La justice a tranché : Mohamed Toujgani, ancien imam de la mosquée Al Khalil (Molenbeek), a reçu le feu vert concernant sa demande de naturalisation. Il devrait recevoir sa carte d’identité d’ici quelques mois et pourrait rentrer en Belgique. Une décision qui soulève une levée de boucliers au sein de la classe politique belge et qui s’invite dans les négociations fédérales.
Mohamed Toujgani pourra donc rentrer en Belgique, pays qu’il n’a pas revu depuis 2022, suite à la décision de Sammy Mahdi, ancien secrétaire d’État à la Migration, qui avait décidé de lui retirer son titre de séjour, estimant, sur la base d’un rapport des services de renseignements, qu’il constituait une menace pour la sécurité nationale. Un rapport du comité R, chargé du contrôle des services de renseignement, a toutefois jugé que les analyses de la Sûreté étaient disproportionnées… Une décision que ne digèrent pas certains politiques, à l’image de l’ancien secrétaire d’État à la Migration (N-VA) Théo Francken, qui s’est fendu d’un long tweet sur sa page Facebook : « Ces personnes n’ont pas leur place dans notre société et ne devraient certainement pas devenir Belges. Nous devons empêcher cela. Et rendre nos lois sur la migration et la nationalité encore plus strictes. Je préside le groupe de travail sur l’immigration dans le cadre des négociations gouvernementales et je mettrai cette question sur la table. » Théo Francken va plus loin et accuse l’imam d’être « l’inspirateur idéologique d’Abdeslam, Abaaoud et d’autres terroristes de l’EI. » Le président du MR, Georges-Louis Bouchez, est aussi très dur dans ses propos et critique ouvertement la justice : « Et dire que certains pensent que le problème de la Justice, c’est uniquement un manque de moyens… C’est aussi des décisions complètement irréelles. Et trop fréquentes. Cet homme est une menace pour notre pays et ne doit plus y mettre les pieds. L’indépendance de la Justice ne veut pas dire son irresponsabilité, mais beaucoup l’oublient. »
Un climat hostile
Le monde politique qui commente et désapprouve une décision de justice, ce n’est pas nouveau, mais c’est un développement inquiétant dans une société où la séparation des pouvoirs fait partie du socle démocratique. Il ne revient pas à l’exécutif d’approuver ou non une décision, mais de l’appliquer. Or, dans un climat post-électoral et avant une nouvelle échéance avec les élections communales prévues en octobre, certains hommes politiques sont en roue libre, galvanisés par un contexte international tendu. En France, lors des élections législatives anticipées début juillet, le Rassemblement national, qui n’a pas obtenu de majorité absolue, a tout de même gagné plus de 10 millions d’électeurs ! Le Royaume-Uni connaît une vague de violences racistes et islamophobes sans précédent, basée sur une rumeur accusant à tort un immigrant musulman d’être à l’origine du meurtre de trois fillettes, sans oublier l’offensive meurtrière à Gaza où le bilan est affolant. Un contexte international tendu qui met à mal le vivre-ensemble où la voix des extrêmes est devenue la seule audible…
La communauté musulmane belge a appris hier, jeudi, par la presse que le titre de séjour de l’imam Mohamed Toujgani, président des imams de Belgique, et ancien imam fraîchement retraité de la mosquée Al Khalil ne pourra désormais plus mettre les pieds en Belgique. Actuellement à l’étranger, Mohamed Toujgani se dit abasourdi et réfute catégoriquement les accusations du secrétaire d’État à l’Asile et la Migration.
Le théologien Mohamed Toujgani est une figure connue à Bruxelles et plus généralement en Belgique. Il a officié comme imam pendant de nombreuses années au sein de la mosquée Al Khalil située à Molenbeek-Saint-Jean. Au fil des années, le prédicateur s’installe dans le paysage religieux belge et devient notamment président de la Ligue des Imams de Belgique (LIB). Et à ce titre, le retrait du permis de séjour de cette figure a étonné à plus d’un titre au sein de la communauté musulmane belge. Très vite, une pétition est lancée en ligne en soutien à l’imam mais surtout pour demander des réponses au Secrétaire d’État. Parmi les questions : « Si des propos haineux ont été tenus par lui, pourquoi n’a-t-il pas fait l’objet de poursuites judiciaires ? ». La pétition va plus loin et estime que « depuis les attentats de Bruxelles qui ont atteint la communauté musulmane en plein cœur, l’argument de « menace à la sécurité nationale » sert de cache-sexe à l’islamophobie d’État. Pourquoi, lorsqu’il s’agit de musulmans, les courroies de la justice se referment pour laisser place à des voix sans issue de défense possible, comme le retrait de permis de séjour ? ». De son côté, la mosquée Al Khalil a réagi via un communiqué de presse et « s’étonne des raisons qui ont poussé monsieur Mahdi à prendre cette décision. Aucun contact n’ayant jamais été établi avec monsieur Toujgani pour s’enquérir d’une quelconque dérive liée à des sermons ». Mais la décision n’est pas nouvelle, elle remonte au 12 octobre dernier et fait suite à un rapport de la Sûreté de l’État qui mentionnait « des signes d’un grave danger pour la sécurité nationale ».
La Belgique est mon pays, elle fait partie de mon identité, j’y ai vécu davantage que le Maroc…
Mohamed Toujgani, imam
L’imam dénonce une injustice
Le secrétaire d’État à l’Asile et la Migration a rapidement réagi à l’information et s’est félicité notamment via communiqué de presse et sur les réseaux sociaux. Il s’est aussi exprimé jeudi après-midi devant le parlement : « ces rapports demeurent confidentiels, mais je peux vous dire que ces menaces concernent l’extrémisme et l’ingérence » a précisé Sammy Mahdi. « Par le passé, nous avons donné trop de marge de manœuvre aux prédicateurs radicaux. Avec cette décision, nous faisons la différence et donnons un signal clair : nous ne tolérerons pas ceux qui divisent et menacent notre sécurité nationale. » Des accusations que réfutent totalement Mohamed Toujgani. Contacté, il a accepté de nous répondre et dénonce une véritable injustice. « Je rappelle que je vis en Belgique depuis 40 ans, durant toutes ces années, l’ensemble de mon travail a été de soutenir le vivre-ensemble et le dialogue interreligieux. Chaque fois que des tensions apparaissaient au sein de la société bruxelloise ou belge, nous étions en première ligne pour alerter les parents et calmer les esprits des jeunes. Et cette position que je défends est largement documentée. Lors des attentats de Bruxelles, nous avons été frappés en plein cœur et encore une fois, nous étions présents. J’avais d’ailleurs à cette occasion donner un prêche contre le terrorisme. La Belgique fait partie de mon identité, il s’agit de mon pays, j’y ai vécu davantage que le Maroc, mon deuxième pays. C’est pourquoi, je récuse et rejette totalement cette accusation qui n’a aucun fondement. »
Excursion commune de responsables de mosquées et de prêtres à l’abbaye de Tongerlo, à la mosquée Ibn Thabite et à la Maison d’Abraham, en 2008.
Une menace pour personne
« Les musulmans de Belgique et de France me connaissent parfaitement, j’ai sillonné de nombreuses mosquées. Ils ont entendu mes discours, et c’est pour cela qu’aujourd’hui ils me soutiennent même si je n’ai rien demandé, c’est à leur propre initiative et je les en remercie et je demande à Dieu de les récompenser. Mais il est clair qu’ils ne peuvent rester silencieux devant une telle injustice car c’est une injustice flagrante. Qu’on demande à toutes ces personnes si je constitue une menace pour qui que ce soit ou pour la sécurité nationale.
Mais encore une fois, ils me connaissent et savent que je ne suis une menace pour personne, que je n’ai jamais été un danger pour la sécurité nationale et leur témoignage est important car il joue en ma faveur et témoigne encore une fois de mon travail en faveur de la tolérance et du respect de chacun. » Et parmi les soutiens de première ligne, le conseiller communal molenbeekois CDH Ahmed El Khannouss. Un soutien vivement critiqué.
Ahmed El Khannouss condamné par la classe politique
Le conseiller communal a vivement réagi. Sur les réseaux sociaux, l’élu dénonce « une décision unilatérale inique et totalement injustifiée !On lui reproche des propos tenus il y a 10 ans ! Propos où il utilisa des termes crus. » Un soutien qui ne passe pas auprès de la classe politique. Le président du MR Georges-Louis Bouchez a dénoncé « une banalisation de l’antisémitisme inacceptable » tandis que la députée fédérale Catherine Fonck, également CDH, a assuré « je ne partage en rien la position d’Ahmed El Khannouss ». Le conseiller a reçu une notification du conseil de déontologie du CDH qui doit étudier son message posté sur les réseaux sociaux. Mais Ahmed El Khannouss persiste et signe. « C’est un soutien qui va au-delà des réseaux sociaux. Il y a une erreur qui a été commise et elle doit être réparée rapidement. Le secrétaire d’État à l’Asile et à la migration Samy Mahdi évoque trois éléments : le premier concerne une vidéo qui date d’il y a 13 ans dans laquelle il aurait appelé à brûler les juifs ce qui est totalement faux. Il évoque les oppresseurs sionistes. Ces propos sont durs et à l’époque je lui avait déjà fait remarquer, il s’en était excusé. Les instances juives avaient étudié la possibilité de porter l’affaire en justice mais il n’y avait pas d’éléments probants et l’affaire en était restée là. Ensuite, le secrétaire d’État parle d’une possible collusion avec les frères musulmans et les autorités marocaines, ce qui est totalement contradictoire… ce qui prouve que ces éléments sont totalement fallacieux. » Concernant la notification du comité de déontologie, Ahmed El Khannouss se dit totalement serein. « Cette notification du comité de déontologie du CDH ne m’impressionne nullement. Mes positions sont totalement assumées et je ne dirais pas le contraire. Ce qui m’intéresse c’est que justice soit faite. On ne peut tolérer qu’une telle injustice soit commise à l’encontre de l’imam Toujgani ou de n’importe quelle autre personne en Belgique. »
Entre les mains de la justice
Mohamed Toujgani s’étonne surtout qu’il n’ait jamais été informé des décisions qui avaient été prises à son encontre. « J’ai demandé une attestation de résidence, et là j’ai été informé que j’avais été radié de la commune. J’ai alors pensé qu’il s’agissait d’une erreur. J’ai donc pris contact avec un avocat pour essayer de comprendre où se situait le problème mais c’est à ce moment-là que l’avocat m’a informé que le problème ne se situait pas uniquement au niveau de mon lieu de résidence mais que mon permis de séjour m’avait été tout simplement retiré. J’ai demandé qui était l’autorité qui avait pris cette décision et il s’est avéré qu’elle provenait de l’Office des étrangers et qu’elle était bien officielle. J’ai chargé mon avocat de prendre les mesures légales pour casser cette décision. Avant mes propres démarches, je n’ai jamais reçu aucune notification pour me prévenir des différentes décisions qui avaient été prises à mon encontre. La moindre des choses est d’informer le principal intéressé et de me permettre également de pouvoir me défendre et de répondre aux accusations qui ont été portées à mon encontre. Cette décision est arrivée soudainement et m’a totalement surpris. Je la ressens comme des représailles à mon égard. Mais je m’en remets à Dieu. »L’imam adécidé de faire appel de cette décision : « bien évidemment, je n’en resterais pas là et je me tourne vers les tribunaux. J’estime que cette décision me prive de mes libertés et droits fondamentaux. Cette décision m’a causé beaucoup de problèmes : elle m’a séparé et éloigné de mes enfants et petits-enfants, elle m’a séparé des personnes que je côtoie et avec qui j’échange beaucoup, elle m’a éloigné de la mosquée. Je considère cela comme une injustice profonde et une privation de mes droits fondamentaux. Où sont les droits de l’Homme ? Ne suis-je pas un être humain (qui a ses droits) ? Par conséquent, j’ai porté plainte afin de casser cette décision et de lever cette injustice. Je rappelle à Mr Sammy Mahdi, que ce sont des jours d’épreuves pour l’humain que je suis, mais je n’ai rien de personnel vis-à-vis de sa personne, et je m’en réfère à la justice pour asseoir mes droits»
Enfin, le théologien souhaite adresser un message à la communauté musulmane belge : « Je les remercie encore une fois et les appelle à rester unis, solidaires et à s’entraider dans les bonnes œuvres. Et s’ils décident de me soutenir pour que mes droits soient rétablis, j’en appelle à ce qu’ils le fassent dans le respect de la loi et de manière calme et pacifique. »
Son avocat a annoncé son intention de s’opposer à la décision pour des raisons de force majeure.