L’ère de la botte

Ceux qui ont lu l’œuvre 1984 de Georges Orwell, savent qu’il s’agit d’une dystopie, d’un livre d’anticipation. Le principe de ce genre de roman est de décrire un monde futuriste virant au cauchemar à travers une idéologie totalitaire sur fond de pouvoir absolu sur la politique, l’économie et les moyens de communication. Ces romans ont la lourde tâche de nous indiquer les dangers d’un avenir, sombre et totalitaire ; mais aussi de nous faire réfléchir sur les moyens de les éviter et d’y résister.  

Le récit se déroule à Londres, en 1984, dans un monde où chaque aspect de la vie est contrôlé et surveillé par le Parti, une organisation puissante dirigée par le mystérieux Big Brother. Le personnage principale, Winston Smith, travaille pour le Parti et se trouve confronté à des dilemmes moraux et éthiques qui le poussent à remettre en question sa loyauté et son rôle au sein de cette société oppressive. A travers son regard, Orwell explore les rouages du pouvoir totalitaire sous forme de manipulation de l’information, de perte de liberté, de police de la pensée et du langage. 

1984 est une œuvre qui nous interpelle, un roman captivant, une mise en garde, une anticipation politique, qui donne pas ou peu d’espoir dans ce tableau sombre d’une société esclave des écrans et de la propagande. 

Et pourtant, 1984 reste un livre incontournable qui semble résonner avec nos problématiques contemporaines liées à l’évolution de nos sociétés hyperconnectées et à la perte de la libre pensée. Analysons quelques points.

« L’objet du pouvoir est le pouvoir. »[1]

1984 a cette qualité d’être une interrogation universelle sur l’Etat et sa place dans nos sociétés, ce qui permet de le réutiliser dans toutes situations où on commence à craindre pour nos libertés et la mise en place d’un régime autoritaire. Ce fut le cas, par exemple, lors du mouvement Black Lives Matter[2] qui a mobilisé des milliers de personnes; mais aussi plus récemment, lors de la répression des individus et des associations, en criminalisant leurs actions de solidarité avec la Palestine[3]. En effet, des lois[4] qui sanctionnent le boycott, le droit de manifester, le droit de s’exprimer ciblent les opposants à la politique d’Israël, en les réduisant au silence. Elles sont adoptées au Royaume-Uni, en Allemagne et en France, sous couvert de lutte contre les discours de haine. Ainsi, la solidarité active avec la cause palestinienne devient la cible de législations répressives[5].

Le capitalisme occidental est passé peu à peu d’un stade social à un néolibéralisme brutal qui surveille et réprime ses citoyens pour empêcher toute contestation. Et les télécrans sont apparus dans nos poches : le pouvoir de l’information, de la propagande et du contrôle de la pensée par le langage, les situations de deux poids-deux mesures, les « deux minutes de la haine ».  Des lois de sécurité, de fichages et de dissolutions récentes et express d’associations décrétées par le gouvernement français, sans enquête judiciaire, ont été dénoncées notamment par la Ligue des Droits de l’Homme.

Sous une surveillance constante et généralisée, semblable à celle qui s’installe petit à petit dans notre société, la télévision et internet seraient, donc les seuls vecteurs d’information et les gens devraient s’en remettre pleinement. Aujourd’hui, on constate une recrudescence de « l’espionnage » sur le web, ce qui permet d’affilier à chaque ordinateur, des publicités ciblées qui correspondent aux « besoins » de l’utilisateur : profilages numériques, déclenchements de webcams à distance, télésurveillances, utilisation de ChatGPT, etc. Ce sont surtout les réseaux sociaux qui se nourrissent de nos informations que nous donnons souvent, volontairement : soif de reconnaissance, de popularité, ce qui nous mène sans contrainte à un conformisme dicté par la communauté du net. Il est vrai que nous sommes quand même loin du réseau internet et de la vidéosurveillance de 1984, pourtant le roman résonne déjà. On perçoit comme une alerte sur les progrès de l’intelligence artificielle.

La Novlangue, l’épidémie silencieuse

La puissance de la langue est un thème crucial dans le roman. Le parti utilise la langue comme outil de contrôle, modifiant les mots et les significations pour manipuler la réalité : la Novlangue est née. Langue inventée par le Parti, elle est conçue pour réduire le vocabulaire et simplifier la grammaire, rendant ainsi impossible la pensée critique ou divergence. Par exemple le mot liberté n’existe plus car le concept même de liberté est considéré comme dangereux par le Parti. C’est sous trois slogans que ce monde est régit : « La guerre, c’est la paix », « La liberté, c’est l’esclavage », « L’ignorance, c’est la force »[6]

Aujourd’hui, la « Novlangue » a trouvé un chemin pour s’infiltrer dans nos modes de pensées. En effet, on dénature le sens des mots, les nuances de langage sont bannis, les concepts ne sont plus pris en compte, on limite l’espace de la pensée, la critique constructive n’a plus de rôle à jouer, le débat d’idée n’est plus l’adage de la démocratie…Bref, le monde politique ( gouvernement, partis) et économique ( marketing, commerce) utilisent cette novlangue à profusion. Jean-Paul Fitoussi, économiste et penseur français, écrit que le fait «(…)d’avoir réduit l’espace de pensée et de ne plus permettre qu’une pensée diverge, qu’une alternative puisse s’exprimer(…) a pour conséquence (…) de nous empêcher de comprendre, pour nous éloigner de la réalité du terrain.»[7] Par exemple, on parle de croissance négative ou de croissance raisonnée ( récession)d’agriculture biologique ( sous-entend que l’agriculture n’est pas, à la base, biologique)complotiste ( personne critiquant les infos données dans les grands médias), frappe chirurgicale ( bombardement allié). On parle de conflit et non de guerre, on parle de flexibilité et non de précarité, on parle de gouvernance et non de gouvernement[8]… c’est ainsi que l’État manipule la perception de la réalité des gens en inversant le sens réel des mots.

La déconstruction totale

« Si vous voulez une image de l’avenir, imaginez une botte qui écrase indéfiniment un visage humain. »[9]

Dans cette société orwellienne[10], dirigée par Big Brother, la vérité n’existe pas, le libre arbitre n’existe pas et le langage, vidé de son sens, sert surtout à masquer les violences. Les citoyens récalcitrants subissent une sorte de lavage de cerveau, jusqu’à ce qu’ils rentrent dans le rang et adhèrent à la pensée dominante. Une allégorie terrifiante décrivant la tentative d’un homme ( Winston) de rester sain d’esprit dans un état totalitaire qui torture la vérité et les gens pour contrôler la société .

L’inhumanité, c’est le processus qui peut amener n’importe quel humain, persuadé que le renversement des valeurs opéré par l’idéologie totalitaire est juste, à commettre des crimes horribles. L’inversion de valeurs libère les autorités de toute justification d’actes de torture. Nous avons l’exemple flagrant de la politique liberticide israélienne ( palestiniens), chinoise ( Ouïghours), birmanes ( Rohingyas), soudanaise (Massalit), etc. 

Dans une Histoire qui se répète, des tyrans émergent et menacent la liberté et la paix. De nos jours, nous sommes témoins de guerres, d’invasions, de génocides, d’apartheids, de crimes contre l’humanité, de grand remplacement, de nettoyage ethnique. Ainsi, la guerre devient un processus continu car si « la guerre c’est la paix », inversement « la paix c’est la guerre ». On voit comment le totalitarisme brise les hommes et les femmes, et génère la honte de soi, qui permet de museler définitivement la rébellion. L’idéologie totalitaire absolue de 1984 a la capacité de soumettre et de lobotomiser les individus, par la peur, l’humiliation, la torture, la souffrance, en interdisant toutes formes de bonheur.

Dans son œuvre, Georges Orwell explore les mécanismes d’une dictature radicale et pousse ces réflexions plus loin. Cependant, il est important de souligner que la perception d’un régime profondément totalitaire comme le présente Orwell en cette moitié du XXe siècle, avec ses aspects les plus extrêmes, diffère de la vision contemporaine. De notre côté, le totalitarisme en question prend la forme d’un agent infiltré sous couverture politique. En effet, il est assez triste de constater que nous avons intériorisé, si ce n’est accepté, la domination que les gouvernements exercent sur nous ainsi que les actes répréhensibles perpétrés par certains d’entre eux. Une sensibilité perdue par l’acharnement médiatique, ainsi que par la propagande des réseaux sociaux : des divertissements à profusion et la recherche dans le plaisir d’un bonheur absolu.

1984 est LE livre fondateur des romans d’anticipations décrivant une société futuriste soumise à un régime totalitaire restreignant toute liberté de penser, d’agir, d’être… Et donc, toute accession au bonheur.

Mais restons vigilant et comme Big Brother : Ouvrons l’œil ! 

Najoua


[1] Citation du livre 1984 de G. Orwell. Edition : Folio classique (6891-F8)-p.354

[2] Black Lives Matter — qui se traduit par « les vies noires comptent » ou « la vie des Noirs compte » — est un mouvement politique né en 2013 aux États-Unis au sein de la communauté afro-américaine, qui milite contre le racisme systémique envers les Noirs. https://fr.wikipedia.org/wiki/Black_Lives_Matter

[3] Pour en savoir plus :  www.association-belgo-palestinienne.be/memorandum-2024, publié le 25 avril 2024.

[4] www.middleeasteye.net- France : dépolitiser et criminaliser la solidarité avec la Palestine, article de Rafik Chekkat, publié le 13 mars 2024.

[5] www.orientXXI.info- La criminalisation de la solidarité avec la Palestine gagne du terrain en Europe, article écrit par Baudoin Loos, journaliste à Bruxelles.

[6] 1984 de G. Orwell-Edition : Folio Classique-P.37 

[7] www.rtbf.be- Comment la Novlangue détruit nos modes de pensée-interview de Jean-Paul Fitoussi, article de la RTBF du 7 septembre 2020.

[8] Pour en savoir plus sur la Novlangue, Olivier Starquit, auteur Des mots qui puent, Editions du Cerisier, 2018

[9] 1984 de G. Orwell-Edition: Folio Classique-p.359

[10] Les conséquences du totalitarisme sont multiples, et ça, George Orwell s’est appliqué à nous le montrer : 1-l’État peut décider qui mérite d’être appelé humain ou non : déshumanisation des victimes, 2-aucune valeur transcendant l’État n’est acceptée : inhumanité des bourreaux, 3-unité absolue, uniformité : l’État est la société, la société s’identifie à l’État, 4-plus rien n’existe entre l’individu et l’État, 5-surveillance généralisée : abolition de la distinction entre vie privée et vie publique.

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