Les désorientés

A la mort de Mourad, Adam, professeur d’histoire à Paris, décide de rassembler, après 25 ans, ses amis de jeunesse que la vie a dispersé aux quatre coins du monde. Son souhait est d’abord d’évoquer la mémoire de leur ami perdu, mais aussi et surtout de raviver leurs souvenirs d’autrefois, eux qui étaient unis par le désir d’un monde meilleur.

Ce roman intimiste, narré tantôt à la première personne, tantôt à la troisième, alterne le journal intime d’Adam, le narrateur, et les échanges avec ses amis perdus de vue. Au fil du récit, on découvre des personnages écorchés par la guerre, par l’exil… et dont la blessure est encore vive pour certains. 

Au travers des pages, une certaine amertume nous traverse. Elle nait des désillusions, des désenchantements, des rêves échoués auxquels l’être humain se confronte un jour ou l’autre. Parfois à la dérobée, parfois avec douleur mais elle est présente.

L’Académicien excelle dans l’art de l’expression nuancée, de la suggestion et de la connotation ce qui fait naître en nous une palette de sentiments qui ne laissera pas le lecteur indifférent.

Amin Maalouf nous raconte un pan de l’histoire de sa terre natale, le Liban qu’il ne cite jamais d’ailleurs mais qu’il nommera le Levant. Comme à son habitude, il nous pousse à la réflexion sur des thèmes intemporels tels que l’amitié, le pouvoir, l’identité… et d’autres tels que le rapport de l’Orient et de l’Occident ou encore des Juifs et des Arabes dont l’actualité brûlante et criante ne me permet pas de taire. En voici un extrait dont l’analyse suscite considération et vif intérêt :

Ce conflit qui a bouleversé nos vies n’est pas une querelle régionale comme les autres, et ce n’est pas seulement un affrontement entre deux « tribus cousines » malmenées par l’Histoire.  C’est infiniment plus que cela. C’est ce conflit, plus que tout autre, qui empêche le monde arabe de s’améliorer, c’est lui qui empêche l’Occident et l’Islam de se réconcilier, c’est lui qui tire l’humanité contemporaine vers l’arrière, vers les crispations identitaires, vers le fanatisme religieux, vers ce qu’on appelle de nos jours « l’affrontement des civilisations ». 

(…) En l’occurrence, on pourrait affirmer, sans risque d’erreur, que dans l’histoire trois ou quatre fois millénaire du peuple juif, les années quarante du vingtième siècle, qui ont vu une tentative d’extermination, puis la défaite du nazisme, puis la création de l’État d’Israël, constituent la décennie la plus dramatique et la plus significative de toutes.

(…) Dans un monde idéal, les choses auraient pu se passer autrement. Les Juifs seraient venus en Palestine en expliquant que leurs ancêtres avaient vécu là il y a deux mille ans, qu’ils en avaient été chassés par l’empereur Titus, et qu’à présent ils avaient décidé d’y revenir ; et les Arabes qui peuplaient ce pays leur auraient dit : « Mais bien sûr, entrez donc, vous êtes les bienvenus ! Nous vous laisserons la moitié du pays et nous irons vivre dans la moitié qui reste. » Dans le monde réel, les choses ne pouvaient se passer ainsi. Quand les Arabes ont compris que l’immigration juive n’était pas le fait de quelques groupes de réfugiés, mais qu’il s’agissait d’une entreprise organisée visant à s’approprier le pays, ils ont réagi comme l’aurait fait n’importe quelle population : en prenant les armes pour l’empêcher. Mais ils se sont fait battre. Chaque fois qu’il y a eu un affrontement, ils se sont fait battre. Je n’arrive plus à compter le nombre des défaites qu’ils ont déjà subies. Ce qui est certain, c’est que cette succession de débâcles a progressivement déséquilibré le monde arabe, puis l’ensemble du monde musulman. Déséquilibré au sens politique, et aussi au sens clinique. On ne sort pas indemne d’une série d’humiliations publiques. Tous les Arabes portent les traces d’un traumatisme profond, et je ne m’exclus pas du lot. Mais ce traumatisme arabe, lorsqu’on le contemple à partir de l’autre rive, la rive européenne, ma rive adoptive, ne suscite que l’incompréhension et la suspicion.

J’ai lu dernièrement ce témoignage d’un ambassadeur israélien sur sa carrière dans les années cinquante et soixante : « Notre mission était délicate, parce qu’il nous fallait à la fois persuader les Arabes, qu’Israël était invincible, et persuader l’Occident qu’Israël était en danger de mort. » Avec le recul, on peut dire que ce diplomate et ses collègues ont remarquablement réussi dans cette mission contradictoire. Il ne faut pas s’étonner, dès lors, si les Occidentaux et les Arabes ne posent pas le même regard sur l’État d’Israël ni sur l’itinéraire du peuple juif.

Mais ce n’est évidemment pas l’habileté des diplomates qui explique cette différence de perception. Il y a, objectivement, deux tragédies parallèles. Même si la plupart des gens, chez les Juifs comme chez les Arabes, préfèrent n’en reconnaitre qu’une. Les Juifs, qui ont subi tant de persécutions et d’humiliations à travers l’histoire, et qui viennent de connaitre, au cœur du vingtième siècle, une tentative d’extermination totale, comment leur expliquer qu’ils doivent demeurer attentifs aux souffrances des autres ? Et les Arabes, qui traversent aujourd’hui la période la plus sombre et la plus humiliante de leur histoire, qui subissent défaite sur défaite des mains d’Israël et de ses alliés, qui se sentent bafoués et rabaissés dans le monde entier, comment leur expliquer qu’ils doivent garder à l’esprit la tragédie du peuple juif ?

Sans rien nous imposer, Amin Maalouf parvient, une fois de plus, à poser un regard impartial sur ce conflit historique avec justesse et sagesse. Sans oublier ce vibrant appel à l’harmonie entre les peuples qu’il lance comme une bouteille à la mer.

L.M.