Imaginez !
Un monde où chaque livre écrit, chaque découverte scientifique, chaque pensée philosophique, chaque œuvre des plus grands esprits de l’humanité serait accessible en quelques secondes. Un monde où la connaissance autrefois étaient gardée jalousement dans des bibliothèques poussiéreuses ou transmises secrètement de maitre à disciple circulerait désormais comme un fleuve infini à portée de main.
Cet univers, nous pouvons y accéder en quelque clics. Tous les manuscrits des bibliothèques du monde réunis dans un si petit espace. C’est le rêve de toute l’humanité qui se réalise.
Ce monde, c’est le nôtre !
Eh bien, il est clair que nous nous noyons. Non pas par manque d’oxygène, mais par excès d’eau. Que faire d’un océan d’informations quand nous perdons l’essentiel ? La capacité de penser, la faculté de discerner, le don sacré de la conscience éveillé… En un mot, la culture de la sagesse.
Notre double vie
Et depuis, est-ce que les gens sont -ils plus sages ? Sont-ils plus heureux ? Sont-ils plus en paix avec eux-mêmes ? Comprennent-ils mieux le sens de leur existence ?
Pourtant, nous vivons l’époque la plus extraordinaire et la plus tragique de l’Histoire humaine. Extraordinaire parce que jamais l’humanité n’a eu accès à autant de sagesses potentielles, d’expériences intellectuelles, de savoirs inhérents à ce qui fait de nous des êtres humains. Et tragique parce que nous sommes loin de la comprendre vraiment…
C’est troublant, n’est-ce pas ?!
Il y a des milliers d’années, nos aïeuls devaient parfois s’aventuraient dans des contrées lointaines juste pour entendre les enseignements d’un sage. Ils consacraient des années d’études pour apprendre au côté d’un maitre. La connaissance était rare et précieuse. Mais, surtout elle était sacrée. Car chaque enseignement était reçu comme un trésor…
Aujourd’hui, nous avons oublié un principe, qui jadis était fondamentale : la connaissance n’est pas la sagesse. L’information et la compréhension sont 2 choses différentes. Nous sommes passés d’une culture de la profondeur à une culture de la surface. D’une civilisation qui valorisait la contemplation, la réflexion profonde et le questionnement, à une société qui récompense la réaction. D’un monde où l’on prenait le temps d’assimiler une idée à un univers où l’on doit consommer, consommer sans jamais s’arrêter pour respirer.
Quelque chose s’est brisé par rapport à la connaissance.
Le pouvoir de choisir
Les neuroscientifiques nous expliquent quelque chose de fascinant et de terrifiant à la fois : notre cerveau est plastique, c’est-à-dire qu’il se modifie en fonction de ce que nous faisons. Chaque action, pensée, habitude sculpte littéralement la structure physique de nos neurones.
C’est magnifique ! Cela signifie que nous pouvons nous transformer, mais cela signifie aussi que nous pouvons être transformés. Notre cerveau s’adapte au flot constant d’information et crée de nouvelles connexions. Seulement, nous avons besoin d’un processus cognitif et d’un effort intellectuel pour transformer une information en connaissance[1]. Et c’est justement cette précieuse richesse qui s’effrite : la capacité à rester concentrer longtemps sur une seule chose, la faculté de s’immerger dans les profondeurs d’une idée, le pouvoir de plonger dans une réflexion soutenue.
“(…)La découverte de la plasticité du cerveau est l’une des meilleures nouvelles que la science nous ait apportées. Il faut aller beaucoup plus loin et s’engager pour explorer les immenses capacités du cerveau. Il est le symbole de la dignité humaine, la marque incontestable de la puissance de l’Homme. Il est le siège de la pensée et du génie humain ; il faut le protéger, le soigner, le ménager. Un organe aussi précieux pour l’avenir de notre humanité doit être choyé. Le champ de la recherche est immense. »[2]
Pour passer d’une simple information à un principe qui nourrit la vision du monde, nous avons besoin de comprendre les éléments, leurs interactions, leurs potentiels, leurs utilités comme leurs méfaits. C’est là que la sagesse entre en scène.
Nous la définirons ainsi : c’est l’art d’utiliser toute donnée, de la trier, de lui donner un sens, de l’appliquer avec discernement pour le bien commun et le jugement éclairé. Or, la vitesse et le volume de notre monde numérique nous privent de cet espace vital, nécessaire à cette « alchimie ».
Algorithme, quand tu nous tiens !
Il est devenu notre nouveau bibliothécaire. Il nous enferme dans des chambres confortables en nous donnant ce qu’on aime, en nous confortant dans nos idées et en nous coupant d’autres perspectives divergentes ou plus complexes. Or, l’excès des mêmes informations personnalisées nous gardent fermement dans une certitude contagieuse. Pour s’en défaire, il faut nous éduquer à prendre un chemin vers d’autres réflexions. C’est la posture de l’humilité qui trace le plan vers cette sagesse.
Malheureusement, notre attention est parasité par ce flot incessant d’information et nous laisse un champ très réduit de compréhension. De nos jours, c’est la compétition de l’attention qui prend de la valeur, là où la vérité avait sa place suprême.
C’est pourquoi, la sagesse exige du silence, de l’introspection et du temps. Des denrées rares à l’ère du scroll infini !
En réalité, le numérique peut être un outil très utile si nous le maitrisons. Pour cela, notre angle d’attaque serait de passer d’une consommation passive et distraite à une utilisation active et concentré. Le sage est, donc celui qui choisit quand se connecter, à quoi prêter attention et comment intégrer l’information sans se laisser submerger. Car la sagesse, fruit de l’expérience, de la modération et de l’humilité, est une qualité qui s’acquière lentement.
Entreprenons un manifeste pour une lecture sans limites dans l’univers de l’encre et du pixels !
En résumé, la sagesse se repose sur 4 grands piliers pour transformer l’information en concept :
- La lecture, c’est la connaissance théorique et l’accès à un monde enrichissant
- L’expérience, c’est la compréhension pratique et un jugement affuté
- La réflexion, c’est l’intégration de la connaissance et de l’expérience de soi
- Les échanges, c’est la nuance et remise en question de ses propres idées
Il faut un bagage et notamment, une boussole pour faire le voyage vers la sagesse. N’est-ce pas le projet de toute une vie ?!
Aussi étroit soit le chemin,
Nombreux les chutes dans cette société dévorante,
Restons les maitres de nos choix,
Soyons les capitaines de nos âmes ![3]
Najoua
[1] Pour en savoir plus : IA générative : le risque de l’atrophie cognitive. Un article scientifique de la revue de l’institut polytechnique de Paris, écrit en juillet 2025 sur une étude réalisée par des chercheurs du Massachusetts ( MIT) sur 4 mois, impliquant 54 participants où la charge cognitive pertinente ( cad l’effort intellectuel nécessaire pour transformer une information en connaissance) a chuté de 32% ( ondes cérébrales divisées par 2) et 83% des utilisateurs de la IA étaient incapables de se souvenir d’un passage qu’ils venaient d’écrire.
[2] La plasticité cérébrale – Fondation pour la Recherche sur le Cerveau. Daniel Tricot, ancien administrateur de la Fondation pour la Recherche sur le Cerveau.
[3] Inspiré du poème de William Henley, Je suis le capitaine de mon âme. Poème cité par Nelson Mandela dans le film Invictus.