Selon les statistiques sur l’origine de la population belge, la proportion d’origine étrangère représente 20% de la population totale [1] dont la citoyenneté marocaine se trouve en tête du classement. C’était en 1964, que ces 2 pays, la Belgique et le Maroc signèrent une entente d’occupation des travailleurs marocains.
60 ans de présence marocaine en Belgique font suite à l’époque des conventions sur la main-d’œuvre entre l’Europe et l’Afrique du nord. Les appels d’offres inondaient les radios et les journaux des pays méditerranéens : contrats en bâtiments, dans l’industrie, dans les mines. L’Europe courtisait une main-d’œuvre afin de reconstruire les états dévastés par la Seconde Guerre mondiale… Un eldorado pour certains, un calvaire pour d’autres, et certainement un déracinement pour tous.
Des bribes de souvenirs
Après avoir constaté que la main-d’œuvre européenne était manquante, la solution d’aller chercher dans les pays colonisés un autre type d’ouvrier devenait vitale pour rebâtir. Ainsi, « l’étranger » traverse la mer et arrive dans un pays d’accueil où les difficultés d’adaptation se font ressentir dès le premier pas posé : la langue du pays, les us et coutumes, les défiances mutuelles, l’ignorance des droits.
Les pouvoirs publics belges [2] dans leur politique d’accueil ont peu investi dans les installations des « immigrés-ouvriers » : pas assez de logements adaptés aux grandes familles, peu ou pas de connaissance de leurs droits quant aux heures prestées, les écoles où étaient scolarisés les enfants devaient se débrouiller avec les moyens du bord. Les élections sociales vont permettre aux travailleurs d’élire leurs représentants aux conseils d’entreprise et aux comités de sécurité et d’hygiène. Cependant, la communauté marocaine ne sera pas représentée (souvent par crainte et/ou par ignorance) ce qui est différent pour les autres travailleurs venant de pays européens comme l’Italie et l’Espagne.
Les conditions de travail pénible, la difficulté de se loger dignement et les stéréotypes, le racisme, la xénophobie faisaient aussi partie de leur quotidien. Travailler pour subvenir aux besoins des familles, puis repartir d’où l’on est venu. C’était l’objectif de tant d’immigrés marocains. Mais, les enfants de la première génération aspiraient à autre chose. Ils n’ont connu que la Belgique, ont été bercés par la culture belge dès leur plus tendre enfance. Pour eux, hors de question de partir sur la terre de leurs parents. Des enfants « déracinés » entre deux terres. En Belgique, l’étiquette d’enfant d’« immigrés » et au Maroc, l’étiquette d’enfants « européanisés » colle à leur peau. En d’autres termes, ils sont les enfants de nulle part.
Le lien intergénérationnel
La notion de travail pour la jeune génération bouscule leur identité. Leurs parents, venus parfois avec une petite valise pour des lendemains meilleurs, furent le premier socle d’un lien intergénérationnel. En effet, les conditions de travail des premiers immigrés étaient très difficiles, leurs postes étaient souvent laborieux et dangereux dans les mines, la métallurgie. Aujourd’hui, la deuxième descendance veut sortir de cette vision ancienne de la migration vers le travail industriel. C’est pourquoi, ils sont porteurs de projets sociaux, culturels, politiques, et se détachent de la continuité du schéma migratoire perpétué par leurs parents.
De plus, un travail de mémoire [3], pour entretenir ce lien entre les premières générations et les suivantes, est nécessaire afin de comprendre les conditions d’arrivée des parents en terre d’Europe. La connaissance d’un pan de l’Histoire permet de remettre du lien entre les familles. Un devoir de mémoire plus que vital pour les enfants d’immigrés doit toujours être retracé afin de comprendre sa propre situation de jeunes nés en Belgique. Renier son passé, c’est renoncer à son avenir. On hérite de la culture de nos parents, et on façonne la nôtre en l’exprimant à travers nos aspirations et nos projets d’avenir.
Se sacrifier pour une meilleure vie, c’était leur priorité. Les commémorations en l’honneur de nos anciens sont indispensables pour tracer leurs sacrifices et leur courage. Le rattachement à la culture et le droit à l’intégration font émerger une élite marocaine dans divers pôles : politiques, artistiques, entrepreneuriat. Aujourd’hui, les enfants des flux migratoires marocains portent en eux le changement et ce, dans une société belge multiculturelle puis, timidement, tracent la voie de la transmission et se réapproprient les récits de leurs parents…
À nos pères.
Najoua, fille d’immigrés
[1] Site de STATBEL sur le site www.fr.360.ma/mondestatistique.
[2] Pour en savoir plus : « Emigrés nord-africains de Belgique » documentaire réalisé par la RTB la deux en 2004 avec des archives de 1970, sur YouTube dans le blog de emya noiram.
[3] Pour en savoir plus : http://www.rtbf.be/article/les-maroxellois-fetent-60-ans-dimmigration-cest-important-daller-a-la-source-11331276