Souvenirs olfactifs…

J’entame une petite promenade, en belle compagnie, en cette agréable fin d’après-midi d’avril. Les arbres fleuris de cette charmante avenue me laissent admirative et les oiseaux chantants bercent mes pas. Le ciel bleu et l’air doux caressant mon visage me donnent le sourire.

Au tournant, une odeur agréable me surprend. Je continue le chemin me demandant à quoi cette senteur me renvoie. Rien ne me vient à l’esprit, l’odeur ayant subitement disparu. Je m’arrête alors et fais demi-tour pour activer ma mémoire olfactive. J’inspire profondément… et la magie opère. Ma mémoire se dévoile… Par bribes, au début : senteur boisée, enfance, air doux, appel à la prière. Je ferme les yeux et inspire à nouveau : elle se met alors à nu…

Main dans la main, je déambule avec ma mère dans les ruelles de la médina. Les échoppes des vendeurs de babouches m’intriguent : comment font-ils pour les maintenir à la verticale sur toute la hauteur de leur petite boutique, me demandais-je à chaque fois que je passais par là. La médina de Tétouan est un dédale de placettes, souks, ruelles d’antan qui sont les témoins d’une histoire riche où s’entrecroisèrent Arabo-Andalous, Berbères et Juifs. 

Ma mère s’arrête chez le degâg pour passer commande. Elle sort de son sac à main un papier et le déplie délicatement. Le degâg rectifie le schéma et y apporte une petite touche colorée sous l’œil approbateur de ma mère. Cette pièce faite sur mesure se trouve encore dans les trésors maternels : une mdama sertie de perles blanches pour la majorité et quelques-unes de couleur verte, le tout sur une ossature d’argent en plaqué or forgé.

Bien des années plus tard, au cours d’histoire, en découvrant les différentes corporations de métiers au Moyen-Âge, j’ai enfin pu mettre un nom sur le degâg de la médina : l’orfèvre. Celui de ma mère avait la particularité d’être orfèvre-bijoutier.

Bâlek, sma3, bâlek… Ma mère me tire alors vers elle brusquement. Il était moins une. Je n’avais pas vu le muletier qui tentait de se frayer un chemin dans ce dédale animé. C’était bien la dernière chose que je m’attendais à voir. Ma mère m’apprend alors que vu l’étroitesse des ruelles, celles-ci ne pouvaient être desservies que par des mulets pour fournir en marchandises les commerçants. 

En attendant que l’animal daigne avancer, j’observe autour de moi des scènes étonnantes et parfois cocasses du haut de mes 10 ans : deux garçonnets traquent un chat à jets de pierres, un jeune homme fait la cour à une demoiselle se cachant au détour d’un oranger odorant, un apprenti tisserand tire de longs fils à la porte d’une échoppe. « Il prépare chghol el m3alem pour confectionner les caftans », me raconte ma mère sans saisir la totalité de son explication.

Nous continuons à flâner et soudainement cette senteur boisée et chaude envahit le derb. Ma mère devance ma question. « On est à proximité d’un farrân, c’est l’odeur du bois », me confie-t-elle. Je passe la tête furtivement par la petite porte en bois et je vois moul farrân alimenter de brindilles la géhenne qui avalait les plateaux de pâtons ronds. Allaho akbar, Allaho akbar… « C’est l’heure de la prière de dhor. Les magasins vont fermer, il est temps de rentrer », m’annonce ma mère. 

Ma fille, qui écoutait attentivement mon récit, me ramène à la réalité. Je n’avais plus guère le choix que de troquer le labyrinthe de la médina de Tétouan pour le parc de l’Atomium. 

En descendant l’avenue, je ferme les yeux et inspire une dernière fois cette odeur de brindilles craignant de la perdre à nouveau. Mais ce n’était en réalité pas nécessaire. Cette senteur boisée avait déjà trouvé place dans ma mémoire olfactive depuis bien des années et ce, à mon insu. Elle n’est pas près de s’évaporer de sitôt…

L.M.

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