Lettre ouverte en réponse à la carte blanche de Sammy Mahdi, secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration : « Il faut qu’on se parle »

L’Autre Regard, blog réunissant plusieurs citoyennes belges engagées, a sollicité le journal Le Soir pour la publication de sa lettre ouverte en réponse à la carte blanche[1] du secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration. Malheureusement, le journal n’a pu répondre positivement à cette demande car « actuellement très sollicité pour la publication de courriers et de cartes blanches. » C’est donc vers les réseaux sociaux que se tourne L’Autre Regard.

J’ai ressenti l’émotion qui traverse votre carte blanche. Émotion légitime et fondée. Vos mots sincères et touchants m’ont interpellée à plus d’un égard. Les insultes et messages intolérants dont vous avez été la cible sont inacceptables. Sachez, Monsieur le Secrétaire d’État, que je condamne fermement toutes ces attaques dont vous êtes victime.

Votre lettre mérite amplement que l’on s’y attarde.

Vous commencez votre carte par : « C’est la toute première fois que j’écris une carte blanche en français en tant que Secrétaire d’État. Généralement, j’arrive à atteindre un public large sur les réseaux sociaux avec la traduction automatique, mais aujourd’hui je me dois de m’adresser à un public bien spécifique. » 

Je me demande qui est ce « public bien spécifique » auquel vous faites allusion. N’est-ce pas clivant de s’adresser à une partie de la population qui, apparemment, semble innommable au point où vous ne daignez la citer ? Pour ma part, je m’adresserai à vous et à l’ensemble de mes concitoyens peu importe leur confession, est-il nécessaire de le préciser… ?

Vous rejetez le communautarisme et je vous rejoins sur cette position.

Cette valeur islamique et universelle léguée par votre père dont vous faites allusion dans ce passage « […] j’ai un père musulman, qui m’a toujours appris à ne pas juger sur base de la confession ou la couleur de peau de l’homme mais sur base de ses actes » semble impacter positivement votre état d’esprit. En effet, on ne peut que louer votre refus de faire prévaloir les spécificités d’une communauté sur les autres, quand bien même vous y seriez apparenté.

Relatant les messages (condamnables) qui vous ont été adressés, un en particulier a retenu mon attention : « Il y a les créatifs, qui me traitent de Bounty (blanc à l’intérieur et noir à l’extérieur), pendant que moi je pensais qu’au final on était surtout tous les mêmes à l’intérieur. Le même sang, à une lettre et un + ou – de près. Humain. Peu importe la couleur de peau. »

Les métaphores sont le théâtre de bien des interprétations…

Le « noir à l’extérieur » fait référence, je présume, au physique typé « non européen ». Quant au « blanc à l’intérieur », l’imaginative que je suis pensera plutôt au cœur blanc, pur, animé d’intentions honorables comme celles, que vous avez, de mener « un combat politique pour un monde meilleur […] ». 

En somme, Bounty au cœur blanc, Milky Way au cœur tendre ou encore M&M’s au cœur dur, ne serions-nous pas plutôt identiques à l’extérieur, tous des êtres humains (peu importe notre couleur) et différents à l’intérieur par les valeurs que nous prônons ?

Le monde serait parfait si tous partageaient vos valeurs nobles héritées de votre père. Hélas, ce n’est pas le cas ! A ce propos, je souhaiterais me pencher sur cette fameuse vidéo (de 2009) ressortie une décennie plus tard pour servir de preuve à charge de l’imam, Mohamed Toujgani. On l’entend tenir les propos suivants : « Seigneur, Maître des Mondes, déverse la frayeur dans le cœur des sionistes oppresseurs. […] Seigneur, fais que le sang des martyrs soit une arme sous les pieds des sionistes oppresseurs, et que ce sang soit un feu ardent qui les brûle et un vent qui les fustige. […] Ô Seigneur, démolis-les »

Vous soutenez qu’il en appelle à « brûler les Juifs ». Et pourtant, à aucun moment, l’imam ne prononce le mot « Juifs » mais parle des « sionistes oppresseurs ».

Il est étonnant qu’un homme de votre rang confonde les termes « juif » et « sioniste » et fasse un tel amalgame aussi regrettable qu’incriminant.

Mais le Milky Way que je suis, mettra ça sur le compte de la subtilité de la langue française, qui n’est pas votre langue maternelle… Pour vous éviter un tel dérapage accusateur dans le futur, je vous conseille le Robert & Van Dale.

Cependant, on ne peut nier qu’un tel discours heurte la sensibilité et soit perçu comme violent. D’ailleurs, en 2019, l’imam s’était excusé et avait invoqué « un contexte géopolitique critique ».

Par ailleurs, on apprend dans la presse qu’un jugement a été prononcé le 1er octobre dernier par le tribunal de la famille de Bruxelles reconnaissant à l’imam marocain « qu’il y avait lieu de faire droit à sa demande d’acquisition de la nationalité belge, estimant au contraire qu’il ne représentait pas un danger pour la sûreté nationale et l’ordre public belge. Pour le juge, les accusations de la Sûreté n’étaient pas suffisamment étayées concernant les discours de haine. » Quelques jours plus tard, vous lui retiriez son permis de séjour pour une durée de dix ans invoquant « extrémisme » et « ingérence ».

Les mauvaises langues diront que vous avez balayé d’un revers de main, le fondement même de notre société démocratique, à savoir la séparation des pouvoirs. « Décision infondée, abus de pouvoir… », je les entends d’ici. Quelle mauvaise foi, tout de même ! Fort heureusement, je sais, moi, que vous avez le cœur blanc, comme le Bounty, et que vous menez « un combat politique pour un monde meilleur […] ». J’en conclus donc que vous n’étiez, peut-être, pas au courant de cette décision de justice que vous avez ignorée et supplantée…

Peut-être est-ce cet incident fâcheux qui a provoqué les messages haineux des M&M’s au cœur dur ? Condamnable ! Les gens n’ont plus de conscience…

L.M.

[1] publiée le 14/01/22 sur le site www.lesoir.be  

« J’ai toujours oeuvré pour le dialogue… », l’imam Toujgani répond à Sammy Mahdi

La communauté musulmane belge a appris hier, jeudi, par la presse que le titre de séjour de l’imam Mohamed Toujgani, président des imams de Belgique, et ancien imam fraîchement retraité de la mosquée Al Khalil ne pourra désormais plus mettre les pieds en Belgique. Actuellement à l’étranger, Mohamed Toujgani se dit abasourdi et réfute catégoriquement les accusations du secrétaire d’État à l’Asile et la Migration

Le théologien Mohamed Toujgani est une figure connue à Bruxelles et plus généralement en Belgique. Il a officié comme imam pendant de nombreuses années au sein de la mosquée Al Khalil située à Molenbeek-Saint-Jean. Au fil des années, le prédicateur s’installe dans le paysage religieux belge et devient notamment président de la Ligue des Imams de Belgique (LIB). Et à ce titre, le retrait du permis de séjour de cette figure a étonné à plus d’un titre au sein de la communauté  musulmane belge. Très vite, une pétition est lancée en ligne en soutien à l’imam mais surtout pour demander des réponses au Secrétaire d’État. Parmi les questions : « Si des propos haineux ont été tenus par lui, pourquoi n’a-t-il pas fait l’objet de poursuites judiciaires ? ». La pétition va plus loin et estime que « depuis les attentats de Bruxelles qui ont atteint la communauté musulmane en plein cœur, l’argument de « menace à la sécurité nationale » sert de cache-sexe à l’islamophobie d’État. Pourquoi, lorsqu’il s’agit de musulmans, les courroies de la justice se referment pour laisser place à des voix sans issue de défense possible, comme le retrait de permis de séjour ? ». De son côté, la mosquée Al Khalil a réagi via un communiqué de presse et « s’étonne des raisons qui ont poussé monsieur Mahdi à prendre cette décision. Aucun contact n’ayant jamais été établi avec monsieur Toujgani pour s’enquérir d’une quelconque dérive liée à des sermons ». Mais la décision n’est pas nouvelle, elle remonte au 12 octobre dernier et fait suite à un rapport de la Sûreté de l’État qui mentionnait « des signes d’un grave danger pour la sécurité nationale ».

La Belgique est mon pays, elle fait partie de mon identité, j’y ai vécu davantage que le Maroc…

Mohamed Toujgani, imam

L’imam dénonce une injustice

Le secrétaire d’État à l’Asile et la Migration a rapidement réagi à l’information et s’est félicité notamment via communiqué de presse et sur les réseaux sociaux. Il s’est aussi exprimé jeudi après-midi devant le parlement : « ces rapports demeurent confidentiels, mais je peux vous dire que ces menaces concernent l’extrémisme et l’ingérence » a précisé Sammy Mahdi. « Par le passé, nous avons donné trop de marge de manœuvre aux prédicateurs radicaux. Avec cette décision, nous faisons la différence et donnons un signal clair : nous ne tolérerons pas ceux qui divisent et menacent notre sécurité nationale. » Des accusations que réfutent totalement Mohamed Toujgani. Contacté, il a accepté de nous répondre et dénonce une véritable injustice. « Je rappelle que je vis en Belgique depuis 40 ans, durant toutes ces années, l’ensemble de mon travail a été de soutenir le vivre-ensemble et le dialogue interreligieux. Chaque fois que des tensions apparaissaient au sein de la société bruxelloise ou belge, nous étions en première ligne pour alerter les parents et calmer les esprits des jeunes. Et cette position que je défends est largement documentée. Lors des attentats de Bruxelles, nous avons été frappés en plein cœur et encore une fois, nous étions présents. J’avais d’ailleurs à cette occasion donner un prêche contre le terrorisme. La Belgique fait partie de mon identité, il s’agit de mon pays, j’y ai vécu davantage que le Maroc, mon deuxième pays. C’est pourquoi, je récuse et rejette totalement cette accusation qui n’a aucun fondement. »

Excursion commune de responsables de mosquées et de prêtres à l’abbaye de Tongerlo, à la mosquée Ibn Thabite et à la Maison d’Abraham, en 2008.

Une menace pour personne

«  Les musulmans de Belgique et de France me connaissent parfaitement, j’ai sillonné de nombreuses mosquées. Ils ont entendu mes discours, et c’est pour cela qu’aujourd’hui ils me soutiennent même si je n’ai rien demandé, c’est à leur propre initiative et je les en remercie et je demande à Dieu de les récompenser. Mais il est clair qu’ils ne peuvent rester silencieux devant une telle injustice car c’est une injustice flagrante. Qu’on demande à toutes ces personnes si je constitue une menace pour qui que ce soit ou pour la sécurité nationale. 

Mais encore une fois, ils me connaissent et savent que je ne suis une menace pour personne, que je n’ai jamais été un danger pour la sécurité nationale et leur témoignage est important car il joue en ma faveur et témoigne encore une fois de mon travail en faveur de la tolérance et du respect de chacun. » Et parmi les soutiens de première ligne, le conseiller communal molenbeekois CDH Ahmed El Khannouss. Un soutien vivement critiqué.

Ahmed El Khannouss condamné par la classe politique

Le conseiller communal a vivement réagi. Sur les réseaux sociaux, l’élu dénonce «  une décision unilatérale inique et totalement injustifiée ! On lui reproche des propos tenus il y a 10 ans ! Propos où il utilisa des termes crus. » Un soutien qui ne passe pas auprès de la classe politique. Le président du MR Georges-Louis Bouchez a dénoncé « une banalisation de l’antisémitisme inacceptable » tandis que la députée fédérale Catherine Fonck, également CDH, a assuré « je ne partage en rien la position d’Ahmed El Khannouss ». Le conseiller a reçu une notification du conseil de déontologie du CDH qui doit étudier son message posté sur les réseaux sociaux. Mais Ahmed El Khannouss persiste et signe. « C’est un soutien qui va au-delà des réseaux sociaux. Il y a une erreur qui a été commise et elle doit être réparée rapidement. Le secrétaire d’État à l’Asile et à la migration Samy Mahdi évoque trois éléments : le premier concerne une vidéo qui date d’il y a 13 ans dans laquelle il aurait appelé à brûler les juifs ce qui est totalement faux. Il évoque les oppresseurs sionistes. Ces propos sont durs et à l’époque je lui avait déjà fait remarquer, il s’en était excusé. Les instances juives avaient étudié la possibilité de porter l’affaire en justice mais il n’y avait pas d’éléments probants et l’affaire en était restée là. Ensuite, le secrétaire d’État parle d’une possible collusion avec les frères musulmans et les autorités marocaines, ce qui est totalement contradictoire… ce qui prouve que ces éléments sont totalement fallacieux. » Concernant la notification du comité de déontologie, Ahmed El Khannouss se dit totalement serein.  « Cette notification du comité de déontologie du CDH  ne m’impressionne nullement. Mes positions sont totalement assumées et je ne dirais pas le contraire. Ce qui m’intéresse c’est que justice soit faite. On ne peut tolérer qu’une telle injustice soit commise à l’encontre de l’imam Toujgani ou de n’importe quelle autre personne en Belgique. »

Entre les mains de la justice

Mohamed Toujgani s’étonne surtout qu’il n’ait jamais été informé des décisions qui avaient été prises à son encontre. « J’ai demandé une attestation de résidence, et là j’ai été informé que j’avais été radié de la commune. J’ai alors pensé qu’il s’agissait d’une erreur. J’ai donc pris contact avec un avocat pour essayer de comprendre où se situait le problème mais c’est à ce moment-là que l’avocat m’a informé que le problème ne se situait pas uniquement au niveau de mon lieu de résidence mais que mon permis de séjour m’avait été tout simplement retiré. J’ai demandé qui était l’autorité qui avait pris cette décision et il s’est avéré qu’elle provenait de l’Office des étrangers et qu’elle était bien officielle. J’ai chargé mon avocat de prendre les mesures légales pour casser cette décision. Avant mes propres démarches, je n’ai jamais reçu aucune notification pour me prévenir des différentes décisions qui avaient été prises à mon encontre. La moindre des choses est d’informer le principal intéressé et de me permettre également de pouvoir me défendre et de répondre aux accusations qui ont été portées à mon encontre. Cette décision est arrivée soudainement et m’a totalement surpris. Je la ressens comme des représailles à mon égard. Mais je m’en remets à Dieu. » L’imam a décidé de faire appel de cette décision : « bien évidemment, je n’en resterais pas là et je me tourne vers les tribunaux. J’estime que cette décision me prive de mes libertés et droits fondamentaux. Cette décision m’a causé beaucoup de problèmes : elle m’a séparé et éloigné de mes enfants et petits-enfants, elle m’a séparé des personnes que je côtoie et avec qui j’échange beaucoup, elle m’a éloigné de la mosquée. Je considère cela comme une injustice profonde et une privation de mes droits fondamentaux. Où sont les droits de l’Homme ? Ne suis-je pas un être humain (qui a ses droits) ? Par conséquent, j’ai porté plainte afin de casser cette décision et de lever cette injustice. Je rappelle à Mr Sammy Mahdi, que ce sont des jours d’épreuves pour l’humain que je suis, mais je n’ai rien de personnel vis-à-vis de sa personne, et je m’en réfère à la justice pour asseoir mes droits»

Enfin, le théologien souhaite adresser un message à la communauté musulmane belge : « Je les remercie encore une fois et les appelle à rester unis, solidaires et à s’entraider dans les bonnes œuvres. Et s’ils décident de me soutenir pour que mes droits soient rétablis, j’en appelle à ce qu’ils le fassent dans le respect de la loi et de manière calme et pacifique. »

Son avocat a annoncé son intention de s’opposer à la décision pour des raisons de force majeure. 

H.B.