La Sagesse du chapelet

Un jour, un sage nommé Ramin décida d’offrir un enseignement aux jeunes adolescents de son village. Son prénom, d’origine persane, signifiait « celui qui apporte la joie », et il semblait être le reflet fidèle de son âme. Allah avait accordé à Ramin un don rare : celui de transmettre la sagesse par la douceur, la patience et la lumière du cœur. Lorsqu’il parlait, ses mots s’écoulaient comme une mélodie, apaisant les esprits agités. Les jeunes se trouvaient naturellement attirés par la sérénité qu’il incarnait. Ce n’étaient ni la force ni l’autorité qui faisaient son pouvoir, mais le sourire, la bienveillance et la lumière du dhikr qui émanaient de lui.

Dans sa tente modeste, qui servait à la fois de classe et d’espace de méditation, Ramin accueillait chaque jeune comme un trésor confié par le Très-Miséricordieux. Il s’asseyait à même le sol, suivant la tradition des sages et des maîtres spirituels, rappelant que la grandeur se trouve dans l’humilité. Sous lui, un coussin orné d’un tissu persan tissé à la main à Tabriz.

Soudain, Ramin frappa trois fois dans ses mains. Les adolescents, qui connaissaient bien ce rituel, sursautèrent doucement, comme des cœurs qu’on réveille. Ils accoururent vers lui, laissant derrière eux jeux et bavardages, et prirent place en cercle, chacun s’asseyant en tailleur sur son coussin soigneusement choisi et apporté de la maison. Ramin sourit. C’était là une tradition subtile qu’il leur enseignait : rien n’est insignifiant lorsqu’on cherche à se rappeler Allah. Chaque coussin, choisi avec soin, devenait pour eux un lieu de paix où l’âme pouvait s’orienter vers la réflexion spirituelle.

D’un geste lent, il glissa sa main droite dans la poche de sa tunique et en sortit un joli chapelet de 99 perles d’émeraude, un précieux cadeau offert l’année précédente par un ami afghan rencontré sur la route des voyageurs spirituels. La première perle, l’alif, plus grande, marquait le début du chapelet et scintillait. Ramin la prit entre son pouce et son index, inspira profondément, puis prononça : « La ilaha illa Lah. » Il n’y a de divinité qu’Allah. Les jeunes répétèrent après lui, leurs voix s’harmonisant comme un seul souffle. Il fit glisser la première perle, puis une autre, puis encore une…

À chaque perle traversée, l’invocation devenait plus profonde, plus posée, plus lumineuse. Les yeux de certains enfants se posèrent sur les perles d’un vert intense, nuancées d’éclats bleutés. La psalmodie se fit rythmée, douce, presque comme un battement de cœur collectif. Peu à peu, une paix descendit. Et lorsque la dernière perle glissa sous ses doigts, Ramin ouvrit doucement les yeux, regarda les jeunes et dit : « Imaginez que ce chapelet représente votre famille : votre mère, votre père, vos frères et sœurs… Si vous deviez choisir une perle qui représente votre père, laquelle serait-ce ? »

Aussitôt, des doigts s’agitèrent dans tous les sens. L’enthousiasme vibrait dans la tente. Ramin en désigna un avec tendresse : « Dalir, approche mon garçon, et montre-nous ton choix. » Dalir — dont le prénom signifie « le brave » — se leva, fier et honoré. Il toucha la grande perle alif, celle qui ouvrait le chapelet et où se rejoignaient les deux extrémités du fil. Ramin inclina la tête : « Et dis-nous, pourquoi cette perle ? » Dalir gonfla la poitrine et déclara avec fierté : « C’est la perle la plus grande et la plus solide. Elle est au début, comme mon papa qui est le plus fort et le chef de la famille. »

Un murmure admiratif parcourut le cercle. Ramin posa alors sa main sur l’épaule de l’enfant avec douceur : « Maa shaa Allah, belle réponse. » Il reposa le précieux chapelet d’émeraude et sortit de sa tunique un second chapelet, plus simple, aux perles modestes, pour commencer son expérience.
Il saisit la perle alif de la main gauche… puis, de la main droite, il en brisa net le sommet avec une petite pince. Les yeux des enfants s’écarquillèrent. Certains se penchèrent en avant, d’autres retinrent leur respiration. Une tension silencieuse s’installa. Ramin, lui, restait parfaitement calme. Il regarda un instant la perle brisée, puis ses élèves. Leur étonnement était le premier pas vers la compréhension. Dans ce silence suspendu, on devinait que ce geste — loin d’être une destruction — n’était qu’un portail vers une leçon plus profonde.

Ramin posa une seconde question : « Dalir, je viens de briser la perle alif, qui est à présent détachée du chapelet. ». « Oui », répondit Dalir. Ramin poursuivit : « Bien que la perle qui représentait ton père soit détachée, toutes les autres perles du chapelet sont toujours à leur place, n’est-ce pas ? » « Oui », répondit Dalir, troublé par cette question.

Après un court silence destiné à laisser cette image s’imprimer dans les cœurs, Ramin poursuivit. Il regarda le cercle d’enfants, tous suspendus à ses lèvres. « Maintenant, si je vous demande de choisir les perles qui représenteraient votre sœur et votre frère, lesquelles choisiriez-vous ? »

Les mains s’élevèrent aussitôt, avides de participer. Ramin sourit et désigna Nasrin, dont le prénom signifie « rose sauvage », symbole de beauté délicate et de force cachée. Elle s’approcha avec assurance et posa son doigt sur deux perles proches de celle qui représentait le père. Son regard montrait qu’elle avait déjà réfléchi. Ramin l’invita à expliquer son choix.
Elle répondit avec sincérité : « Les enfants restent toujours près de leur parent. Ils suivent où il va. C’est pour ça que j’ai choisi celles-ci. » La logique pure, limpide, presque instinctive d’un cœur d’enfant.

Ramin sourit avec tendresse, mais sans un mot, il prit alors sa pince et brisa les deux perles que Nasrin avait désignées. Les petits éclats roulèrent doucement sur le sol de la tente, rejoignant ceux de la perle alif. Puis Ramin tourna son regard vers Nasrin et reprit : « Regarde bien. Même après la perte de ces deux perles, les quatre-vingt-seize restantes sont toujours là. Le chapelet demeure un chapelet, n’est-ce pas ? »
Nasrin acquiesça, la voix plus faible : « Oui… c’est vrai. ». Elle retourna s’asseoir, soucieuse, comme si une brume de questions venait de se lever dans son cœur.

Les autres enfants, eux aussi, se redressèrent, suspendus entre curiosité et respect. Ils sentaient que la leçon portait sur la vie, la perte, la famille… et quelque chose de plus profond encore. Ramin laissa planer un silence apaisant. On n’entendait plus que le chuchotement du vent sur la toile de la tente. Puis il dit : « Ce que nous venons de faire n’est pas un jeu. Tout ce qu’Allah crée a un sens. Et même dans ce qui semble se briser, Il enseigne. »

Ramin laissa quelques secondes de silence pour marquer le suspense et observer le regard des enfants. Un chahut commença à naître, mais le sage frappa à nouveau trois fois dans ses mains pour faire taire l’assemblée. Il posa alors sa troisième et dernière question : « Maintenant, mes chers enfants… quelle pierre représenterait le mieux votre maman ? »
Un silence s’installa. Dans le cercle, des yeux hésitèrent, des mains se levèrent timidement.

Mais le regard troublé de Mozhedeh , dont le prénom signifie « la bonne nouvelle », attira aussitôt l’attention du sage. Ramin lui fit signe. Elle se leva lentement. Son regard demeura fixé un instant sur le chapelet, puis elle fit glisser toutes les perles vers le bas et pinça délicatement la cordelette entre son pouce et son index. Ramin, surpris par son geste, demanda doucement : « Pourquoi as-tu choisi cela ? »

La fillette prit une courte inspiration et répondit avec certitude : « Dieu a mis la réponse dans mon cœur. ». Le sage, souriant, l’encouragea : « Et quelle est-elle alors, mon enfant ? »

Sans détacher son regard du chapelet, Mozhedeh saisit lentement la pince. Puis, d’un mouvement précis, elle sectionna la cordelette. Les perles se répandirent à terre. Les enfants, bouche bée, observèrent la scène.
Mozhedeh baissa la tête vers les perles dispersées, puis murmura d’une voix claire : « La mère… n’est pas une perle. Elle est la corde qui les unit toutes. C’est elle qui tient, qui relie, qui rassemble. »

Elle releva les yeux. Son regard triste chargé d’histoires rencontra celui de Ramin. Les larmes de tristesse et de reconnaissance lui montèrent devant la sagesse que Dieu dépose parfois dans la bouche des enfants. Puis il dit, la voix brisée par l’émotion : « Chaque membre de la famille est une amanah, une confiance qu’Allah nous confie pour aimer, soutenir et élever nos âmes par la fraternité. Mais la mère… la mère est le cœur de cette confiance. Lorsqu’elle disparaît, le foyer endure l’épreuve la plus lourde. ». Il essuya ses yeux, ainsi que ceux de Mozhedeh, qui était déjà orpheline.

Dans le silence qui suivit, chacun pensa à sa mère : à sa chaleur, à son irremplaçable présence, à ses prières, et à ce fil invisible qui tient les âmes ensemble quand tout pourrait se défaire. Même si elle n’apparaît pas autant que les perles qu’elle entretient toute sa vie pour qu’elles brillent, la mère demeure la cordelette qui, contre vents et marées, unit et soutient le foyer. Ramin murmura alors, la voix tremblante : « La mère est la première corde, mes enfants. Mais la seule qui ne se brise jamais est celle du Très-Haut. Et ceux qui s’y attachent ne s’égarent ni de Lui, ni de leur famille. »

E.F.

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