Il y a quelque chose qui me trouble profondément

Pourquoi le crime fascine-t-il autant ?
Pourquoi les atrocités font-elles le buzz ?
Pourquoi connaît-on par cœur le nom des meurtriers…
et si peu celui des sauveteurs ?

Je scroll.
Je vois des bandes-annonces de séries inspirées de tueurs en série.
Des documentaires qui décortiquent leurs parcours, leurs enfances, leurs “motivations”.
On analyse leurs gestes, on reconstitue leurs pensées, on leur consacre des heures d’écran.

On transforme l’horreur en scénario.
On transforme la violence en intrigue.
On transforme des vies brisées en divertissement.

Et je me demande : à quel moment avons-nous décidé que cela méritait autant de lumière ?

On connaît les dictateurs.
On connaît Adolf Hitler, son idéologie, ses discours, ses dates.
On connaît Joseph Staline, ses purges, ses chiffres glaçants.
On dissèque les tueurs en série comme Jeffrey Dahmer, on analyse leurs gestes, leurs pensées, leurs ténèbres.

On entre dans leur tête.
On leur consacre des heures d’écran.
On les transforme en personnages.

Mais qui consacre des saisons entières à celles et ceux qui sauvent ?

Qui connaît vraiment Irena Sendler, qui a fait sortir des milliers d’enfants du ghetto de Varsovie ?
Qui parle avec la même intensité d’Abdul Sattar Edhi, qui a ramassé les oubliés du monde avec une dignité bouleversante ?
Qui raconte le combat du docteur Denis Mukwege en République démocratique du Congo, celui qu’on appelle “l’homme qui répare les femmes” ?
Qui connaît Malala Yousafzai, qui a survécu à une balle pour avoir défendu le droit des filles à l’éducation, et qui continue, inlassablement, à porter la voix de celles qu’on veut faire taire ?
Qui parle de Mohamed Bzeek, cet homme qui accueille chez lui des enfants en fin de vie pour qu’aucun d’eux ne quitte ce monde seul ?

Pourquoi les monstres deviennent-ils des figures culturelles…
et les sauveurs des notes de bas de page ?
Je ne dis pas qu’il ne faut pas raconter l’Histoire.
Il faut comprendre les guerres.
Il faut analyser les crimes.
Il faut nommer les horreurs pour ne pas les répéter.

Mais entre comprendre… et glorifier malgré soi, la frontière est fragile.

Les plateformes débordent de récits inspirés de conflits…

Je pense à la Syrie.
On a vu les bombes.
On a vu les immeubles éventrés.
On a vu les images insoutenables.

Mais combien connaissent les noms des volontaires qui, sous les gravats, cherchaient des survivants à mains nues ?
Combien savent ce que cela signifie de retourner encore et encore dans un immeuble qui peut s’effondrer à tout moment ?

Je pense à la Palestine.
On parle des frappes, des roquettes, des représailles.
On compte les morts comme des statistiques.
On débat, on s’indigne, on prend position.

Mais qui raconte, avec la même ampleur, les médecins qui opèrent sans anesthésie suffisante ?
Les parents qui continuent d’enseigner l’alphabet à la lumière d’une bougie ?
Les enfants qui partagent le peu qu’ils ont au milieu des ruines ?

La guerre fait du bruit.
Elle crée des images puissantes.
Elle choque.
Elle attire.

La résilience, elle, ne crie pas.
Elle tient.
Elle persiste.

On produit des films sur les cartels.
On romantise les mafias.
On transforme les chefs de guerre en personnages “complexes”, presque attachants.

Mais qui met en scène avec la même intensité un instituteur qui choisit de rester dans un village bombardé pour que les enfants aient encore un semblant de normalité ?
Qui écrit des scénarios sur ces femmes anonymes qui traversent des frontières pour nourrir d’autres familles que la leur ?

Je me demande si nous ne sommes pas devenus dépendants du spectaculaire.

Le mal est spectaculaire.
Il explose.
Il détruit vite.
Il marque les esprits.

Le bien est patient.
Il construit lentement.
Il ne cherche pas à impressionner.

Et peut-être que dans une époque dominée par les algorithmes, ce qui ne choque pas disparaît.

Mais est-ce une fatalité ?

Est-ce que nos consciences doivent forcément être réveillées par l’horreur ?
Faut-il toujours plus de violence pour capter notre attention ?

Je refuse de croire que l’humanité soit fascinée uniquement par sa part sombre.

Je crois que nous sommes aussi émus par le courage.
Profondément.
Mais on ne nous le montre pas assez.
Ou peut-être que nous ne le partageons pas assez.

Imaginez si l’on faisait autant de bruit pour les bâtisseurs que pour les destructeurs.
Si l’on connaissait le nom des artisans de paix comme on connaît celui des tyrans.
Si les algorithmes mettaient en avant les gestes de solidarité autant que les scènes de chaos.

Le monde serait-il différent ?
Ou est-ce notre regard qui doit changer en premier ?

Les atrocités existeront, malheureusement.
Les guerres continueront de faire des ravages.
Les injustices ne disparaîtront pas par magie.

Mais à côté de chaque acte de destruction, il y a presque toujours un acte de courage.
À côté de chaque bombe, quelqu’un qui protège.
À côté de chaque crime, quelqu’un qui soigne.

Le mal fait du bruit.
Mais le bien fait tenir le monde.

Et peut-être qu’il est temps de choisir ce que nous voulons amplifier.

Peut-être que réveiller les consciences ne signifie pas seulement dénoncer l’horreur…
mais aussi redonner à la lumière la place qu’elle mérite.

H. L.

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