas à celui qui l’écrit mais à celui qui s’en inspire. Le Livre Saint en est la source. Ces murs et ses plafonds regorgent de son langage : l’alliance entre la perfection de la Parole et la puissance du message. 

Le cœur de l’Alhambra bat au rythme d’un seul mot : l’Unicité de Dieu. Tout y converge, tout en émane, rien n’existe en dehors de Lui, tout ce qui existe Le manifeste. Dans l’alignement du jet d’eau et de sa retombée, de la branche courbée par le poids de ses fleurs, les oasis vertes s’épanouissent en espace clos, respectant ses ressources naturelles qui les servent.

L ’Alhambra est un signe annonciateur de la bonne nouvelle : un autre monde est possible. L’avenir, comme tous les gouffres, nous donne le vertige ; mais l’Alhambra, elle, nous appelle à une lente et profonde méditation où le cœur bienheureux reçoit à chaque battement un rappel : là où la foi s’élève, l’amour y respire.

La visiter, c’est vivre une expérience intérieure…Telle est la mélodie de l’eau, qui murmure aux oreilles attentives la plus gracieuse des orchestrations : « A Allah Seul toute victoire »[2]

Najoua


[1] Le roman des Andalous, de ‘Issâ Meyer. Editions Ribât 2021-p.495

[2] Omniprésente, la devise nasride joue un rôle primordial, à la fois visuel, spatial et sémantique dans l’architecture de l’Alhambra. Pour en savoir plus, un documentaire « Lire l’Alhambra » ( sur le net) ainsi que son guide visuel du monument de José Miguel Puerta Vilchez ( librairie)

La crise existentielle de l’Homme moderne

Gagner sa vie sans se perdre s’avère être un champ à cultiver au quotidien. S’épanouir à travers cette notion de travail permettrait à l’homme de retrouver un équilibre entre ses préoccupations pécuniaires et spirituelles. Cependant, dans nos sociétés modernes, la productivité et la rentabilité sont devenues les seuls paramètres pour donner du sens à notre travail. Ainsi, nous nous enfermons dans une seule dimension : celle du matériel, des obligations, de la routine qui s’enchaîne jour après jour. On avance dans un schéma répétitif du « Métro-boulot-dodo »[1]sans même y penser. Cette expression cache une réalité préoccupante des sociétés modernes. En effet, la souffrance au travail atteint des inégalités et prend une multitude de formes, avec des conséquences lourdes pour l’individu et la société[2]. Y-a-t-il de l’espoir de trouver une harmonie entre travail et spiritualité ? Une prise de conscience et une remise en question permettraient de déclencher un processus de transformation vers une voie plus vertueuse du travail. Analysons quelques points…

La médiocrité, maladie mentale

L’homme moderne court toujours après plus de travail, plus d’argent, plus de confort, plus de loisirs. Son esprit est captif d’une machine exigeant de lui toujours plus, sans lui laisser un espace pour se questionner sur le sens de son existence. Cette course effrénée le fait sombrer dans un état intérieur appauvri, laissant place à un vide profond. La fatigue de l’âme s’installe, où la réalité se révèle insipide, terne et sans relief. Quand cet état s’enracine, les aspirations s’effacent et l’on cesse d’envisager le processus vers un changement. La médiocrité devient alors un refuge, une zone de confort qui nous prive de toute évolution intérieure. Cette prison invisible et étouffante nous fait renoncer à ce que nous sommes : des êtres aspirant à plus grand, à plus beau, à plus vrai.

« La médiocrité vient du mot latin mediocritas[3], qui signifie être à mi-chemin du sommet. » 

Ce qu’il faut retenir ici, c’est que cette façon de vivre précipite et auto-entretient une lente déchéance du potentiel qui est en nous. L’origine du mot suggère que la médiocrité consiste à se contenter d’une vie bien en dessous de son potentiel, à vivre sans idéaux.

Or, les idéaux sont des visions de la perfection que nous avons en tête concernant la personne que nous voudrions devenir et donc ce que nous voulons accomplir. Même si les buts ne sont pas atteints, ce n’est pas très grave, car leur valeur véritable réside dans leur pouvoir à inspirer et à pousser à agir de manière volontaire. Ils influencent nos comportements et deviennent l’instrument naturel de tout progrès humain. Ainsi, les projets vertueux sont nos directions pour orienter notre boussole psychologique sur le chemin du meilleur, de l’excellence.

La culture de l’excellence

Aborder la notion de travail à travers un idéal[4], une vision plus grande que soi, est la première fenêtre à explorer. Lorsqu’on touche à cette dimension, nos états psychologiques prennent un sens, nos perceptions s’élargissent, et peu à peu, nous nous transformons.

En bref, quand on cesse de grandir, on commence à mourir en ne consacrant pas de temps chaque jour à des activités qui cultivent la pensée critique, qui exercent l’esprit et le corps. Ceux qui ne fertilisent pas leurs esprits vont droit à la désintégration de leur personnalité. Ne pas combattre son ignorance, c’est périr ! À l’image des terres fertiles qui sont envahies de mauvaises herbes si elles ne sont pas cultivées. Les esprits routiniers deviennent colonisés par des préjugés qui les asservissent. Quels sont les facteurs bloquant notre enrichissement ?

La paresse et la peur sont les principaux obstacles à l’épanouissement de l’expression individuelle, à la vision supérieure de l’homme. Ces deux causes entravent la progression sur la voie de notre plein potentiel. Aujourd’hui, quiconque n’est pas comme tout le monde, qui ne pense pas comme tout le monde, court le risque d’être éliminé : la pensée unique domine ! Cette tendance mortifère contribue au déclin de la culture et freine le développement des sociétés. En effet, le véritable progrès dépend d’individus exceptionnels qui remettent en question les paradigmes philosophiques, politiques, scientifiques, artistiques et de santé physique d’une société.

Se contenter d’exister en suivant une routine quotidienne, sans jamais explorer notre potentiel, c’est passer toute une vie sans vraiment la vivre.

« Donner du sens à notre travail, le contextualiser dans notre vie, surtout spirituelle, est une clé essentielle pour sortir de l’asservissement que nous imposent les sociétés modernes. »[5]

Finalement, atteindre la vieillesse et se dire qu’on est la même personne qu’à 20 ans avec les mêmes perspectives limitées est un constat préoccupant. Pourtant, chacun d’entre nous possède des talents uniques. Notre devoir est de les découvrir, de les cultiver et de les améliorer ; et l’activité professionnelle entre dans ce cheminement intérieur. Le vrai succès ne se mesure pas forcément en richesse ou en statut, mais plutôt dans notre développement en tant qu’individu. En nourrissant nos dons, nous atteignons une forme de grandeur bien plus gratifiante. C’est-à-dire : un être humain accompli et épanoui ! Un enjeu important pour l’homme moderne est de comprendre pourquoi il n’agit plus ainsi.

L’homme moderne a construit des sociétés sécurisées… et dans l’aboutissement de ce projet, il a aussi créé sa propre prison.

Najoua


[1] Le poète Pierre Béarn écrit pour la première fois l’expression « métro-boulot-dodo », dans son recueil Couleurs d’usine, paru en 1951, où il esquisse en quelques lignes la monotonie quotidienne du travail à la chaîne. www.rtbf.be/article/d-ou-provient-l-expression-passee-dans-le-langage-courant-metro-boulot-dodo-11497422

[2] Le score est plus élevé pour les femmes que pour les hommes, avec un score moyen de 36 % contre 33% chez les hommes. /emploi.belgique.be/fr/actualites/le-chiffre-du-mois-15-des-travailleurs-indiquent-se-sentir-souvent-ou-toujours. Sur 5 ans, une augmentation de 43 % des burnouts et des dépressions de plus d’un an, entre 2017 et 2022 du nombre de personnes en invalidité souffrant d’une de ces deux maladies.

[3] médiocrité — Wiktionnaire, le dictionnaire libre

[4] Pour en savoir plus : Tayeb Chouiref, Travail et spiritualité en islam, apprendre à les harmoniser Edition : Tasnîm

[5] Tiré du livre de Khaled Maaroub, Gagner sa vie sans se perdre, travail et spiritualité . Edition : Albouraq

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent

Un mois de spiritualité vient de se terminer. Ramadan a déposé sur nos cœurs ses fruits bénis à travers une vitalité et une détermination à continuer dans l’amélioration de soi ; une réforme donnant un nouveau souffle de vie à nos devoirs et à nos engagements. C’est la promesse silencieuse dont nos âmes ont été témoins.

Mais la réalité, celle que nos yeux n’osent même plus regarder, nous rattrape. Croire que des lendemains plus clairs envahiraient nos écrans, croire que nos invocations briseraient le sort des peuples souffrant de l’oppression d’un pouvoir génocidaire… Croire en un espoir déterminant, vers la voie d’une paix et d’un ordre de justice solide et pérenne, c’était notre conviction à l’unisson des nuits, debout, implorant Le Tout-Puissant des mondes.
Nous a-t-Il entendus ? Certainement ! Et Il agira selon la Sagesse Absolue d’un Seigneur attentif à ce qui se passe.

Alors, ne baissons pas les bras ! Car ce n’est pas fini !

L’engagement à redonner de l’espoir

Tout au long de l’histoire, la mosquée Al-Aqsa a été un symbole d’unité, de résilience et de résistance pour les musulmans. Sa présence durable au milieu des défis politiques et des conflits souligne la foi inébranlable et la détermination de la communauté musulmane — en particulier, des musulmans palestiniens. Ainsi, à l’image de cette bâtisse, notre force d’âme se trouve dans notre capacité à lutter, à persévérer fermement dans notre engagement à ne pas abandonner un peuple en danger.
La lutte pour la justice est une noble cause : elle nous définit en tant qu’êtres humains, nourris de valeurs universelles et précieuses.

C’est pourquoi notre engagement à redonner de l’espoir est vital. Le renoncement n’est pas envisageable sur ce terrain : un peuple massacré aux yeux et au vu du monde entier, un génocide sans nom, ultra-documenté, une indifférence qui tue sans faire de bruit. Et ce n’est pas à la communauté internationale de nous représenter ou d’attendre un dénouement concret.
Derrière des discours froids et des silences complices, les grands de ce monde et les institutions soutiennent un crime de non-assistance à un peuple en détresse, par leur inhumanité.
Le pouvoir et l’égo ont rendu les hommes sourds et aveugles.
La dignité humaine ne repose-t-elle pas sur des choix éclairés par la vertu et la moralité ?
La vérité n’est-elle pas la boussole des hommes qui ont marqué l’Histoire par leurs choix de luttes ?
Les époques de ténèbres ont traversé l’Histoire. Le temps où, sur nos bancs d’écolier, nous apprenions les dégâts d’un pouvoir égocentrique et génocidaire n’est pas si lointain, ni révolu.
L’Homme a-t-il appris de son passé ?!

L’inexcusable silence 

Servir l’humanité est un devoir civilisationnel. Loin des grands discours, notre altruisme se manifeste à travers nos actes, selon la mesure de nos moyens et de nos capacités.
Nous refusons de détourner les regards, de nous taire, de « troubler l’ordre public », soi-disant ; car nous voulons témoigner que la justice commence d’abord par une indignation, puis par la concrétisation d’actions constructives : parler de cette situation, dénoncer les violations, boycotter les grands groupes commerciaux et financiers qui renforcent ce génocide, sensibiliser notre entourage à l’urgence humanitaire, à travers l’engagement auprès d’associations, afin de faire parvenir les premiers secours, en soins et en biens vitaux.

De plus, dans un esprit de continuité, nos actions permettent de rappeler aux institutions formées par des États membres leurs obligations au sein du droit international : des garanties claires de ne pas soutenir, de manière politique, économique, financière ou militaire, un tel crime.
La majeure partie des politiques ont cessé d’être des humains, focalisés sur des intérêts privés. Et se dessine une rupture entre les choix d’inaction des gouvernements et la plaidoirie des droits humains portée par les peuples.
Comment une société peut-elle se bâtir sur des cadavres ?
Comment peut-on expliquer à la nouvelle génération que des enfants, des femmes, des vieillards enterrés sous les décombres, brûlés dans des abris improvisés, affamés sous les regards insensibles du monde entier, mériteraient leur sort sous prétexte qu’ils doivent mourir sur leur terre, une terre convoitée par des fanatiques du dollar ?
Ce sont les cœurs des hommes qui créent ce cataclysme. Le monde est suspendu face à un système guidé par le droit international et l’espoir du respect du droit fondamental pour tous.

Ainsi, nos actions doivent, d’une part, réveiller les institutions en leur expliquant qu’un génocide n’est pas défini par des impressions ou des opinions personnelles, mais par la destruction intentionnelle d’un groupe en tant que tel [1] ; et d’autre part, avoir le courage de soutenir un peuple opprimé, de sacrifier notre temps, notre argent, notre plume, notre créativité, afin de témoigner de notre obligation.
Car nous sommes les dignes dépositaires d’un message universel…

« Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont

Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front,

Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime,

Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime,(…)

Ceux dont le cœur est bon, ceux dont les jours sont pleins,

Ceux-là vivent, Seigneur ! Les autres, je les plains. (…)

Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre.

Inutiles, épars, ils traînent ici-bas

Le sombre accablement d’être en ne pensant pas. (…)

Ils sont les passants froids, sans but, sans nœud, sans âge ;

Le bas du genre humain qui s’écroule en nuage ;

Ceux qu’on ne connait pas, ceux qu’on ne compte pas,

Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.(…)

Pour de vains résultats faire de vains efforts !

N’entendre rien d’en haut ! Ciel !Oublier les morts !

Oh non, je ne suis point de ceux-là ! (…)[2] »

Najoua


[1] Article 2 de la Convention sur la prévention de répression et punition du crime de génocide www.ohchr.org/fr/instruments-mechanisms/instruments/convention-prevention-and-punishment-crime-genocide#:~:text=Article%20II,-Dans%20la%20présente&text=c)%20Soumission%20intentionnelle%20du%20groupe,groupe%20à%20un%20autre%20groupe.

[2] Poème de Victor Hugo écrit à Paris, décembre 1848 ( Livre IV, 9 ), Les Châtiments, 1852. Il fait l’éloge de la foi et de l’idéal.