Les apparences séduisent et rassurent, mais elles ne sont bien souvent que le reflet de nos propres projections. Se fier à elles, c’est oublier que, derrière chaque visage humain, se cache un monde intérieur que l’œil et le cœur ignore. Chaque expression, chaque mouvement, chaque posture, chaque vêtement n’est qu’un fragment d’une existence secrète et intime. Pourtant, le regard humain, emporté par l’émotion et le besoin de classer, s’empresse de juger : il étiquette, déduit et conclut à partir de ses expériences, de ses valeurs, et souvent de ses peurs. Ainsi, l’apparence n’est plus qu’une scène imaginaire où chacun projette ses propres fables.
Le philosophe allemand Arthur Schopenhauer écrivait dans Le Monde comme volonté et comme représentation : « Le monde est ma représentation. » Il entendait par là que tout ce que nous connaissons du monde nous vient par nos perceptions et par notre esprit. Il ne s’agit pas de nier l’existence d’une réalité extérieure, mais de reconnaître que cette réalité ne nous apparaît qu’à travers la forme de notre représentation.
De la même manière, lorsque nous regardons autrui dans les premiers instants, nous ne percevons pas son être intérieur : ses intentions, son vécu, son caractère profond, ses qualités ou ses défauts. Ce n’est qu’avec le temps que se fissure l’apparence et que l’invisible se laisse entrevoir. Dès lors, la question se pose du bien-fondé de nos jugements et des stéréotypes que nous entretenons, persuadés de comprendre l’autre au premier regard.
Allah soubhanahou wa ta‘ala nous rappelle dans le coran que juger autrui sans connaissance exacte est blâmable : « Ô vous qui croyez ! Évitez de trop conjecturer ; car une partie des conjectures est péché… » (sourate 49 Les appartements – verset 12). Il nous rappelle également que la véritable noblesse ne réside ni dans l’apparence, ni dans le statut, mais dans la piété et la sincérité du cœur (sourate 49 – Les appartements -verset 13). Et Allah sait parfaitement ce que nous dissimulons et ce que nous divulguons (sourate 6 – Les bestiaux – verset 73).
Si notre Créateur nous rappelle que nos yeux seuls ne suffisent pas pour connaître autrui à sa juste valeur, pourquoi ne pas exercer cette sagesse en domptant notre nafs plutôt qu’en nous inventant des histoires ? Cette réflexion méditative nous invite à aborder la vie avec humilité et bienveillance pour Allah et Ses créatures, à interagir avec un sourire sincère, et à cultiver la maîtrise de notre voix intérieure lorsqu’elle obscurcit la clarté de notre esprit. Car cette petite voix vacillante et impulsive use notre temps et notre énergie, et condamnent notre semblable avant même d’avoir échangé un mot, observé sa véritable nature ou éprouvé la moindre empathie à son égard. Quant à celles et ceux que notre nafs nous incite à écarter ou à juger hâtivement, il nous revient de suspendre notre jugement et d’apprendre à les connaître.
La condition humaine est imparfaite par essence, et c’est dans la reconnaissance de cette imperfection partagée que se tisse la possibilité d’une véritable solidarité. À travers un sourire, une main tendue, un cœur pieux et une intention sincère pour Allah ‘azza wa djal, nous pouvons favoriser l’élévation de chacun, en dépassant les apparences et les jugements hâtifs pour atteindre la profondeur de l’âme humaine. Ainsi, l’éthique islamique nous enseigne que chaque rencontre est plus qu’un échange : c’est une épreuve et un don.
Une épreuve, car elle teste nos réactions et nos jugements ; un don, car elle nous donne l’occasion de progresser en humilité, en bienveillance, en patience et en sagesse, en marchant dans la lumière de notre foi.
Ya Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux, éclaire nos cœurs de la lumière de la compréhension, fais de nos rencontres des sources de patience et de sagesse, purifie nos intentions, apaise notre nafs, et fais que chaque être croisé devienne un miroir de ton infinie miséricorde. Guide-nous sur le chemin de l’humilité, de la bienveillance et de la foi véritable.
E.F.