Sur les traces d’une langue

Hasard, safari, magasin, coton, alcool, abricot, aubergine, sucre, camphre, jasmin, gazelle…. Quel est le dénominateur commun de tous ces termes ? Ce sont tous des mots de français trouvant leur origine dans la langue arabe. 

Un héritage davantage arabe que gaulois!

C’est le titre de ce livre, légèrement provocateur puisqu’écrit par un Français, qui m’a interpellée en premier : «  Nos ancêtres les Arabes, ce que le français doit à la langue arabe » 

Ni une ni deux, je m’y suis plongée, intriguée et ravie qu’un professeur en histoire de la langue française vienne appuyer de façon argumentée, ce que je percevais confusément depuis longtemps : nous ne sommes que peu conscients de la large place qu’occupent les mots d’origine arabe dans notre expression quotidienne en français. 

Je me souviens de ma collègue toulousaine, à qui je faisais remarquer qu’elle venait d’employer un mot arabe et qui me rétorqua avec surprise : « Un petit chouia ? Mais non voyons, c’est du français ! » 

C’est là toute la subtilité de mots qui ont voyagé de l’arabe au français et s’y sont tellement bien imbriqués qu’ils ont été comme adoptés par une langue qui n’entend plus leur sonorité arabe. 

De façon ludique et non dénuée d’humour, Jean Pruvost revient sur cette expression « nos ancêtres les Gaulois », popularisée par la bande dessinée Astérix et Obelix. 

Et de démontrer qu’en réalité les peuples gaulois ont perdu leur langue en l’espace de 4 siècles, balayée par le latin, la langue des conquérants romains venus envahir la Gaule vers le 1er siècle avant J-C. 

C’est ainsi que la langue française actuelle n’a en réalité hérité que d’une centaine de mots d’origine gauloise. Elle emprunte en revanche énormément de mots à l’anglais, à l’italien et à l’arabe. L’arabe qui serait ainsi la troisième langue d’emprunt du français, avec plus d’un demi-millier de mots de base, sans compter les dérivés ( jupe, jupon / orange, orangeade, oranger etc.) 

Remonter le fil 

Alors comment ces mots ont-ils voyagé ? 

À partir du 7ème siècle le et jusqu’au 15ème, la civilisation arabo-musulmane rayonne sur la péninsule ibérique, ce qui constitue une véritable voie d’accès de la langue arabe aux autres pays de l’Europe, par l’intermédiaire de Cordoue, brillante capitale intellectuelle, où se pressent savants, scientifiques et philosophes. 

Algèbre, zénith, zéro, goudron, carmin, divan, vizir,… 

Une autre voie d’emprunt des mots arabes en langue française fut celle des échanges commerciaux et culturels autour du bassin méditerranéen, avec une présence très influente et dynamique des artisans et commerçants arabes. 

Maroquinerie, nacre, ambre, jarre, gilet, carafe, caftan, satin,… 

Plus tard dans l’Histoire, la colonisation de l’Afrique du Nord viendra étoffer le lexique. 

Kabyle, wilaya, baroud, bled, saroual, Sahara, kif-kif,… 

Ensuite, l’indépendance de l’Algérie et le rapatriement des pieds-noirs en France intégreront au langage courant un vocabulaire correspondant à certaines habitudes nostalgiques venues dans leurs bagages.  

Tajine, méchoui, merguez, harissa,… 

A partir des années 1970, les vagues importantes d’immigration en provenance d’Afrique du nord contribuèrent  elles aussi à ancrer un certain nombre de vocables dans la langue française. Plus tard, aidées d’un catalyseur inattendu : le rap. 

Un héritage enrichissant  

Ainsi, sans le savoir, les locuteurs francophones utilisent quotidiennement des mots arabes, c’est là l’héritage d’une histoire intime et ancienne entre le français et l’arabe.  

En 2018 en France, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale avait déchaîné les passions et les crispations en proposant d’intégrer l’apprentissage de l’arabe dans les programmes scolaires. Un tollé des partis de droite et d’extrême droite avait coupé court à cette idée.  

Un positionnement idéologique qui ne pourra pas occulter définitivement un fait : l’arabe fait déjà partie de la langue française, et ces deux langues riches et vivantes ont une histoire ancienne et commune. 

Hayat Belhaj