Le poids des mots et des silences

Je t’aime
– Je te déteste
Tu es doué(e)
– Tu es nul(le)
Tu iras loin
– Tu es un(e) incapable
Je t’accompagne ?
– Débrouille-toi !
Je te comprends
– Tu exagères
J’ai confiance en toi
– Je préfère m’en occuper
Je te crois
– Tu mens
Ça me touche
– Je m’en fiche
Félicitations !
– Il n’y a pas de quoi t’envoler…

Voici un échantillon des paroles qui traversent nos vies : des fragments d’âme jetés dans l’air, des éclats de pensée cherchant à se faire entendre.
Parfois, elles s’accompagnent de joie et de sourires. Parfois, c’est le silence qui recueille leur résonance, suspendant le temps entre ce qui se dit et ce qui se tait.

Les mots sont des instruments ambivalents. Ils peuvent enchaîner ou libérer, blesser ou guérir, cacher ou révéler, éclairer ou tromper. Une phrase mal choisie peut peser plus lourd qu’une action, et une parole sincère peut changer tout un monde.

L’être humain est fondamentalement un être parlant. Le langage ne sert pas seulement à communiquer : il fonde la conscience, façonne la perception du réel, tisse le lien avec les autres. Parler n’est donc jamais neutre : c’est toujours un acte d’être.

Le silence, lui aussi, est porteur de sens. Se taire n’est jamais un simple vide : c’est un choix, une décision d’écouter, d’attendre, de protéger, ou parfois de fuir. Dans certaines circonstances, le silence est un refuge ; dans d’autres, il devient complice de l’injustice. Même l’absence de mots parle — parfois plus fort que toutes les paroles.

Ainsi, parole et silence sont deux gestes qui façonnent le monde. Entre eux, la vie se joue. Le silence peut préparer la parole juste, ou enfermer l’autre dans sa solitude. Les mots peuvent bâtir ou détruire, sauver ou condamner. La sagesse consiste à trouver l’équilibre : parler lorsque la parole élève, se taire lorsque le silence protège.

Martin Luther King nous rappelle : « À la fin, nous nous souviendrons non pas des mots de nos ennemis, mais des silences de nos amis. »

Cette citation nous invite à oser parler pour défendre, soutenir et consoler.
Elle rappelle que nos relations se construisent autant sur ce que nous disons que sur ce que nous taisons. Il a également prononcé ces mots célèbres :
« I have a dream ». Sa parole a donné de l’espoir et réchauffé le cœur de tous ceux qui subissaient la ségrégation aux États-Unis dans les années 1950 et 1960. Ces mots n’étaient pas seulement une expression de rêve, mais un acte de courage et de foi, capable de mobiliser, d’unir et d’inspirer tout un peuple à lutter pour la justice et l’égalité.

Marshall Rosenberg, quant à lui, a intitulé un de ses ouvrages phare de la Communication Non-violente : « Les mots sont des fenêtres, ou bien ils sont des murs. »
Il nous invite à méditer sur les mots doux qui ouvrent des fenêtres dans la communication car ils permettent de comprendre, de se rapprocher, d’exprimer ses émotions ou d’apaiser un conflit. Et à l’inverse, les mots durs dressent des murs car ils bloquent, isolent et créent des barrières entre les personnes.

Chaque mot offert et chaque silence conservé laissent une empreinte dans le monde. Ils révèlent la profondeur de notre cœur, la lumière ou l’ombre qui nous habite. Faut-il préférer les mots ou le silence ? Les deux se répondent. L’un donne sens à l’autre. Le silence peut révéler ce que les mots ne peuvent dire, tout comme les mots peuvent libérer ce que le silence retenait depuis trop longtemps.

Allah le tout Miséricordieux le Très Miséricordieux, dit dans le Coran –
sourate 17, Al-Isra, verset 53 :
وَقُل لِّعِبَادِى يَقُولُوا۟ ٱلَّتِى هِىَ أَحْسَنُ إِنَّ ٱلشَّيْطَٰنَ يَنزَغُ بَيْنَهُمْ إِنَّ ٱلشَّيْطَٰنَ كَانَ لِلْإِنسَٰنِ عَدُوًّا مُّبِينًا

« Dis à Mes serviteurs de se traiter de la meilleure manière possible, car le diable essaiera toujours de les diviser. Sûrement, le diable est le plus ardent ennemi de l’homme. »
Le Coran met l’accent sur la parole bienveillante, respectueuse et équilibrée, qui ne blesse pas et ne provoque pas de disputes inutiles.

Le Prophète Muhammad (paix et salut sur lui) est un exemple parfait de l’usage bienveillant des mots. Sa parole était douce, mesurée et porteuse de sagesse. Il enseignait que même un simple sourire pouvait être une forme de charité et que la parole devait être guidée par la bienveillance et la justice.
Il disait :
قال رسول الله ﷺ : ‏ ‏من كان يؤمن بالله واليوم الآخر، فليقل خيرًا، أو ليصمت‏‏

« Celui qui croit en Allah et au Jour dernier, qu’il parle du bien ou qu’il se taise.»
Cette guidance montre que les mots peuvent construire des ponts, apaiser les cœurs, encourager et réconforter. Parler avec douceur et retenue n’est pas seulement un acte moral : c’est une manière d’élever le monde autour de soi.

Quant à l’imam Ali ibn Abi Talib (que la paix soit sur lui) nous rappelle, dans un hadith, le jihad quotidien que nous devons mener contre la parole :
إذا تَكَلَّمْتَ بِالكَلِمَةِ مَلَكَتْكَ، وإذا أمْسَكْتَها مَلَكْتَها۔

« Quand tu prononces un mot, il te domine ; et quand tu le retiens, tu le maîtrises.»
Chaque mot a un effet : soit nous en sommes les maîtres, soit nous en devenons les esclaves. Il invite à la conscience, à la retenue et à la maîtrise de ce que nous prononçons.

Le juste milieu consiste à trouver l’équilibre entre parole et silence, entre parler et se taire, pour que nos paroles nous élèvent dans la fraternité et que nos silences apaisent l’humanité.

Ya Allah,
Aide-nous à parler avec douceur et justice,
à écouter avant de répondre,
et à nous taire lorsque le silence est plus sage que la parole.
Allahouma amin

E.F.