Savourer le temps qui passe

Aujourd’hui, on a beaucoup de mal à être dans l’instant présent, à l’habiter. Pourquoi ?
Parce qu’on est impatient. Parce qu’on veut tout le temps être dans la prédiction, dans le contrôle.

La façon dont je conçois cette idée de temps qui passe façonne ma manière de le vivre. Face à cette puissance du temps, nous avons oublié une valeur bien nécessaire pour apprendre à le traverser dans l’apaisement : l’humilité.

La posture de l’humilité

Nous sommes dans une société qui nous pousse à contrôler ce temps, à rechercher la posture de la toute-puissance. Une sorte de possession avide d’avoir une mainmise sur tout. Puisqu’aujourd’hui, la vision sociétale nous rappelle à quel point l’être humain se suffit à lui-même. Et par plein de manières, que ce soit par la médecine pour rajeunir, que ce soit par le « transhumanisme » pour s’augmenter, que ce soit par le fait de pouvoir décider le jour, l’heure, le lieu et la manière de mourir. En clair, on veut pouvoir contrôler tout le processus « humain » de nos vies : contrôler notre corps, allonger notre temps pour vraiment en avoir la maîtrise jusqu’au bout.

Cette posture d’humilité face au temps qui passe nous apporte des choses intéressantes quand on s’y installe, quand on le regarde passer en quelque sorte. Est-ce une action passive de la fuite du temps ? C’est bien plus vertueux que cela, car il n’y a rien d’inerte dans ce temps, mais plutôt une dynamique.

La perspective de laisser le temps s’occuper de nous et d’arrêter de vouloir le remplir à tout prix apporte des choses palpitantes, attachantes : des moments de bien-être, des instants de méditation, des liens avec les autres, des revivifications des cœurs, des apaisements spirituels, des émotions agréables, des introspections utiles…

Mais, pour cela, la condition pour l’estimer reste la posture de l’humilité. Car, au fond, on ne peut pas tout provoquer, déclencher, projeter. Concrètement, on peut essayer de s’extraire du passé en provoquant une rupture avec ce qui vient d’arriver et ne pas songer à ce qui aura lieu, en déployant une énergie psychologique ou spirituelle ; car la réalité est qu’on ne peut jamais prévoir l’avenir.

Tout est-il vraiment éphémère ?

Vivre « carpe diem », c’est-à-dire vivre comme si nous étions immortels, est une forme de fuite en avant face au temps qui passe. On le voit aujourd’hui, à travers tout le divertissement qui nous est proposé. Fuir d’une certaine manière ce temps qui passe est une proposition très alléchante pour l’être humain qui a envie de fuir l’idée de la mort.

Pourtant, de temps en temps, on a besoin de repenser à cette notion de limite, de fin, de mort. Parce que cela peut être une façon d’évaluer la qualité de ce qu’on fait. Avoir conscience qu’on a un temps limité, que la mort existe, cela peut propulser en nous une réflexion sur le champ des possibles. Il est clair qu’on ne peut pas tous les prendre et tout explorer, mais on se dirige vers ce que nous estimons potentiel pour nous, pour notre vie.

On a une grande responsabilité par rapport au temps, le fait d’être mortel nous recentre sur le fait de faire des choix à un moment donné. C’est pourquoi la façon dont on va occuper notre temps va construire, ou pas, qui on va devenir. Et la manière dont on gère notre temps dépend du sens qu’on donne à la vie.

Faut-il rentabiliser le temps qui passe ?

Une chose est sûre : ne laissons pas voler notre temps parce que c’est un bien extrêmement précieux. On ne peut pas le rentabiliser à coup sûr et à tout moment, comme on ne peut pas tout le temps le contrôler, le compter, le grillager avec notre emploi du temps et nos activités.

La frénésie de tout capter

Pour ces moments de bonheur que l’on regarde déjà avec nostalgie parce que l’on sait qu’ils vont bientôt finir, nous avons trouvé une parade : on filme tout ou on photographie tout.

En effet, des millions de personnes prennent des photos lors d’événements, dans les rues, comme si on avait une frénésie de tout capturer, de tout figer. On s’interroge sur cette manière qu’on a de vouloir s’approprier le temps pour ne pas qu’il nous échappe. La photo ou la vidéo devient un dépôt de souvenirs afin d’absorber les scènes et de les garder « éternellement » : une sorte de contrôle sur le temps qui passe. Mais c’est un leurre de vouloir en abuser à tout moment, car nous mettons, en quelque sorte, un filtre qui nous déjoue de l’événement, qui met une certaine distance entre nous et nos émotions.

Finalement, reconnaître notre impuissance n’est que le seul moyen de vivre paisiblement le temps présent.

De plus, vieillir, en tout cas mûrir, grandir, se construire, c’est construire sa puissance. La vie, c’est aussi, de temps en temps, faire le deuil de sa puissance, d’un corps qu’on n’aura plus, de possibilités ou de potentialités qu’on ne peut plus honorer en vieillissant. Vieillir, c’est ça : se détacher de sa vie, de son narcissisme, de sa puissance pour accepter d’aimer la vie en général, la vie des autres et un peu moins la sienne et sa puissance.

En somme, organisons-nous pour savourer le temps qui passe !

Najoua

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