Les gardiens de notre humanité

« Vous savez, ce n’est pas rien une photographie. Je ne vous connais pas. Vous ne me connaissez pas (…) »[1] C’est par cette phrase que tout bascule pour Julien D. jeune photographe français venu couvrir l’horreur d’une extinction ethnique. Et quoi de mieux pour son objectif que l’un des quartiers martyrisés de Gaza. Arpentant les rues où le chaos a pris résidence, le jeune homme désire prendre la plus originale des photos. Seulement tout semble hurler. «Les trottoirs sont une mer de gravats, de bouts de béton pulvérisés, de poutres brisées, comme si un géant avait écrasé la ville sous ses pieds »,[2] constata Julien, las de prendre toujours les mêmes clichés. 

Là où le silence n’est qu’une trêve fragile entre deux explosions, un vieux libraire assis, plongé par la lecture d’un livre, entouré de centaines d’œuvres éparses à l’intérieur comme à l’extérieur attire son regard. Nabil, adossé au mur de sa bibliothèque, accroché encore à ses bouquins, lit à deux pas des ruines. « Comme si les mots pouvaient le sauver du bruit, de la souffrance, de la mort lente de la ville »[3], pensa Julien. Pas besoin de chercher plus loin, Julien tient sa photo.

Mais, Nabil A. refuse d’être un simple cliché de guerre ; il invite donc le photographe à entendre son histoire…

Rachid Benzine signe dans L’homme qui lisait des livres, une œuvre magistrale sur le pouvoir du récit : quand l’image ne suffit plus à dire la vérité d’un peuple, il reste les mots. L’auteur nous offre le portrait d’une dignité que rien ne peut abattre. Ce livre est construit comme un dialogue de transmission où la littérature devient une armure, une forteresse. En effet, chaque chapitre est lié à un auteur classique ou contemporain, montrant comment la fiction devient un bouclier contre une réalité brutale et enragée. 

L’auteur nous retrace, à travers l’évocation de grands titres littéraires qui ont marqué la vie de Nabil, plus de 77 ans d’histoire palestinienne : l’exil de 1948, les camps de réfugiés, la prison, mais aussi ses amours et ses désillusions politiques. 

De Shakespeare à Victor Hugo, en passant par la poésie de Mahmoud Darwich, Rachid Benzine nous offre une leçon d’humanisme universel :

  • On peut coloniser une terre mais, on ne peut pas coloniser l’imaginaire d’un homme. Tant qu’il lit, il reste libre et ouvert au monde.
  • Derrière chaque chiffre ou image scandée par les médias se cache une histoire, une vie. Apprendre à ralentir le regard, à laisser une place pour écouter la voix de l’autre est une manière de traiter les tragédies humaines.
  • La culture est le seul héritage qui ne peut être réduit par les bombes, à condition qu’il y ait quelqu’un pour l’écouter et le transmettre. Le dialogue entre le vieil homme et le jeune homme symbolise le passage de témoin, le dépositaire d’une mémoire au-delà des murs de Gaza.

Nabil, sous influence littéraire, raconte ses lectures comme un lieu de vie, un acte politique de survie. La littérature n’est pas un luxe, c’est le cri de ceux qui n’ont rien lui murmure Victor Hugo dans Les Misérables. Celui qui cherche à préserver une droiture morale dans un monde qui veut le réduire à sa condition de victime. Lire au milieu des décombres est un acte de résistance, de révolte face au nihilisme de l’absurde de L’étranger ou de La peste d’Albert Camus. C’est faire l’effort de trouver un sens là où tout semble s’écrouler, où l’enfer est craché à la surface de la terre. Se libérer l’esprit pour ne pas être défini par l’oppresseur encourage Frantz Fanon dans les Damnés de la TerrePrendre possession de son identité, c’est prendre possession de soi-même : sans le récit, on est une image vide. 

Son roman ouvre la voie à l’espoir, à la capacité de rester « humain » à travers les références de Romain Gary dans La Promesse de l’aube. Nabil, par sa douceur et son humour, infuse au jeune Julien la beauté des mots, ceux qui sauvent.

Si Nabil se nourrit des auteurs « étrangers » comme bouclier intellectuel, c’est dans la poésie palestinienne qu’il puise sa force, sa résilience. Il y a une place particulière tenu par la figure de grands poètes palestiniens comme Mahmoud Darwich et Mourid Al Barghouti[4], qui ont su mettre des mots sur la dépossession, l’exil et l’attachement viscéral à cette terre. L’identité d’un peuple repose sur la beauté de sa langue et de ses paysages, pas seulement sur son statut de victime. 

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie[5] illustre son jardin intérieur, refusant de se laisser mourir spirituellement. Car la résistance ne passe pas seulement par le combat, mais par la capacité à nommer la beauté là où elle semble avoir disparu.

Cette cohabitation des vers de Darwich et de la littérature classique, rappelle que la culture est un dialogue entre les peuples, et que si Nabil lit ce n’est pas pour oublier Gaza, mais pour que Gaza ne soit pas oubliée. Une preuve qu’on peut tout détruire, sauf la capacité d’un homme à espérer. 

Nabil et ses auteurs ne sont pas seulement des témoins du passé, mais des veilleurs du présent, des gardiens de notre humanité…

Najoua


[1] Rachid Benzine, L’homme qui lisait des livres. Edition : Roman julliard-2025. P.18

[2] Idem-p.13

[3] Idem-p.17

[4] Tiré Les gens de la nuit de Mourid Al Barghouti. P.90

[5] Ce livre rassemble 17 contributions d’écrivains français, palestiniens ou franco-palestiniens. Pour donner voix aux victimes et ne pas garder le silence alors que Gaza meurt de faim et de froid. Pour exprimer l’indignation collective face au sort réservé au peuple palestinien. Pour affirmer, après Mahmoud Darwich, que « sur cette terre, il y a ce qui mérite vie. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. » Edition : Seuil.

Lira bien qui lira le dernier (épisode 2)

« Étrange ?! Mon roi est bien différent ce soir. » Eowyn, la belle au sang royal voyait en son époux des attitudes nouvelles : une précipitation à l’intimité et non à la conversation, une volteface aux affaires du royaume, un excès de vie et de plaisir qu’elle ne lui connaissait pas. Plus elle observa cet homme et plus elle comprit que ce n’était pas son Roi. 

Sachant que le vizir connaissait le secret de faire passer son esprit dans le corps mort d’un animal, et qui plus est, depuis la chasse, le vizir n’apparaissait plus, elle se douta donc de la tromperie et du malheur qui était arrivé au Roi son époux. Bien que le vizir eût le corps et le visage de son prince, Eowyn ne voulut plus lui permettre la moindre familiarité à son égard, et feignit de ne point s’être aperçue de cette supercherie. Elle lui demanda : « Mon Roi, je me sens lasse en ces temps, je ne trouve le repos ni dans le sommeil ni dans ce palais ; mon esprit est préoccupé par un songe si terrible que le simple fait de m’en souvenir m’affecte. Tout ce que je peux vous dire, mon Prince, c’est de ne plus m’approcher tant que je suis dans cet état de faiblesse. Mon cœur appelle à du repos et une tranquillité loin de votre personne. » 

Le faux roi fut touché de chagrin par ces paroles, car il aimait éperdument cette princesse dès que son regard se posa sur elle, et ne voulant pas lui déplaire, se résolut à ne plus la voir qu’en compagnie et non en privé. Il espérait par ce moyen de fléchir sa fermeté, ou du moins de lui donner le temps du repos, sans qu’elle ne s’éloigne définitivement de son droit marital. Les coupables, quelle que soit leur autorité, sont toujours dans la crainte. Le crime poursuit partout le criminel, et sa conscience en est le bourreau. C’est pourquoi ce prétendu roi tâchait non seulement de se faire aimer de cette princesse, mais encore de tout le monde au palais. Aux affaires du royaume, il ne s’en souciait guère, son intention était concentré sur ce que cette posture royale pouvait lui offrir. C’était tous les jours de nouveaux plaisirs et des hommages qu’on lui rendait dont il témoignait beaucoup de reconnaissance par des gratifications qu’il faisait, suivant le mérite et la qualité de chacun : un pouvoir fort grisant…

Pendant qu’il goutait ainsi les douceurs de son usurpation, le véritable roi, qui était métamorphosé en biche, souffrait tous les maux imaginables. Il était continuellement persécuté par les daims, par les cerfs et par tous les animaux les plus cruels, qui le mordaient et le malmenaient. Las et rebuté d’un état si malheureux, il fuyait sans cesse la compagnie des autres animaux. Un jour, se promenant seul dans une plaine, il trouva un perroquet mort. Pensant trouver la voie vers une vie plus tranquille ; et tout en prononçant les paroles secrètes, il entra avec son esprit dans le corps de cet animal, et aussitôt laissa la biche au sol et devint perroquet. 

Cette transformation lui fit plaisir, et comme il voltigeait d’un côté à l’autre, il aperçut un oiseleur de sa ville, qui tendait des filets pour prendre des moineaux. Cette vue lui procura de la joie, et il se laissa volontairement attraper, espérant que cet homme pourrait le rétablir dans son premier état. À peine l’oiseleur eut fait la capture, qu’il mit sa prise dans une grande cage où se trouvait quelques malheureux volatils et retourna à ses autres filets.

Le perroquet fit en sorte, avec son bec, de tirer une petite cheville qui fermait la porte de la cage ; et l’ayant ouverte, il donna la liberté aux prisonniers volants. Quant à lui, il resta seul dans la geôle, s’abandonnant entièrement à sa destinée. Au retour de l’oiseleur, surpris de la fuite de ses oiseaux, il vint aussitôt refermer la cage de peur que le perroquet ne lui échappe. Celui-ci l’assura de sa fidélité, par le langage : « N’aie crainte, oiseleur ! Je ne te fausserai pas compagnie. Assurément, ma promesse est véridique. » Cet homme en fut fort étonné, ne pouvant s’imaginer qu’un perroquet sut si bien raisonner. Cela le consola de la perte de ses autres prises, et il se flatta de l’espoir de faire fortune par le moyen de cet oiseau coloré. Reprenant ses filets, il s’en retourna chez lui à la ville, satisfait de cette prise prometteuse.

Sur le chemin, il s’entretenait avec son perroquet, qui lui répondait toujours fort habilement. Lorsqu’il fut arrivé dans la ville, il passa dans une grande place, où il rencontra plusieurs de ses amis, avec lesquels il s’arrêta pour leur faire voir l’aimable capture qu’il avait faite. 

À quelques pas de là, un attroupement se forma, suite à un grand bruit. Le perroquet voulut connaitre la cause. L’oiseleur s’en étant informé, lui dit : « C’était une courtisane, qui ayant songé la nuit précédente qu’elle l’avait passé avec un jeune cavalier de la ville, lui réclama 10 pièces d’or. Mais, le cavalier, qui n’est pas dupe, se moque de la courtisane et de sa demande. Cependant, elle le retient par ses habits et veut absolument être payée : voilà le sujet de ce vacarme. » Le perroquet ayant entendu ce rapport, dit à l’oiseleur que, si on voulait bien les faire venir à lui, il les mettrait d’accord.

Connaissant l’esprit de son perroquet, il courut vers les personnes qui se disputaient. Il les aborda avec beaucoup de bienveillance et leur proposa de venir au-devant de cet animal afin de rendre un jugement dont ils n’auraient pas lieu de se plaindre. Cette proposition fit rire la compagnie, qui ne pouvait croire que ce perroquet put faire ce que son maitre-oiseleur avait avancé. Cependant, le cavalier, curieux de voir ce miracle, se tourna du côté de la courtisane et lui dit : « Si vous voulez vous fier à ce que cet animal ordonnera, j’y souscrirai volontiers. » La courtisane, qui n’était pas moins curieuse que le cavalier, y consentit aussi.

Ils s’approchèrent du perroquet, lequel, après avoir entendu la plaidoirie de chaque partie, demanda une table et un grand miroir. On les lui apporta, et ayant fait poser devant sa cage le miroir sur la table, il dit au cavalier de poser sur cette table les 10 pièces d’or que la courtisane demandait. Si ces paroles donnèrent de la joie à la dame, dans l’espérance d’avoir cette somme, elles ne causèrent pas moins de chagrin au cavalier, dans la crainte de perdre son argent. Mais il arriva tout le contraire :  « Ne touchez pas, madame, lui dit le perroquet, aux 10 pièces qui sont sur la table. Prenez seulement ceux que l’on voit dans le miroir. Comme vous n’avez eu affaire avec ce cavalier qu’en songe, il est juste que la récompense que vous en demandez soit semblable à un songe. »

L’assemblée, qui avait été témoin de ce jugement, en fut extrêmement surprise ; elle ne pouvait croire qu’un animal dépourvu de raison eut prononcé une sentence si judicieuse. La nouvelle se répandit dans toute la ville, et parvint jusqu’au palais… »

Najoua