Je suis mère. Je suis également professionnelle de l’enseignement. Chaque matin, lorsque je regarde ma fille partir à l’école, je me pose la même question : quel avenir sommes-nous en train de préparer pour nos enfants ?
Cette question m’habite d’autant plus que je travaille moi-même au cœur du système éducatif. Chaque jour, je vois des enfants grandir, apprendre, rêver et construire leur avenir sur les bancs de l’école. Chaque jour aussi, je vois des collègues épuisés, découragés et parfois prêts à abandonner un métier qu’ils avaient pourtant choisi par vocation.
Aujourd’hui, je suis inquiète.
Inquiète pour ma fille, qui grandit dans un système éducatif de plus en plus fragilisé. Inquiète pour les élèves qui subissent les conséquences de décisions prises loin des réalités du terrain. Inquiète pour les enseignants qui tentent de tenir debout malgré une pression toujours plus forte.
Depuis plusieurs mois, la réforme de l’enseignement provoque une vague de colère et d’incompréhension. Sur le papier, certains responsables politiques parlent de modernisation, d’efficacité ou encore d’adaptation aux défis de demain. Mais dans les écoles, le discours est tout autre. Derrière les chiffres et les déclarations officielles, il y a une réalité humaine que l’on semble parfois oublier : l’école n’est pas une entreprise, c’est le lieu où se construit l’avenir de nos enfants.
Ce que nous voyons sur le terrain, ce sont des équipes qui manquent de moyens, des classes parfois difficiles à encadrer, une pénurie d’enseignants qui s’aggrave et un profond sentiment de ne pas être écoutés.
Les dégâts sont déjà visibles.
Lorsque les enseignants sont démotivés ou quittent la profession, ce sont les élèves qui en paient le prix. Lorsque les remplacements ne sont plus assurés, ce sont des heures de cours perdues. Lorsque les équipes éducatives sont à bout de souffle, c’est tout l’accompagnement des jeunes qui s’affaiblit. Et pourtant, ceux qui vivent cette réalité au quotidien ont souvent l’impression que leur voix compte peu.
Cette colère a fini par sortir des établissements scolaires pour gagner la rue. Des milliers d’enseignants, d’étudiants et de citoyens se sont mobilisés pour défendre leur vision de l’école. Ils ne manifestaient pas uniquement pour leurs conditions de travail. Ils manifestaient aussi pour l’avenir de nos enfants.
Ce qui m’a particulièrement marquée, ce sont les tensions observées à Bruxelles lors de certaines manifestations. Voir des jeunes faire face aux forces de l’ordre, voir des affrontements, des interventions musclées, des scènes de violence et de désespoir est profondément inquiétant. Voir une jeunesse qui se sent contrainte de crier sa détresse dans la rue devrait tous nous interpeller.
Lorsqu’une société en arrive là pour parler d’éducation, c’est qu’elle traverse une crise bien plus profonde qu’un simple désaccord politique.
Quelles que soient nos opinions, personne ne devrait se réjouir de voir une telle fracture s’installer entre les citoyens, les institutions et ceux qui sont censés préparer l’avenir de notre pays.
En tant que musulmane, cette situation me touche également sur le plan spirituel.
L’islam accorde une place immense à la recherche du savoir. Le premier mot révélé au Prophète Mohammed (paix et bénédictions sur lui) fut : « Lis ». Ce n’est pas un hasard. L’éducation est au cœur de notre tradition. Former les esprits, transmettre les connaissances, développer le sens de la justice, de la responsabilité et du respect font partie des missions les plus nobles qui soient.
Notre religion nous enseigne également la droiture, l’équité et la responsabilité envers les générations futures. Comment rester indifférents lorsque ceux qui éduquent nos enfants alertent sur les difficultés qu’ils rencontrent ? Comment ne pas s’inquiéter lorsque des jeunes expriment leur désespoir face à un avenir qu’ils jugent de plus en plus incertain ?
Je ne prétends pas détenir toutes les réponses.
Mais je sais une chose : une société qui néglige son enseignement fragilise son propre avenir.
Nos enfants ont besoin d’enseignants respectés. Ils ont besoin d’écoles capables de remplir leur mission. Ils ont besoin d’adultes qui savent dialoguer plutôt que s’affronter. Ils ont besoin que l’on investisse dans leur avenir plutôt que de considérer l’éducation comme une simple variable d’ajustement budgétaire.
Comme mère, je refuse de me résigner.
Comme professionnelle de l’enseignement, je refuse de détourner le regard.
Comme citoyenne, je refuse de rester silencieuse.
Et comme musulmane, je crois profondément que la justice commence par l’attention portée aux plus jeunes et par le respect accordé à ceux qui leur transmettent le savoir.
Avant d’être enseignante, je suis une mère. Avant d’être une professionnelle, je suis une citoyenne. Et avant tout cela, je suis une femme qui refuse d’accepter que l’on banalise les difficultés que traversent nos écoles.
Je ne veux pas que ma fille grandisse dans une société où l’on considère l’éducation comme une dépense plutôt que comme un investissement. Je ne veux pas qu’elle voie des enseignants découragés, des élèves abandonnés ou des jeunes obligés de descendre dans la rue pour être entendus.
Je veux qu’elle grandisse dans une société où le savoir est respecté, où les enseignants sont soutenus et où l’avenir de nos enfants est une priorité.
Je crois que chaque génération a la responsabilité de préparer un monde meilleur pour la suivante. Cette responsabilité ne se limite pas à nos propres enfants. Elle concerne tous les enfants.
L’école n’est pas seulement un bâtiment. Elle est le cœur battant de notre avenir collectif.
L’école est l’un des plus beaux héritages que nous puissions transmettre à nos enfants. La défendre n’est pas un choix politique. C’est un devoir moral.
Ne laissons pas cet espoir disparaître.
« Le meilleur d’entre vous est celui qui apprend et enseigne. »
— Rapporté par al-Bukhari
H. L.