La technoscience, le nouvel ordre du monde

Pour nos sociétés, la science moderne a deux grandes finalités : développer la science pour la science (à la recherche de connaissances) et développer la science pour accroître le pouvoir de maîtriser la nature et l’homme (à la recherche d’une domination égocentrique). Cette ambivalence ne nous laisse pas indifférents. Elle est à la fois source d’espoir, car elle conditionne nos existences, et source de crainte, car elle confère une puissance immense sur le monde.

Notre pouvoir de transformation, de bouleversement irréversible, n’a jamais été aussi grand. Réfléchir à la science présente un intérêt particulier puisqu’elle témoigne de notre conscience d’appartenir au monde et des devoirs qui accompagnent cette puissance. Cependant, le statut que nous occupons dans la société ne nous procure pas une satisfaction totale. Grâce à la science, nous avons le pouvoir de créer un monde à notre image, affichant notre toute-puissance et notre supériorité à l’image d’un dieu, quitte à franchir les frontières de l’éthique et de la moralité. Plus la maîtrise de la science s’accroît, plus la moralité semble s’éloigner de nous, car ce pouvoir a un prix : notre humanité.

La science, pour le meilleur et pour le pire

Les progrès techniques, les améliorations de notre niveau de vie et les connaissances dont l’homme dispose (qui augmentent sans cesse sa maîtrise de son environnement) lui permettent d’utiliser son imagination pour améliorer ses conditions de vie et faciliter son quotidien. L’histoire nous a montré à plusieurs reprises que la science entretient des liens étroits avec les aspects sociaux, politiques et économiques de nos sociétés. La grandeur de la science se manifeste lorsqu’elle est mise au service d’une valeur universelle : l’Humain.

Cependant, l’ensemble des populations humaines, notamment dans les pays en développement, n’en bénéficie pas nécessairement, car des décisions politiques et économiques s’y mêlent. Définir ce qui constitue un progrès pour l’humanité revient alors à se demander ce qui est souhaitable pour l’homme, voire même à définir ce qui caractérise l’être humain. Vaste et complexe question !

« Puisque nous idolâtrons la science de par ses méthodes et son potentiel d’action, nous nous croyons capables non seulement de tout connaître, mais de tout faire. »

Les événements actuels au Moyen-Orient nous rappellent ce que nous ne sommes pas : des êtres dotés de raison, caractérisés par l’intelligence, la capacité de se développer, et une conscience éthique et morale. Et pourtant, l’impensable se déroule sous nos yeux.

« Peut-on vraiment qualifier d’homme celui qui tue, celui qui préfère la guerre aux mots pour résoudre les conflits ? À quoi bon avoir le don de la parole si nous nous contentons d’utiliser nos armes, de mobiliser cette science qui nous élève à un rang supérieur pour tuer nos semblables ? (…) Sommes-nous des hommes, nous qui avons torturé, provoqué des génocides, exterminé des peuples simplement parce qu’ils étaient différents ? La différence est-elle à éradiquer ? Qui sera alors épargné ? (…) Où sont les valeurs qui font de nous des êtres humains ? »

L’orgueil humain a franchi les limites de l’inconcevable. Nous voyons aujourd’hui à quel point l’homme manifeste de la violence et de l’irresponsabilité envers la nature et ses semblables : destruction des forêts, dévastation des écosystèmes, planète torturée, peuples massacrés, etc. Mais l’homme a un appétit insatiable. Jusqu’où ira-t-il ? Jusqu’à sa propre perte ?

Une bombe à retardement

« La science a fait de nous des dieux avant même que nous méritions d’être des hommes. »

Cette citation de Jean Rostand souligne l’impact de la science sur l’homme. Il explique qu’en dépit des avancées scientifiques dans de nombreux domaines, des connaissances qui repoussent les limites de l’ignorance et des facilités qu’elle nous offre au quotidien, la science, et plus particulièrement la technologie, a réussi à transformer l’être humain. Au point de semer la misère pour récolter l’argent, de tuer ses semblables pour étendre son territoire, de détruire notre planète pour asseoir sa domination. Parallèlement à la réduction des sphères de l’inconnu, la science a repoussé les frontières de l’humanité. Jean Rostand remet en question la légitimité pour l’homme d’atteindre un tel niveau de connaissance et de pouvoir.

Cette citation invite à réfléchir sur l’équilibre fragile entre la science et l’humanité, ainsi que sur les avancées scientifiques. Au lieu de cultiver en nous l’humilité, la science suscite la convoitise, l’orgueil et la passion. Nous conduit-elle du côté obscur de l’âme humaine ?

Tout au long de l’histoire de l’humanité, science et conflit armé ont été intimement liés. Dans l’ère moderne, le basculement décisif dans l’apport scientifique aux conflits a été marqué par l’apparition de la bombe atomique, véritable changement de paradigme. C’est la science qui a donné naissance à l’arme nucléaire. Dès lors, penser qu’elle est une quête « désintéressée » de connaissances est illusoire. Chaque objectif militaire peut être atteint efficacement grâce à la recherche scientifique, justifiant ainsi les moyens déployés.

La technoscience représente une menace sérieuse pour la paix, et donc pour l’humanité. Nous assistons à une démonstration de force à travers des armes de destruction massive, des armes bactériologiques et chimiques, exaltées par ceux qui les produisent et ceux qui les idéalisent. Les médias et discours politiques vantent l’efficacité de la technologie dans les conflits, occultant les désastres qui en découlent. Assis à l’abri dans son « bureau », le militaire tout-puissant, manipulant un ordinateur, envoie des drones « soldats » en mission au bout du monde sans penser aux conséquences de ce simple geste.

Jean Rostand n’a pas tort lorsqu’il affirme que nous sommes devenus des dieux avant même de pouvoir être qualifiés d’hommes. Bien que nous ne possédions pas littéralement les pouvoirs d’omnipotence, d’omniscience et d’omniprésence propres aux divinités, les technologies actuelles nous en rapprochent. Cependant, la dimension morale est bien souvent oubliée, voire occultée.

À moins que les consciences ne s’éveillent…

Najoua

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